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7 octobre 2015 3 07 /10 /octobre /2015 23:48
Julia Lezhneva - Salve, Regina !

Il y a des enregistrements qui lancent une carrière, d'autres qui la confirment. Et il y a ceux qui d'emblée s'installent comme des références absolues dès leur parution. Référence musicale, stylistique, et référence vocale tant ce qui nous est offert caresse la perfection. Ce disque consacré exclusivement à Haendel ne fait pas que confirmer une série de concerts passés, présents ou à venir, il offre la quintessence de tout ce qui est le "miracle Lezhneva". Qui pourrait se résumer par l'écoute d'un seul extrait.

Rodrigo est le premier ouvrage composé par Haendel pour la scène italienne. Sa création eut lieu au Teatro Cocomero de Florence à l'automne 1707. Et s'il répondait parfaitement à ce que Stendhal reprochait aux conventions de l'Opera Seria avant la révolution rossinienne amenée par Tancredi un siècle plus tard, il comprenait, entre des tunnels de récitatifs, des airs de pur bel canto. Dont Per da pregio est un magnifique exemple. Et cette aria sera pour Julia Lezhneva la carte de visite que fut Care selve pour Eide Norena (mais en fin de carrière, modèle de ligne de chant pour l'éternité, carte de visite "née posthume", en quelque sorte), c'est-à-dire quelque chose qui ressemble beaucoup à une référence dans la façon de chanter Haendel, ou de chanter le bel canto baroque, ou plus simplement de chanter tout court. Parce que ces neuf minutes de dialogue avec le violon de Dmitry Sinkovsky sont peut-être ce qui a été proposé de plus hallucinant en matière de maîtrise de "l'instrument vocal" depuis...depuis bien longtemps. La seule comparaison qui me vienne convoquerait les enregistrements rossiniens de Rockwell Blake, il y a déjà trente ans. L'attaque, après une introduction tout en retenue, est d'une absolue limpidité, proposant un legato d'école et incluant une ornementation d'une grande finesse. Le discours se poursuit, la voix se fondant à l'orchestre de façon très "instrumentale", sans la moindre recherche d'effet. Jusqu'à la reprise des mots la mia costanza...où Julia attaque pianissimo, retardant son vibrato le plus longtemps possible, donnant ainsi tout son sens au mot costanza terminé crescendo. Et, surtout, elle ose l'impossible enchaînement avec la reprise de l'ensemble de la phrase, offrant un la mia costanza, cederò l'amato sposo, ma non già la mia costanza, donnant ainsi en un seul souffle une phrase de trente secondes sans la moindre respiration et surtout sans effort apparent. Performance technique, oui, mais mise au service d'un discours musical sans cesse à l'écoute de ce que raconte l'orchestre, et surtout sans qu'à un seul moment elle ne nous dise "écoutez-moi". Tout cela avec un timbre d'une absolue pureté, passant d'un registre à l'autre sans la moindre rupture, signe d'un total contrôle des acquis techniques et de la parfaite gestion d'une voix qui n'est pas que vecteur instrumental, mais qui n'oublie jamais l'émotion.

Oui, on pourrait presque se contenter de ce seul extrait pour justifier l'acquisition de ce disque, mais il ne doit pas masquer la qualité de tout le reste. À commencer par un ébouriffant Disseratevi tiré de La Resurrezione, démonstration que l'art de la vocalise peut (et doit) venir du seul diaphragme (et non du larynx, comme certaine, qui fut pourtant son modèle, lui donnant en tout cas l'envie de chanter...). Ou le célèbre Lascia la spina tiré du Trionfo del Tiempo e del Disinganno, plus connu dans sa version utilisée dans Rinaldo sous le titre Lascia ch'io pianga dans lequel Julia donne encore une leçon de legato et de chant sur le souffle. 

D'autres airs viennent confirmer ce sentiment initial que l'on est en train d'écouter un enregistrement vers lequel on reviendra souvent, et qui à l'évidence sera un moment très fort de la carrière de cette cantatrice d'exception. Un Salve Regina intériorisé, comme en prière, montre l'étendue de son travail sur l'interprétation. Car nous n'assistons pas seulement à une démonstration de quasi perfection technique, mais à un vrai moment de "chant", avec son sens du texte et une émotion toujours palpable (O clemens...O pia...O dulcis...).

Et elle n'a pas vingt-six ans...Loin maintenant de son improbable île natale de Sakhaline, au large de la Sibérie, le monde s'est ouvert à elle depuis déjà quelques années. En 2011, un journaliste du Figaro la qualifiait de "Nouvelle Callas" suite à un premier disque consacré à Rossini, alors qu'elle n'avait pas encore mis les pieds sur une scène internationale. Elle n'a plus besoin de cette appellation ridicule pour exister comme une référence absolue pour ce répertoire, et son évolution plus que probable vers le bel canto romantique promet de très beaux moments. Elle sera Desdemona dans l'Otello de Rossini en février prochain à Barcelone, avant un récital plus qu'attendu au TCE. Et l'on peut sans trop de risque se dire que Bellini et Donizetti ne tarderont pas à s'ajouter à son répertoire...

Et en attendant la suite, déguster sans réserve ce qui est probablement le plus beau disque vocal de l'année, toutes catégories confondues. Rien que pour Per da pregio...

 

Sortie le 9 octobre 2015 - Decca/Universal.

 

Haendel - Lascia la spina (Il Trionfo del Tempo e del Disinganno)
Helsinki Baroque Orchestra, direction : Aapo Häkkinen

Lisbonne, 22 avril 2014.

 

 

© Franz Muzzano - Octobre 2015. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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commentaires

barbry 12/10/2015 23:20

elle est prodigieuse !!!!! merci Franz !

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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