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22 août 2015 6 22 /08 /août /2015 23:04
Werther à Salzburg - Au-delà des attentes.

Piotr Beczala (© Ingrid Adamiker).

 

On l'attendait, et la performance a peut-être dépassé ce que l'on pouvait espérer. Cette reprise du rôle de Werther par Piotr Beczala, plus de sept ans ayant passé depuis la production munichoise de 2008, après ses débuts dans le rôle en 1994 à Linz, était soulignée dans tous les agendas des amoureux du chant. Et trois conclusions s'imposent  à l'auditeur de la représentation du 15 août dernier.

La première est de l'ordre du regret, mais ne fait qu'aiguiser notre curiosité. Une version de concert, qui plus est pas même mise en espace, dans une oeuvre où les regards, les non-dits, les attitudes habitant les silences sont fondamentaux ne peut apporter que frustration. On veut voir le poète saluer la nature, comme un adieu ou comme une amie, qu'importe. On veut voir la découverte de la femme qu'il aime, et "qui pourrait l'aimer". On veut ressentir le choc quand le prénom "Albert" est prononcé...On veut...on veut tout déguster d'un drame que j'ai détaillé dans ma comparaison des interprétations croisées d'Alagna et de Kaufmann :

 

http://www.franzmuzzano.com/2015/03/werther-alagna-kaufmann-deux-visions-des-souffrances.html

 

Et cela, seule la scène peut le rendre. La voix, les voix, aussi sublimes soient-elles, ne peuvent que le suggérer. Ce qui nous amène à compter les jours avant les représentations de  Bastille, avec le même poète, mais ElĪna Garanča en Charlotte, la grande absente de ces soirées salzbourgeoises. Et il y a quelque chose qui touche au sacré dans cette absence. La maman d'ElĪna est décédée le 23 juillet, et la cantatrice a annulé tous ses engagements jusqu'à fin septembre au Met (Anna Bolena). L'imagine-t-on chanter C'est que l'image de ma mère est présente à tout le monde ici. Et pour moi je crois voir sourire son visage...Chère, chère maman, que ne peux-tu nous voir ? Il est certain que ces mêmes phrases auront pour elle une résonance très forte en janvier prochain...De même qu'il nous faudra "voir" le Werther de Beczala, que l'on ne peut pour l'instant que deviner.

 

La deuxième conclusion concerne l'entourage du rôle-titre, et le moins que l'on puisse dire est qu'il aurait pu être un petit peu plus soigné. Les scènes de Johann et Schmidt ne sont certes pas les plus heureuses de la partition, mais est-ce une raison pour les confier à des chanteurs (Ruben Drole et Martin Zysset) fâchés avec à la fois la justesse et la mise en place ? Ne pouvait-on pas trouver Sophie plus impliquée, moins lisse, plus "coquine" qu'Elena Tsallagova ? La voix est certes assez jolie, mais où est le personnage, où sont les allusions clairement suggérées dans le texte ? Le rôle du Bailli est malheureusement trop court pour l'excellent Giorgio Surian, dirigeant avec délectation un choeur d'enfants parfait réduit à sept chanteurs (eh oui ! nous sommes en Autriche...). En revanche, Albert très juste de Daniel Schmutzhard, malgré un français parfois un peu exotique.

Le cas d'Angela Gheorghiu est évidemment tout autre. Certes, il pose le problème de la tessiture de Charlotte. Soprano ayant du grave ou mezzo à l'aise dans l'aigu ? Pour elle, la réponse est dans la question. Elle n'est pas Crespin, ce n'est pas une découverte. Alors oui, le médium est somptueux et les aigus déployés, mais les graves trop souvent écrasés (Tu frémiras...). Mais surtout, elle donne l'impression de donner un récital (où sont les "réponses" du III, qui doivent être l'écho des phrases de Werther ? Où est l'écoute des innombrables nuances proposées par Beczala dans le Clair de lune ?). Récital, oui, et même vocalement parfait, mais trop souvent hors de propos. Maniérée, emphatique, surchargeant quasiment toutes les phrases d'accents véristes, elle donne de Charlotte l'image d'une femme déjà bien adulte, pour ne pas dire mûre. Elle est "actrice" d'un rôle, elle ne l'incarne pas. Une Charlotte tirant vers Tosca ou Adriana Lecouvreur, en quelque sorte. Ce que ni Goethe, ni Massenet ne souhaitaient. De plus, malgré le fait qu'elle soit parfaitement bilingue, le texte est parfois donné de façon brouillonne, avec une erreur étonnante dans Les larmes, où Martèlent le coeur triste et las devient Martèlent le coeur triste hélas !

Le couple est absent, et c'est bien dommage...Mais le plus grave est ailleurs, dans la direction routinière et prosaïque d'Alejo Pérez. On peut sans le moindre souci compter les barres de mesure, et seules les nuances forte et piano (de temps en temps) semblent avoir été convoquées. On n'ose imaginer la même chose dans une fosse, tant les chanteurs doivent se débrouiller seuls, et cela ne peut que relever leur performance. 

Dont bien évidemment, et ce sera la troisième conclusion, celle de Piotr Beczala. On sait à quel point il peut apporter de variations à son chant lorsqu'il est sur une scène (souvenons-nous de la fabuleuse évolution "vocale" de son Faust à Bastille lors du seul premier tableau). Là, en ce 15 août, il n'a que sa voix, et sa voix nue. Alors il opte pour le choix d'une approche franchement "lyrique", passant de l'héroïsme au murmure. Et pas un moment la voix n'est prise en défaut, portée par un souffle inépuisable qui lui permet de tout oser. Comme je l'avais souligné en commentant son récital d'air d'opéras français, il ne cherche jamais à faire briller un aigu mais le place toujours "dans" la phrase, à l'image des la dièse du Lied ou du si de Appelle moi !, ici même volontairement écourté non par nécessité, mais par choix d'interprétation. Et le timbre reste somptueux durant tout l'ouvrage, ne montrant pas la moindre fatigue, avec un legato miraculeux. On sait qu'il a longuement (re)travaillé le rôle ces derniers temps, et le moins que l'on puisse dire est qu'il l'habite totalement. Sans chercher à comparer les interprétations, il y a du Kraus dans son approche (pour certains phrasés, évidemment pas pour la couleur ni même la caractérisation). Et il est inutile de détailler telle ou telle séquence, tout est distillé avec la franchise habituelle d'un artiste qui ne triche jamais avec sa technique. Quant au français, il est de plus en plus difficile de croire qu'il ne le parle pas, tant sa prononciation est parfaite et surtout tant les inflexions du texte sont justes et intelligemment dosées. Aucun doute n'est permis, il EST Werther musicalement parlant, comme il le sera, et c'est une évidence, scéniquement. Aux côtés d'ElĪna Garanča, de Stéphane Degout et, l'évolution sera intéressante à observer, de la même Sophie, s'il se sent à l'aise dans la mise en scène de Benoît Jacquot, la soirée du 20 janvier 2016 à Bastille promet d'être passionnante. Et Piotr aime Paris...

 

 

Extraits de la représentation du 22 août 2015.

 

Merci à Jenny pour la réalisation des vidéos, et à Piotr pour avoir autorisé leur partage.

 

 

© Franz Muzzano - Août 2015. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'oreille de Franz
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commentaires

Claudine Barbry 24/08/2015 16:38

ainsi que le dit CIABRINI.....clair, net et précis.......!!! je me prépare à écouter....mais d'ores-et-déjà je confirme ton commentaire sur Angela. Gheorghiu...;très souvent elle n'est pas du tout "habitée"....
amitiés Franz !!

CIABRINI 23/08/2015 10:58

Clair net et précis ou peut on l'entendre?

amitiés

Franz Muzzano 23/08/2015 11:12

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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