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11 septembre 2015 5 11 /09 /septembre /2015 21:26
The Chopin Project Live - Une fausse bonne idée.

Paris - Trianon - 11 septembre 2015. Très loin de Nohant...

 

Le "projet" d'Ólafur Arnalds et Alice Sara Ott, tel que proposé au disque, était ambitieux, risqué et avait abouti à une pure merveille (voir l'article que je lui avais consacré) :

http://www.franzmuzzano.com/2015/03/the-chopin-project-nohant-sous-la-pluie.html

 

Pourquoi pas alors le faire voyager, et l'offrir en "live" lors d'une tournée, qui passait par Paris en ce 11 septembre pour un unique concert en France. J'en attendais beaucoup, la déception est grande. Mais pouvait-il en être autrement ?

Ce qui faisait toute la saveur du disque était son atmosphère feutrée, cette impression que nous avions de nous retrrouver dans un salon aux alentours de 1840, avec en fond sonore des bribes de conversations, des rires étouffés et la pluie qui venait cogner sur les carreaux. Le travail d'Ólafur Arnalds fait d'une prise de son vintage sur un piano délicatement "préparé" prenait alors tout son sens. Nous étions dans l'intime, et renvoyés à notre propre intimité. Nous frôlions la redingote de Chopin, nous entendions le bruissement de la robe de George Sand sur les lattes du plancher, nous surprenions Tourgueniev chuchotant à l'oreille de Pauline Viardot, nous devinions le crissement des fusains de Delacroix. Pour rendre cela vivant, il aurait fallu convier le public dans une toute petite salle (la bibliothéque d'Ary Scheffer, transformée en salon de musique, au Musée de la Vie Romantique eut été idéale...), et ne pas lui imposer le silence. Mais dans un théâtre aux dimensions du Trianon, dans une ambiance de concert "classique", toute cette atmosphère est impossible à recréer, et l'ennui s'installe très rapidement.

Pourtant, en arrivant dans la salle vingt minutes à l'avance, l'on se dit que peut-être le projet va prendre chair. Le public n'a pas droit à un programme, pas même un simple feuillet de présentation. Présage d'une soirée d'improvisations ? Non, tout simplement oubli, ou négligence. Et surtout, un pianiste (qui se présentera ultérieurement et dont on ne retient que le prénom, Frederik) joue ses propres compositions pendant que l'on s'installe dans le noir, que l'on dérange les personnes déjà assises, que l'on glisse une pièce dans la main de l'ouvreuse. On écoute d'une oreille distraite, tout en parlant à son voisin, des pièces sans intérêt aucun, construites sur un seul thème et que l'on ne peut même pas qualifier de minimalistes. Mais cette entrée en matière est peut-être le prélude à une invitation au voyage. Hélas, elle est surtout là pour meubler, avant que les lumières ne se rallument pour vingt minutes d'attente interminable, propices aux derniers réglages nécessaires à l'ingénieur du son. Et quand les artistes entrent enfin, c'est pour dérouler le programme du disque, en enchaînant les pièces.

Certes, il reste le travail sur le son cher à Ólafur Arnalds, cette façon de "préparer" les pianos (un Steinway et un Yamaha) afin de les faire sonner comme un Érard. Il reste le jeu merveilleux d'Alice Sara Ott, sublimant les Nocturnes en sol mineur ou mi mineur ou le Largo de la Sonate n° 3. Mais le studio n'est pas là pour corriger la sonorité d'un quatuor pour le moins grinçante (d'autant que les techniciens ne le ménagent guère, en forçant bien sur le volume). Et, surtout, on cherche désespérément la moindre cohésion dans ce programme qui n'est qu'un filage des morceaux du disque, son atmosphère en moins.

Le public applaudit poliment ces pièces tout de même fort bien données, mais auxquelles il manque une chair, et même un "esprit". On pense que le dernier morceau va enfin, peut-être, renouer avec le sentiment de complicité entre musiciens et auditeurs que le disque faisait naître, quand Ólafur Arnalds s'adresse à l'assistance en lui disant qu'elle va pouvoir "participer". Las...En fait de participation, il lui demande de chanter un "La", qu'il enregistre et triture pour en produire un son arrangé à sa sauce. Utilisant ce "La" comme quinte d'un accord, le quatuor se lance dans un thème en ré mineur, immuable, répétitif, que par la magie de modulations pour le moins osées, Alice Sara Ott reprend et transforme pour aboutir à un superbe Prélude en ré bémol majeur (celui de "la goutte d'eau"). La seule émotion réelle viendra du premier bis, où après avoir disserté durant cinq minutes sur son goût du whisky qu'elle partage avec Ólafur Arnalds, elle nous explique à quel point Chopin est important pour elle. Lors d'une tournée de concerts en Europe, elle savait sa grand-mère condamnée par le cancer, et aurait voulu se trouver près d'elle au Japon. Un jour, sa soeur lui téléphona en lui disant "je te la passe, elle voudrait entendre du Chopin". Alice posa l'appareil sur le piano, et joua la Valse en la mineur n° 11. Quand elle reprit le téléphone, la vieille dame s'en était allée. C'est cette pièce qu'elle donna en bis, dans un silence respectueux et complice. Qui aurait dû terminer la soirée, mais Arnalds y alla lui aussi de son petit "encore", que personne n'écouta...

 

Light show quand il aurait fallu des bougies, ou pour le moins une lumière tamisée, absence de réel partage, distance quand le projet appelle la proximité...Oui, dans les conditions imposées par une grande salle, le "Chopin Project" en version de concert est une fausse bonne idée. Alors vite, allumons un feu de cheminée, servons-nous un verre, serrons-nous contre l'être aimé...et réécoutons le disque.

 

© Franz Muzzano - Septembre 2015. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans La griffe de Franz.
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Claudine Barbry 27/09/2015 17:24

excellent article Franz

mpr 12/09/2015 09:00

c'est dur d'aller au concert plein d'espoir et d'en ressortir délesté de ses illusions !!!!

Franz Muzzano 12/09/2015 13:47

Non n'exagérons pas ! C'était tout de même de la très belle musique, simplement l'atmosphère voulue par Olafur n'est simplement pas transposable sur scène...

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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