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31 août 2015 1 31 /08 /août /2015 23:47
Dan Iordăchescu (2 juin 1930 - 30 août 2015).

Riccardo (I Puritani) - Milan, Scala - 1971.

 

Le monde entier l'a entendu, et même pour une fois Paris, les plus fins critiques l'ont célébré, mais aujourd'hui, mis à part en Roumanie, qui se souvient de lui, qui connaît encore ce baryton exceptionnel, à la carrière d'une rare longévité ? Dan Iordăchescu aurait-il souffert, comme son compatriote Nicolae Herlea, d'une concurrence plus médiatisée ou bien de son statut de musicien "exerçant derrière le rideau de fer" ? Toujours est-il qu'à l'heure où j'écris ces lignes, cet immense chanteur n'a guère eu l'honneur du moindre hommage sur les forums, et que la presse, même spécialisée, se montre bien muette. Et pourtant...

 

Né à Vânju Mare, d'ascendance moldave, il étudia tout d'abord à Iasi, avant de rejoindre le conservatoire de Bucarest, dans les classes de Constantin Stroescu et de Petre Stefănescu Goangă, avant de se perfectionner au Mozarteum de Salzburg, à Paris puis à Rome, alors que sa carrière était déjà lancée. Il était monté sur scène pour la première fois dès décembre 1949, dans une opérette de Florin Comișel, Cântec de viață nouă, mais ses véritables débuts dans l'opéra se firent en 1956, à Bucarest. Et la suite se mesure en chiffres. Quarante-cinq rôles importants, interprétés lors de plus d'un millier de soirées, sur une période de soixante-et-un ans. À Bucarest, bien entendu, mais aussi à la Scala, Vienne, Berlin, Londres, New York, San Francisco, Munich, Hambourg, Paris et beaucoup d'autres lieux. Et jamais en deuxième choix auprès de partenaires de seconde zone. Il fut affiché avec Del Monaco, Corelli, Di Stefano, Domingo, Pavarotti, Caballé, Freni, Zeani, Scotto, sous la direction de chefs comme Muti, Maazel, Prêtre, Mehta, Sir Colin Davis, Rostropovich et même, à ses débuts, Tullio Serafin. L'école roumaine, ce pur vivier de talents, avait une fois encore produit un joyau. La  critique elle-même ne s'y trompa pas. Kenneth Wright, journaliste à la BBC, parlait de lui en 1967 comme "d'une des plus belles voix de baryton au monde". Le Los Angeles Times, en 1974, évoquait un "phénomène à la voix immense". Quant au compositeur Luigi Dallapiccola, il n'hésitait pas à le considérer comme le "meilleur chanteur mozartien au monde".

 

 

 

 

Se vuol ballare... - Le nozze di Figaro - Acte I.

 

Ce jugement de Dallapiccola résume peut-être tout l'art de Dan Iordăchescu. Toute sa vie, il aura chanté en "mélodiste", cherchant à privilégier la longue ligne, et profitant d'un timbre velouté qu'à la différence de Nicolae Herlea, il ne chercha jamais à sombrer une fois la notoriété venue. Ses Verdi n'ont pas la noirceur que leur donnaient un Warren ou un Merrill, mais ils ont en eux une clarté, un naturel, une simplicité qui tiennent de l'évidence. Comme ce Renato, superbe de phrasé et de mordant à la fois, dans lequel on remarque aussi sa forte implication scénique.

 

 

Ou encore en Posa, où en plus le texte est admirablement "vécu", sans pour autant tomber dans l'excès d'une mort trop surjouée.

 

Ce sens inné de la grande ligne mélodique lui permit d'être un magnifique Wolfram, parfait "Liedersanger", qui aurait pu (et qui aurait dû) être invité à Bayreuth, à l'époque où l'on pensait d'abord à "chanter" Wagner avant de le dénaturer par des délires scéniques...

 

Est-il excessif d'écrire que l'on entend ici des accents rappelant les grands anciens que furent Herbert Janssen, avec ses sublimes sonorités grisées, ou Gerhard Hüsch pour la simplicité du chant pensé comme un Lied ? Non, la comparaison n'est en rien exagérée, sans pour autant renier les grands barytons ayant chanté le rôle sur la Colline.

Mais l'un des témoignages les plus exceptionnels laissé par Dan Iordăchescu restera peut-être son interprétation de Germont, avec une aria bouleversante (et techniquement tout simplement parfaite), où toute la compassion paternelle est incarnée dans un chant tout de sobriété (faisant croire que ce passage est "facile", qu'il n'est qu'une simple formalité) porté par un legato de violoncelle, que ne gêne en rien la langue roumaine.

 

Cette recherche perpétuelle de la ligne mélodique lui permit d'être aussi un immense chanteur de Lieder, où là non plus il n'eut rien à envier aux "spécialistes" du genre. Dans Erlkönig, peut-être le plus "opératique" des Lieder de Schubert avec ses quatre personnages différents, il n'exagère pas la caractérisation, mais fait tout de même "entendre" chaque protagoniste par de très subtiles variations de phrasé et de timbre.

 

Franz Schubert - Erlkönig - Piano : Viorica Cojocariu Iordachescu.

 

Ou encore dans Schumann, murmuré, du bout des lèvres et là aussi, leçon de simplicité et d'évidence.

 

Tout en poursuivant sa carrière, essentiellement axée sur la mélodie dans les dernières années, il se consacra à l'enseignement et présida de nombreux jurys de concours. Et en 2007, il se permit une ultime tournée, avant de se retirer définitivement en 2010, après avoir été durant plus de soixante ans au service de la musique. Et dans cette tournée, qui passa par la Grèce, l'Espagne et bien entendu la Roumanie, il invita ses deux filles, toutes deux sopranos.

 

Dan et Irina Iordăchescu - Bei Männern, welche Liebe fühlen.

Dan et Cristina Iordăchescu - Là ci darem la mano.

 

Sans hésitation, il restera comme l'un des plus grands barytons de la seconde moitié du vingtième siècle, un immense styliste et, surtout, un chanteur qui "accepta" toujours sa voix, ne cherchant jamais à la forcer ni à la noircir. Un modèle à suivre, que malheureusement les maisons de disques ont pour le moins négligé. Alors pour lui aussi, il faut chercher, tout est pépite.

 

© Franz Muzzano - Août 2015. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

 

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Published by Franz Muzzano - dans L'hommage de Franz
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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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