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24 juillet 2015 5 24 /07 /juillet /2015 21:48
Mario Sereni (24 mars 1928 - Juillet 2015).

Enrico Ashton (Lucia di Lammermoor).

 

Il fallait sérieusement s'accrocher quand on était baryton spécialiste du répertoire italien entre la fin des années 50 et les années 80. Les grands noms étaient en place, Warren n'avait pas encore eu la mauvaise idée de mourir sur scène, Merrill était déjà bien installé, Bastianini n'était pas encore malade, Herlea pouvait encore passer le rideau de fer, Panerai faisait partie du "team" Legge. Et puis la jeune garde arrivait, Cappuccilli et Bruson en tête, à peine plus jeune mais ô combien talentueuse. Alors Mario Sereni s'est accroché, même si aujourd'hui il n'a pas la renommée que ses devanciers, contemporains ou successeurs ont pu avoir. Malgré une carrière qui, bien qu'arrêtée à 58 ans, dura plus de trente années.

Il était natif de Pérouse, et étudia à l'Accademia di Santa Cecilia de Rome et à l'Accademia Chigiana de Sienne, avec Mario Basiola. Il débute sur scène lors du Mai Musical Florentin, dès 1953 et quatre ans plus tard, il est déjà au Met pour inaugurer une présence qui durera vingt-sept saisons. Et pas dans un petit rôle, mais dans Gérard d'Andrea Chénier. Il est vrai qu'il y mettait du coeur...

 

 

 

Nemico della patria (Andrea Chénier - Acte III) - Rome, 1963. Direction Gabriele Santini.

 

Les six années d'écart entre cet enregistrement et ses débuts au Met ne doivent pas tromper. Il possédait déjà ce mordant, cette attaque du mot, ces aigus francs et projetés. Et le Met l'affichera dans tout le grand répertoire italien (Luna, Amonasro, Renato, Rodrigo, les Carlo d'Ernani et de La Forza, Miller, Rigoletto, Germont et même Falstaff après Ford). Mais étonnamment pas dans Iago. Il fut aussi remarquable dans Belcore, Malatesta, Ashton ou Alfonso. Il s'essaya au répertoire germanique (certes italianisant : Wolfram...), ou français avec Valentin ou Escamillo. Mais c'est incontestablement dans l'opéra italien qu'il était le plus à son aise, y ajoutant Mascagni (Alfio), Leoncavallo (Tonio et Silvio), Cilea (Michonnet) et donc Giordano. Et Puccini ? Oui, bien entendu, avec Sharpless ou Lescaut, peu gratifiants, mais là encore bizarrement jamais Scarpia. En revanche, il fut pour le Met le Marcello attitré. Jusqu'à ce qu'on lui propose de laisser la place pour passer à Shaunard. Il le chantera, mais s'en ira ensuite.

L'une des raisons expliquant peut-être son manque de notoriété est l'absence d'une véritable "personnalité" dans l'interprétation, ce qui le différenciait de ses contemporains. Il chantait de façon très "classique", sans posséder une "patte" réellement caractéristique. Et de plus, il n'était pas toujours d'une régularité exemplaire, ayant parfois tendance à chanter un peu bas. Comme en témoigne la toute fin du duo du II de Traviata dans la mythique production du San Carlo de Lisbonne du 27 mars 1958.

 

Ditte alla giovine (La Traviata -Acte II) - Maria Callas (Violetta), Mario Sereni (Germont). San Carlo de Lisbonne, direction Franco Ghione.

 

Face à une Callas qui semble chanter seule, il incarne un père tout de bonté et de compréhension (Piangi...) mais qui ne peut s'empêcher de relacher son attention et son soutien (Felice siate, addio !). Ce problème se retrouvera certaines soirées tout au long de sa carrière, conséquence probable de débuts trop précoces, et d'une technique pas suffisamment maîtrisée. Mais il eut tout de même beaucoup de beaux moments, essentiellement au Met, mais aussi à Vienne, Londres, Milan, Buenos Aires, etc. Sauf erreur, il ne semble pas que Paris ait pu l'entendre (oui, encore un...).

Dans les bons soirs, la voix était large et magnifiquement projetée, avec un aigu facile et, surtout, un style châtié et jamais emphatique, comme dans ce Luna remarquable, même si la note finale est là encore un peu basse...

 

Il balen del suo sorriso (Il Trovatore, acte II). New York, Met, 1971.

 

Peut-être ne faut-il pas exiger de Sereni ce qu'il ne pouvait pas donner. Ce souci de justesse se retrouve dans pratiquement tous les témoignages qu'il nous laisse, parfois flagrant, parfois minime. Il est probable qu'avec une formation technique plus approfondie il ne l'aurait pas autant desservi. Restent la ligne de chant et l'engagement, toujours impeccables. Comme dans ce Prologue de Pagliacci, donné sans le moindre excès ostentatoire...

 

 

 

Si puo...Si puo... (I Pagliacci) - Venise, Fenice, 5 mai 1968. Direction Bruno Bogo.

 

Un document démontre, peut-être plus que tout autre, le "métier" de Sereni. Huit jours plus tôt, Warren s'effondrait sur scène au moment de chanter E salvo, o gioia au III de La Forza, pour ne jamais se relever. Il faudra du temps pour remonter cette oeuvre au Met, et ce sera Herlea qui osera relever le défi de la succession. Mais il fallait bien terminer la série. Sereni était la "doublure" de Warren, et son duo avec Tucker sonne comme une offrande...

 

Invano Alvaro... (La Forza del Destino, Acte III) - Mario Sereni (Carlo), Richard Tucker (Alvaro). New York, Met, 12 mars 1960. Direction Thomas Schippers.

 

Oui, toute comparaison est comme d'habitude inutile et vaine. Trop de grandes personnalités scéniques, et vocalement plus sûres, se sont trouvées sur sa route. Son nom est même aujourd'hui quasiment oublié. Mais il fut un très grand serviteur des rôles qu'il incarna, et cela suffit pour lui rendre l'hommage qu'il mérite. Et que la presse n'a pas jugé utile de mentionner, l'annonce ayant été faite par Ed Rosen, relayé par Norman Lebrecht. Impossible donc de l'honorer avec une date exacte de décès pour l'instant, ces deux éminents chroniqueurs lyriques ne la connaissant pas eux-mêmes...Gloire éphémère de nos aïeux.

 

© Franz Muzzano - Juillet 2015. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

 

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Published by Franz Muzzano - dans L'hommage de Franz
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Eddy Fauville 21/08/2015 10:33

Effectivement, Mario Sereni a un peu exercé sa carrière dans l'ombre d'autres grands comme Warren et Merrill (au Met ) et Gobbi, Guelfi, Cappuccilli, Bruson ( en Italie) .Toutefois , il possédait une voix, encore une fois, que l'on reconnaissait directement et qui faisait merveille dans Verdi ainsi que dans le verisme.Il suffit d'écouter son interprétation de Don Carlo dans l"Ernani" dirigé par Schippers.

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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