Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
3 août 2015 1 03 /08 /août /2015 21:47
Ludmila Dvořáková (11 juillet 1923 - 30 juillet 2015).

Brünnhilde (Berlin, avril 1966).

 

Cruel destin, et pourtant presque écrit. Porter le patronyme "féminisé" d'une des gloires nationales tchèques et être cantatrice était déjà un signe. Chanter sa Brünnhilde sur toutes les scènes du monde, jusqu'à l'incarnation totale, aura donc été prémonitoire. La mort atroce de Ludmila Dvořáková (et de sa soeur) dans l'incendie de sa maison de Prague résonne un peu comme une réminiscence finale de l'immolation, un ultime clin d'oeil d'un destin qui aurait très mauvais goût. So, werf' ich den Brand in Wallhalls prangende Burg...,

 

Elle était née Tchèque, Tchécoslovaque, peu importe, le 11 juillet 1923 à Kalin. Dès 1942, elle intégra la classe de Jarmila Vavrdová au conservatoire de Prague, avant de faire ses débuts à la scène dans le rôle-titre de Katja Kabanova à Ostrava en 1949. Pensionnaire de l'Opéra de Prague à partir de 1959, elle devint la soprano dramatique de référence pour tout le pays, se produisant aussi régulièrement à Bratislava. Très vite, elle passa la frontière et dès 1956 elle fut invitée par le Wiener Staatsoper pour une première Leonore de Fidelio, rôle qui marquera aussi ses débuts au Met en 1966. À Vienne, elle chanta Senta, Elisabetta de Don Carlo, Kostelnicka de Jenufa ou encore Octavian, et de multiples rôles jusqu'en 1984. Mais toute l'Europe put l'entendre, de Londres à la Russie , et pour une fois même Paris, où elle fut Brünnhilde en 1967 et 1972.

Si elle fut admirée au Met, c'est tout de même en Europe que sa carrière fut la plus intense. Attachée aux théâtres des pays de l'Est, elle put tout autant rayonner à l'Ouest pour y faire valoir ses deux compositeurs de prédilection, Strauss et surtout Wagner. Et à cette époque, qui disait Wagner pensait Bayreuth. Elle y débuta en 1965, en Venus de Tannhäuser, aux côtés de Windgassen et sous la direction de Cluytens, reprenant le rôle l'année suivante en essayant de garder Jess Thomas au Venusberg. 1965 l'avait vu chanter sa première Gutrune, que le disque immortalisa deux ans plus tard dans le "Götterdämmerung des Brünnhilde" : pas moins de 5 titulaires du rôle dans la même soirée ! Nilsson, bien entendu, suppléée par Varnay le 23 août pour la dernière Walkyrie de la grande Astrid sur la Colline, Mödl dans une Waltraute difficilement surpassable, Silja en troisième Norne (là aussi, Varnay assurera la soirée du 14 août...), Dernesch en Wellgunde, et donc Dvořáková pour tenter de détourner Siegfried. Un Siegfried qu'elle avait déjà charmé en 1966 en étant la Brünnhilde des premières et deuxièmes journées pour à chaque fois deux représentations, en remplacement de Nilsson et face à Windgassen ou au Siegmund de James King. Et il était difficile à quiconque de résister à un tel réveil...

 

 

 

Ewig war ich - Siegfried, Acte III - Orchestre du Théâtre National de Prague, direction Rudolf Vašata (1967).

 

Mais la concurrence était rude...Gutrune n'est pas un rôle très important, et pour les autres elle trouva donc Nilsson sur sa route, avant Dame Gwyneth Jones qui ne lui laissa qu'une seule Kundry dans le Parsifal de 1969, toujours face à King. Son seul "vrai" premier rôle à Bayreurh restera Ortrud, en 1968 encore une fois avec King, et en 1971 avec Kollo en Lohengrin. Le "Temple" n'aura donc jamais pu entendre son Finale de Götterdämmerung, impressionnant de hauteur de vue, de nuances, de phrasé, malgré ici l'exotisme de la langue tchèque...

 

Elle avait abordé Isolde à Karlsruhe en 1963, mais à Bayreuth, Nilsson avait gardé la clé et ne la lâchait pas. Tant pis, tout le reste de l'Allemagne ainsi que Covent Garden en profitèrent.

 

Wie lachend sie mir Lieder singen - Tristan und Isolde, Acte I - Orchestre du Théâtre National de Prague, direction Rudolf Vašata (1967).

 

Oui, c'est en studio et oui, une coupure sanglante brise un peu le récit. Mais l'évidence s'impose, une grande Isolde est là. Une vraie soprano dramatique avec une assise grave impressionnante, une conduite de la phrase exemplaire, et surtout une égalité sur l'ensemble du spectre à citer en exemple. Qui, après Nilsson, sinon Jones ou Ligendza et aujourd'hui Stemme, a proposé une Isolde ainsi bien "disante" autant que "chantante" ?  Mariée au chef d'orchestre Rudolf Vašata, elle laisse quelques témoignages discographiques inestimables qu'il faut chercher, pour retrouver, outre ses Wagner indispensables, ses Strauss (Marschallin, Färbersfrau, Ariadne...) et quelques Verdi.

Denn die Götter Ende dämmert nun auf...

 

© Franz Muzzano - Août 2015. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Franz Muzzano - dans L'hommage de Franz
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
  • Contact

Recherche