Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 juillet 2015 1 20 /07 /juillet /2015 20:14
Jon Vickers (29 octobre 1926 - 10 juillet 2015).

Peter Grimes (Royal Opera House Covent Garden, 1981).

 

À part. Dans la galaxie des grands chanteurs lyriques de la seconde moitié du XXème siècle, Jon Vickers restera comme étant "à part". Parce qu'inclassable, inflexible, inattendu. Son timbre, reconnaissable dès la première note, en rebuta beaucoup. Pas du tout "italien", pas vraiment "germanique", il se permettait même d'aborder l'opéra français. Ceux qui s'arrêtaient aux apparences disaient : "Il nasalise !". Oui, il le fit, mais en fin de carrière. Avant, cette couleur si particulière, unique, était le fruit d'un travail exceptionnel des résonateurs faciaux, où les cavités nasales étaient certes sollicitées, mais tempérées par l'utilisation de toutes les autres, ce qui lui offrait une projection et une richesse d'harmoniques simplement hallucinantes. Alors oui, pour ceux qui confondent beau chant et belle voix, Vickers ne fut pas Gigli, Corelli ou Pavarotti (ce qui ne veut pas dire que les trois artistes que je cite ne cumulaient pas les deux). On ne l'imagine guère dans la romance napolitaine, ni même dans le bel canto romantique. Pas le genre à collectionner les admiratrices tombant en pâmoison non plus. Il ne fut pas un ténor solaire, mais sa carrière parle pour lui : il fut avant tout un immense chanteur, un musicien d'exception et, en plus, une véritable bête de scène. Avec, paradoxalement, une voix chargée d'un indéniable sex-appeal et d'un érotisme dont il ne jouait pas, du moins pas de façon volontaire.

Et pourtant, il s'en fallut de peu que cette carrière fût abandonnée avant même d'avoir commencé. Né Jonathan Stewart Vickers, dans la province du Saskatchewan, à Prince Albert, il était le sixième d'une fratrie de huit enfants. S'il chante dans la chorale paroissiale, et s'y fait remarquer, il doit avant tout aider sa famille. Il passe ses étés dans les fermes où il travaille comme ouvrier agricole, ce qui lui donnera, dira-t-il plus tard, cette carrure impressionnante. Après la guerre, il entre chez Woolworth, où il devient très vite un redoutable négociateur. Mais, fervent pratiquant, il continue toujours à chanter dans son église. Et pas n'importe comment, puisqu'il obtient une bourse pour partir étudier en 1950 au Conservatoire de Toronto, dans la classe de George Lambert. De cette formation l'on ne sait pas grand chose, sinon qu'elle ferait frémir nombre de professeurs. Très vite, en effet, il aborde tous les genres, mémorisant en quelques années pas moins de trente-deux oratorios, vingt-huit opéras et quatre-cents mélodies. Et très vite, il fait ses premières armes lors de retransmissions radiophoniques (Ferrando, Cosi fan tutte, le 25 novembre 1953), avant d'accomplir ses véritables débuts sur scène, toujours à Toronto, dans un rôle où l'on a un peu de mal à l'imaginer : Il Duca de Rigoletto, le 25 février 1954. Mais si le succès est là, il n'est que local et il songe à tout abandonner et à retourner manager ses trois succursales Woolworth. Mais le 24 février 1956, Carmen est programmée pour l'Opera Festival de la ville. Et la star invitée n'est autre que Regina Resnik, l'une des plus grandes cigarières de l'Histoire. Elle a déjà côtoyé nombre de Don José, parmi les plus célèbres. La légende, racontée par Vickers lui-même, veut qu'à l'issue de la représentation, la cantatrice gratifia le ténor d'une vigoureuse claque dans le dos en s'exclamant : "Mais dis-donc, toi ! T'es un bon, un très bon même ! Tu mérites mieux...". Est-ce elle qui réussit à convaincre David Webster de venir le réécouter ? Toujours est-il que peu après, Londres l'appelait et le phénomène se faisait un nom à l'échelle de la planète. Il faut dire que son interprétation de l'air de Don José, même probablement perfectible en 1956, avait certainement tout pour séduire...

 

La fleur que tu m'avais jetée - Buenos Aires, Teatro Colón - Juin 1963. Dir. Pierre Dervaux.

 

Faut-il dire un grand merci à Regina Resnik ? L'histoire serait belle, tant la carrière de Vickers prit son envol en quelques mois. Avec des moments-clés : la résurrection jugée improbable et finalement triomphale des Troyens à Covent Garden le 14 juin 1957, un Don Carlo au casting grand luxe (Gobbi, Christoff, Brouwenstijn, Barbieri, Giulini) toujours à Londres le 9 mai 1958, des Medea avec Callas, un premier Siegmund à Bayreuth le 14 août 1958, aux côtés de Rysanek, Hotter, Mödl et Greindl sous la direction de Knappertsbusch, avant les grandes prises de rôles qu'il a marqués de son empreinte.

Bayreuth, où il ne revint qu'une fois, en 1964 pour Parsifal face à l'Amfortas pour l'éternité de George London relayé par le plus prosaïque Thomas Stewart, toujours avec Knappertsbusch. Il est vrai qu'il détestait l'ambiance de dévotion païenne qui y régnait, célébrant le culte du maître des lieux. Ses convictions religieuses lui feront refuser Siegfried, jugé trop blasphématoire même pour des dieux du panthéon germanique qui n'avaient rien à voir avec le sien, et surtout Tannhäuser, où il aurait probablement été idéal. Mais il ne s'imaginait pas plonger dans la luxure du Venusberg quand ses amis célèbrent la virginité, et encore moins insulter le pape. Un autre rôle l'attend, qu'il ne chantera donc pas sur la Colline.

Mais son incarnation du rédempteur reste l'une des plus belles qui soit...

 

 

Nur eine Waffe taugt... (Parsifal, Finale acte III) - Thomas Stewart (Amfortas), Jon Vickers (Parsifal). Bayreuth, 13 août 1964 - Direction Hans Knappertsbusch.

 

La ligne de chant n'est jamais rompue par un sens de la dégustation du texte qui était l'une de ses signatures. Vickers chantait "intelligent", en ce sens qu'il investissait le personnage au point de faire siens ses mots. Et de toujours "penser" ses rôles, parfois trop...Comme dans son Tristan de studio avec Karajan, génial d'introspection, prodigieux dans le non-dit, mais déclamant son agonie du III plus qu'il ne la subit ou la combat. Pour ce rôle, abordé à la scène à Buenos Aires le 25 septembre 1971, il vaut mieux l'écouter (et le voir) dans la sublime soirée de 1973 à Orange (qui m'avait fait me relever et veiller en cachette  devant la télévision familiale...), aux côtés d'une Nilsson qui n'acceptait de "tromper" Windgassen que pour lui. Et Böhm conduisait cette communion des âmes et des sens avec génie.

 

Doch unsre Liebe...(Tristan und Isolde - Acte II) - Birgit Nilsson (Isolde), Jon Vickers (Tristan), Ruth Hesse (Brangäne) - Orange, 7 juillet 1973. Direction Karl Böhm.

 

Ou comment faire vibrer les pierres du Théâtre Antique en chantant piano...Et l'agonie n'a plus le côté cérébral qui la caractérisait chez Karajan en studio. Le "vouloir vivre" nietzschéen est bien là, à la différence du Tristan spectral qu'offrait Windgassen. On lit la révolte dans les regards hallucinés, on l'entend dans les variations de tempo provoquées par Böhm, mais ce Tristan-là n'est affligé que d'une blessure intérieure. Il ne déchire pas les pansements qu'il n'a pas, croit en sa force jusqu'au bout. Et là encore, dans un chant qui ne se transforme jamais en cri...

 

Und drauf Isolde...(Tristan und Isolde - Acte III) - Jon Vickers (Tristan), Walter Berry (Kurwenal), Birgit Nilsson (Isolde) - Orange, 7 juillet 1973. Direction Karl Böhm.

 

La galerie des rôles ne fut pas celle d'un Domingo, et très vite il préféra se concentrer sur quelques personnages forts en se ménageant de longues pauses entre deux productions. Il n'aborda que peu Verdi, s'y essayant en début de carrière à Toronto (Rigoletto donc, mais aussi Traviata ou Il Trovatore), ou au Royaume-Uni (Ballo, Don Carlo). Radames lui convenait mieux, et ce fut l'un des seuls rôles verdiens qu'il conserva durablement, avec Rysanek dès 1959, puis Price ou Jones (leur performance du 27 janvier 1968 à Covent Garden est simplement miraculeuse), entre autres. Alvaro de La Forza vint s'ajouter au Met en 1975, sans lendemain. Mais c'est évidemment dans les habits d'Otello qu'il put donner le meilleur de ses fabuleux dons d'acteur. Il les endossa pour la première fois à Buenos Aires le 17 mai 1963, pour ne plus les quitter. Vocalement, son interprétation divisa, et divise encore. Venant après Del Monaco qui en avait fait sa chasse gardée, et voyant arriver Domingo qui y était chez lui, son timbre lui imposait de proposer autre chose. Certains aigus, au fil des années, ne furent pas toujours au rendez-vous. Mais l'incarnation totale, la violence, la déchirure intérieure qu'il mettait dans chacune de ses interventions demeurent difficilement surpassables. Le film Unitel réalisé à la demande de Karajan en 1973 est bien connu, mais malgré la présence de Freni et avec un Glossop bien terne, il lui manque la "vie" que donne la scène. Mieux vaut se tourner vers la captation du 25 septembre 1978 au Met (avec Scotto en Desdemona).

 

 

Otello - Finale Acte II - Jon Vickers (Otello) Cornell Macneil (Iago) - Direction James Levine. Met, 25 septembre 1978.

 

Je regretterai toujours d'avoir manqué son Florestan à Paris, aux côtés de Behrens et sous la direction d'Osawa. Et, plus encore peut-être, son Nerone dans L'Incoronazione di Poppea, avec un équipe impensable aujpurd'hui. Il avait pour partenaires, dans du Monteverdi, Dame Gwyneth Jones, Christa Ludwig et Nicolaï Ghiaurov ! Oui, les baroqueux crient au sacrilège. Tant pis pour eux...

 

 

 

Pur ti miro - L'Incoronazione di Poppea, Finale - Dame Gwyneth Jones (Poppea), Jon Vickers (Nerone) - Orchestre de l'Opéra de Paris, direction Julius Rudel. Paris, 22 avril 1978 (et non 1974 comme indiqué sur la vidéo...).

 

Mais j'ai eu la chance de l'entendre deux fois, tout d'abord dans un ouvrage qu'il fit revivre (et peut-être bien qui permit à tous les opéras de Britten d'avoir l'audience qu'ils méritent, partout dans le monde et pas seulement en Angleterre). Vickers "était" Peter Grimes comme personne ne l'avait jamais été, et comme il est peu probable que quelqu'un le soit un jour. Torturé, bouleversant, tirant des larmes aux fauteuils de Garnier. Et pourtant, Britten n'aimait pas son interprétation, qu'il jugeait trop brutale. Peter Pears, le créateur (et compagnon de Britten), ne tarissait pas d'éloges face à ce que proposait Vickers. On imagine les discussions à l'heure du tea-time...Mais sans lui, Billy Budd, The Turn of the Screw et autres Midsummer night's dream auraient-ils si vite franchi le Channel ?

Peter Grimes - Acte III, scène 2 - Covent Garden, 1981. Direction Sir Colin Davis.

 

Mais c'est dans un autre ouvrage qu'il m'aura encore plus terrassé. Là où je l'attendais peut-être le moins. En avril 1983, Garnier proposait en création mondiale Erzsebet de Charles Chaynes, ouvrage aujourd'hui totalement oublié. Mais le public s'était déplacé pour la seconde partie, où il fallait des pointures telles que Carol Vaness ou Juan Pons pour répondre à Vickers dans I Pagliacci. Répertoire, dira-t-on. Pas avec lui. Pour Vickers, rien n'était "répertoire" et une représentation tenait du sacré. Jamais je n'ai entendu un Canio aussi déchirant car réellement déchiré, un Canio aussi sobre et avare de sanglots inutiles, mettant toute sa douleur dans ses mots, utilisant la ligne mélodique comme seul support de ses larmes. Et qui était encore Canio au moment des saluts, semblant porter toute la douleur du monde sur ses épaules pourtant bien larges. Et qui était toujours Canio en loge, remerciant sincèrement mais avec encore toute la tristesse du clown dans les yeux. Tel était Vickers, vivant ses rôles jusqu'au plus profond de lui-même.

 

 

 

 

 

Vesti la giubba (I Pagliacci) - Covent Garden, 1982. Direction James Conlon.

 

À part, oui. Allant jusqu'à proposer en 1984 un inattendu Winterreise, que beaucoup déclarèrent comme étant "hors style et hors sujet". Sans l'avoir vraiment écouté, comme si un pianiste tel  que Geoffrey Parsons, ayant enregistré avec Fischer-Dieskau ou Schwarzkopf, avait pu se laisser aller à faire n'importe quoi avec n'importe qui. Un "voyage" à bout de voix, certes, mais bouleversant par son côté glaçant et paisible à la fois, un voyage vers une mort acceptée dès le premier "Gute Nacht". Un voyage "à part", offert par l'une des dernières légendes du théâtre lyrique, qui nous laisse aujourd'hui encore un peu plus orphelins.

 

Die Leirmann - Jon Vickers, Geoffrey Parsons. 1984.

 

© Franz Muzzano - Juillet 2015. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

Partager cet article

Repost 0
Published by Franz Muzzano - dans L'hommage de Franz
commenter cet article

commentaires

Eddy Fauville 21/08/2015 10:27

Toutes mes félicitations pour cet article -hommage à l'un des plus grands chanteurs/acteurs d'opéra de tous les temps ! Jon Vickers a ,dans l'exercice de son art, en plus de ses dons naturels (une voix colossale ,d'une capacité d'expression quasi illimitée) montré un énorme respect envers toutes les oeuvres qui'lui étaient demandées d'interpréter, bien que , parfois, en raison de ses convictions personnelles , il osait changer le texte,comme pour son "Peter Grimes" ! Il restera pour l'éternité , un artiste unique , l'équivalent masculin de Maria Callas avec laquelle il a chanté dans "Medea". Quel autre ténor a incarné, en une même saison, à quelques mois d'intervalle, l'Otello (inmense) de Verdi et le simplet Vasek dans "La fiancée vendue" ? Les DVDs en existent heureusement . Avec tout le respect pour le professionnel d'un Domingo ou ,plus récent, un Kaufmann, ils n'arrivent pas à la cheville de Vickers, qui en plus, a toujours refusé de s'adonner au star system .Aujourd'hui, il reste,à mon avis, un ténor qui s'apparente , en tant que conception de son art, à Vickers et qui, bien que son timbre soit fort différent, posséde une voix que l'on reconnait directement .Je veux parler de Neil Shicoff, qui s'est rendu assez connu par son interprétation magistrale d'Eleazar dans "LaJuive"

Merville Patrice 23/07/2015 23:52

Bravo pour cet article très documenté
Toutefois vous ne citez pas son Florestan qu'il a enregistré 2 fois et chanté à Orange.
Rappelons aussi qu'il chanta à Orange un Pollione surprenant aux côtés de Caballé -Norma lors d'une soirée que les spectateurs ne sont pas près d'oublier.

Franz Muzzano 23/07/2015 23:57

Oui vous avez raison, je ne cite pas non plus son Samson, que ce soit en studio avec Gorr ou en live avec Verrett. Je ne pouvais pas parler de tout, il me fallait faire des choix. Mais les commentaires sont là pour ça :)

MACHADO Marie-Laure 22/07/2015 22:16

Votre papier est très touchant et quelle belle idée de mettre en toute fin ce « Die Leiermann »
où Jon Vickers nous fend le cœur…

Franz Muzzano 22/07/2015 22:25

C'est exactement ça...Il touchait droit au coeur, et parfois le fendait.

ciabrini 21/07/2015 16:48

merveilleux article, bravo. Le Point avait fait 3 lignes dans les chiens écrasés! honteux. Je l'ai vu deux fois comme toi au Palais Garnier. Je n'avais et n'ai jamais entendu une voix pareille a Garnier. merveilleux ténor d'une grande émotion. je ne ferai pas de comparaisons...

Franz Muzzano 21/07/2015 18:42

Merci ! ce serait intéressant que tu écrives toi aussi quelques lignes sur lui, ton avis sur sa technique, et sur les productions que tu as vues. J'ai quelques vieux amis retraités du choeur de l'opéra qui parlent encore de l'enregistrement de Samson avec Gorr et Blanc, dirigé par Prêtre avec une émotion non feinte !

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
  • Contact

Recherche