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2 septembre 2015 3 02 /09 /septembre /2015 21:57
Le salon de musique valaisan de Martha Argerich.

Elle est peut-être le dernier "monstre sacré" vivant de la musique instrumentale. Enfant prodige ayant assuré sans faiblir, à l'âge de huit ans, des concerts comprenant le premier concerto de Beethoven, le vingtième de Mozart et la cinquième Suite française de Bach, elle aurait pourtant voulu être médecin. À 74 ans aujourd'hui, elle est encore une enfant, toujours un prodige (au sens "miracle permanent" du terme), et a conservé de sa vocation initiale un désir illimité du partage, qui l'amène à préférer la musique de chambre aux rendez-vous de soliste. À la fois ermite pour les media et généreuse pour le public et ses collègues (il faudrait, pour elle, parler de "sa famille"), elle aime par dessus tout réunir des amis pour des rencontres où elle n'est plus que "Martha" parmi tous les autres. Le 27 juillet 2007, le Festival de Verbier lui avait donné carte blanche. Savaient-ils ce qu'ils faisaient ? Car le concert qui en résulta donne une idée assez précise des "Schubertiades" ou des soirées où l'on joue jusqu'au bout de la nuit, ensemble, en se passant le relais. Je pense, sincèrement, qu'il a fallu leur demander de s'arrêter. Heureusement, les micros étaient là, et Deutsche Grammophon vient de publier cette soirée magique.

 

Soirée qui commence par le Trio des Esprits, op. 70 n° 1 de Beethoven. Comme un clin d'oeil à la "gentille sorcière" qu'est Martha, cette oeuvre utilisant dans son Largo un thème que le compositeur avait écrit pour son projet d'opéra tiré de Macbeth, projet qui ne vit jamais le jour. Ce mouvement lent, mystérieux, inquiétant, "shakespearien", se place entre un Allegro vivace con brio et un Presto transformés ici en danses de sabbat démoniaques et échevelées, où Julian Rachlin au violon, Mischa Maisky au violoncelle et Martha rivalisent d'espièglerie. On ne serait pas étonné de voir surgir Puck de sous le piano, prêt pour quelques farces dont il a le secret.

 

Martha enchaîne seule (et ce sera son unique exception à la règle du partage qu'elle a faite sienne), avec une oeuvre qui est l'une de ses "signatures", puisque elle a pris l'habitude d'en donner la première pièce, Von fremden Ländern und Menschen, comme bis après ses concertos. Les Kinderszenen, op. 15, de Schumann lui permettent de passer de la sorcière à la conteuse, de l'épure à la virtuosité (Hasche-Mann), en faisant ressortir l'aspect "variations" du premier thème de certaines pièces. Ou en osant la rupture de ton brutale (Träumerei, Fast zu ernst) et la jonglerie en dialogue (Fürchtenmachen). L'enfant peut s'endormir, le poète a parlé, ou plutôt a chanté. Der Dichter spricht, ici presque schubertien, nous laisse apaisés, avec en nous l'impression qu'une maman nous a offert une berceuse.

 

En 2007, il fallait avoir l'aura de Martha pour espérer "canaliser" Lang Lang. Et ne surtout pas lui laisser jouer une pièce en soliste. Nous étions à l'époque où ce phénoménal pianiste ajoutait des difficultés aux oeuvres de Liszt, et se montrait showman plutôt que musicien. Ce temps est aujourd'hui révolu, mais il y a huit ans, lui faire respecter une partition tenait de l'exploit. Rien de tel que le "quatre mains" pour cela, et le Grand Rondeau en La majeur de Schubert est une partition idéale pour le démontrer. Bien difficile de croire qu'ils sont deux, tant il se montre humble et soucieux de se fondre dans le jeu de son aînée. Et puis voilà une belle occasion pour se chauffer avant un magistral Ma Mère l'Oye dans lequel on sent parfois qu'il se retient. Pas dans la Pavane initiale, non, mais Petit Poucet suggère déjà des envies d'accélération, que Martha arrête tout de suite. D'où une impression d'urgence du propos qui sonne magnifiquement. Laideronnette, Impératrice des Pagodes est tenue jusqu'aux dernières mesures, où le tempo de marche s'accélère, tout comme Les entretiens de la Belle et de la Bête voient leur mouvement de valse ne pas rester "très modéré", comme indiqué, mais suggérer une délicieuse danse de pantins. Et là où Martha tient peut-être le mieux les rênes en retenant le cheval fou assis à ses côtés, c'est dans Le Jardin féerique qu'on le constate, où elle déclenche la progression dynamique très exactement au moment où elle le souhaite. Précision qui a son importance, et montre aussi la confiance qu'elle lui porte : entre Schubert et Ravel, ils ont changé de place, c'est elle qui tient la partie droite du clavier. Ou quand le chant "conduit" le discours...

 

 

 

 

Le salon de musique valaisan de Martha Argerich.

Martha Argerich, Lang Lang - Verbier, 27 juillet 2007.

 

Si Lang Lang a probablement plus appris de Ravel ce soir-là que durant toutes ses années d'études, Yuri Bashmet n'a besoin de personne pour connaître son Schubert sur le bout de l'archet. Et pourtant, la Sonate pour arpeggione et piano de Schubert déçoit quelque peu, surtout lorsqu'on se souvient de l'enregistrement que Martha avait réalisé avec Maisky en 1984. Bashmet n'y est pour rien, mais je préfère, dans les premier et troisième mouvements, la sonorité du violoncelle pour évoquer cet instrument éphémère et dont il ne subsiste qu'une dizaine d'exemplaires. Le thème initial rappelle trop celui du quatuor Der Tod und das Mädchen, son contemporain (même si, malheureusement, toutes les grandes oeuvres de Schubert ou presque sont "contemporaines" entre elles...) pour qu'il ne m'évoque pas, irrésistiblement, un son plus "Wanderer". Alors Bashmet chante, oui, mais les passages plus vifs ne peuvent avoir cette nostalgie proche de l'angoisse que peut leur offrir un violoncelle. Et étonnamment, c'est dans l'Adagio que son cantabile est le mieux adapté à la douleur suggérée par Schubert, avec en particulier une reprise du thème qui arrache des larmes.

 

Un siècle, à trois années près, passe et Bartók succède à Schubert. Sa première sonate (publiée) pour violon et piano, Sz 75, date de 1921, et est confiée à Renaud Capuçon. On y retrouve toutes les caractéristiques du Bartók de ces années-là, sorte de tentative de dialogue voué à l'échec entre un violon tour à tour plaintif et agressif, et un piano percussif (sauf dans la partie centrale du premier mouvement, où une symbiose semble naître...pour mieux se détruire). L'Adagio est superbement chanté, avec sa recherche désespérée d'un thème qui ne vient pas, qui se cherche, par un Capuçon au sommet de son art. Il en offre un magnifique récitatif, laissant le piano tenter d'imposer une mélodie. On pense parfois à une improbable rencontre entre Berg et Ravel, la Mémoire d'un ange tentant de converser avec Gaspard de la nuit. Et c'est dans l'Allegro final que les deux se retrouvent, dans une sorte de course à l'abyme, dont il n'est pas interdit de penser que Prokofiev s'inspira pour le deuxième mouvement de sa Sonate pour flûte et piano, composée vingt-deux ans plus tard, et transcrite pour violon à la demande d'Oistrakh. Moment de tension poussé jusqu'à l'irrespirable, qu'une ultime cadence brise comme un coup de poing.

 

Le concert s'achève en pure virtuosité, avec les Variations sur un thème de Paganini de  Witold Lutoslawski. Composées en 1941, elles sont fortement marquées par l'influence de Bartók, et permettent à Gabriela Montero de participer à la fête, l'oeuvre étant écrite pour deux pianos. Et un bis en forme d'ultime clin d'oeil est offert par cette même Gabriela Montero, improvisant un tango (entre autres danses) sur ""Happy Birthday" pour la fille de Mischa Maisky, dont les vingt ans tombaient le lendemain.

 

Rencontre d'amis, concert d'une exceptionnelle densité, leçon d'écoute mutuelle. Où la maîtresse de cérémonie parvient à se faire oublier, alors qu'elle intervient, bis mis à part, dans toutes les pièces. Elle se met au service de la "famille" qu'elle a conviée autour d'elle, ne se gardant que le Schumann. Mais elle ne peut empêcher qu'une constante soit présente durant l'ensemble du concert. Celle de son jeu, unique, s'adaptant à chacun, se fondant dans les sonorités de Bashmet comme dans celles de Capuçon, dialoguant avec Maisky et Rachlin, vampirisant littéralement Lang Lang pour mieux le mettre en valeur. Un toucher que l'on pense connaître par coeur mais qui, pourtant, nous éblouit toujours comme si c'était une première fois. Douceur et percussion, piano de chair et d'âme, musicienne avant tout. Martha est unique.

 

 

Le salon de musique valaisan de Martha Argerich.

Double CD sorti le 17 juillet 2015 - Deutsche Grammophon

 

© Franz Muzzano - Septembre 2015. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

 

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commentaires

altini 10/09/2015 09:29

Merci pour cette très intéressante analyse.

mpr 03/09/2015 09:17

des ce matin ;;; lire ces enchantements... Martha ... le violoncelle de notre père... des larmes ...

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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