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26 juillet 2015 7 26 /07 /juillet /2015 23:34
Carmen à Orange - Le temps des questions.

Acte IV - Kate Aldrich, Jonas Kaufmann.

 

Parler de l'opéra français le plus célèbre au monde est un exercice difficile, surtout quand on n'est pas spécialement convaincu par l'oeuvre en question. Pour tout dire, si je devais mettre sur une balance ce qui dans Carmen me laisse de marbre ou m'horripile d'un côté, et de l'autre ce qui me séduit, elle pencherait assez nettement vers l'aspect négatif. Au risque de choquer, je ne supporte plus la Habanera, la Seguedille, l'air du "Toréador" ou le choeur des enfants. Et ils peuvent être interprétés par les plus grands artistes, rien n'y fait. Je "n'entre" dans cet ouvrage qu'à partir du troisième acte, ne sauvant des deux premiers que le duo José/Micaëla et l'air de la fleur. Heureusement, le trio et l'air des cartes ainsi que la scène finale me ramènent à des considérations plus orthodoxes. Mais c'est à peu près tout, je l'avoue. Alors je me console en écoutant l'orchestration, qui elle est de bout en bout exceptionnelle. Je suis convaincu que Bizet vaut bien mieux que cela (il suffit d'écouter la sublime Symphonie en Ut ou même Les Pêcheurs pour s'en convaincre), et je ne suis pas loin de penser que s'il avait survécu, il aurait probablement révisé sa partition pour l'expurger de certaines scies devenues pour moi inaudibles. Et, surtout, il aurait complètement modifié ce qui est à mon sens la tare principale de Carmen : son livret.

Meilhac et Halévy ont-ils bâclé leur travail pour tenir les délais imposés par du Locle, qui souhaitait "une petite chose facile" ? C'est une possibilité mais ce qui fonctionnait avec La belle Hélène ou La vie parisienne pour Offenbach dix ans plus tôt ne s'adapte pas au drame composé par Bizet. Trop de redites, de répétitions de mots, de redondances qui semblent plaquées pour "coller" à la mélodie. Et ne parlons pas des anachronismes. Passons sur l'utilisation du terme "Toréador", que l'on ne trouve jamais dans la nouvelle de Mérimée, en lieu et place de "Torero" qui eut été plus adapté (mais il aurait manqué une syllabe...). Le plus déroutant se trouve dans le langage utilisé par les trois cigarières. Ce sont des bohémiennes, pas des courtisanes devisant sur les derniers potins autour du thé. Leur réponse Si fait, je suis de cet avis dans le quintette du II est du plus haut comique, on se croirait dans le jardin des Petites filles modèles ! Il est vrai qu'entendre des contrebandiers affirmer Nous avons en tête une affaire ! est tout aussi peu crédible. Tous ces personnages parlent de façon trop policée, trop "grand monde". Sans aller jusqu'à se comporter en précurseurs d'Audiard, Meilhac et Halévy auraient pu oser le langage populaire. L'Assommoir commencera à être publié un an plus tard, en 1876, et comparer la scène du lavoir avec le crêpage de chignons des cigarières est à cet égard assez édifiant. Parler "peuple" ne signifie pas parler "vulgaire", mais parler "vrai". Oui, ce livret me paraît calamiteux, sonnant souvent faux, faisant passer celui de Faust pour de la grande littérature opératique. Tant pis si je me répète, mais c'est là l'un des plus grands maux des créations lyriques françaises au XIXème siècle, Berlioz excepté, avant l'avènement de Massenet, qui fut lui toujours soucieux du rapport texte/musique. Le contraire se produisait lors des siècles précédents, la tradition littéraire française donnant au mot et à la phrase une importance plus grande qu'à la mélodie. Oui, ce livret me consterne, au point que je me tourne souvent vers la version donnée au Bolshoi en 1959, hélas parcellaire, où Arkhipova chante en russe face à un Del Monaco alternant italien et français ! Et, par ailleurs, quelle soirée légendaire, vocalement et scéniquement...

Mais il me faut parler d'Orange après cette introduction certes un peu longue, mais c'est la première fois que je chronique cette oeuvre sur ce blog, je me devais donc de préciser certaines choses...

 

Carmen à Orange - Le temps des questions.

Beaucoup a été dit et écrit sur cette production bénéficiant de trois soirées (fait rarissime à Orange et semble-t-il réservé à Carmen, le cru 2004 ayant obtenu la même faveur). Il faut bien assurer la présence du public et remplir les caisses. L'opéra considéré comme le plus "vendeur" bénéficiait, en plus, de la présence de Jonas Kaufmann, qui fut un immense Don José sur toutes les scènes du monde. De quoi assurer la jauge, et me faire perdre le pari qu'il n'en chanterait que deux. La soirée du 11 juillet m'a fait comprendre pourquoi il aurait pu en assurer cinq...

Carmen, c'est donc pour moi d'abord une orchestration, et surtout une instrumentation. Chung, en 2004, avait réussi à faire ressortir des détails insoupçonnés. Mikko Franck n'a peut-être pas encore le même rapport avec les musiciens du Philharmonique de Radio-France, mais il a de toute façon choisi une autre option. Celle de la noirceur, du drame, du jeu avec le temps. Je lui sais gré d'avoir gommé à peu près toutes les "espagnolades" factices de la partition, qui sont à l'Espagne ce que Dario Moreno était à la samba. Pour trouver de vraies et belles influences ibériques dans la musique française, mieux vaut se tourner vers Chabrier ou attendre Debussy et Ravel. Le génie de Bizet est ailleurs, pas dans la Habanera, pas dans la feria, pas dans la Seguedille. Il est, par exemple, dans les interludes ici rendus de façon très subtile. Ou dans la Chanson gitane, qui n'a de valeur que par son accelerando. Là, Mikko Franck ose un départ vraiment très lent et, imperceptiblement, le tempo va monter, monter, monter...monter. De même, il souligne l'importance du thème du destin, en en faisant un leitmotiv qui n'apparaît jamais pesant. Cette direction en a dérouté plus d'un (l'orchestre n'étant pas toujours à son meilleur), de par son refus du clinquant. Mais elle a le grand mérite de rendre hommage à une partition dont on doit faire ressortir la finesse. Pour le clinquant, on cherchera un autre chef. Franck a fait de la musique.

Comment "mettre en scène" à Orange ? Je me pose cette question à peu près tous les ans, le Ballo de 2013 étant le parfait exemple de ce qu'il ne faut pas faire. Louis Désiré a eu droit à une bronca qui a semblé le marquer, bronca tout sauf justifiée. Certes, il est avant tout décorateur et costumier (et pour les costumes, il semble l'avoir oublié...). Ses premiers pas de metteur en scène sont récents. Alors il ne faut pas trop exiger de lui une direction d'acteurs qu'il ne saurait gérer. Chacun semble chercher en lui-même sa propre composition, ce qui, on va le voir, pose tout de même problème. Mais lui aussi refuse de "situer" géographiquement l'ouvrage. Le drame est pour lui universel, il n'est pas sévillan. Peu ou pas d'Espagne dans son décor ou ses costumes, mais des signes du destin, et parfois des signes forts. Ce jeu de cartes, par exemple, où pique et carreau sont omniprésents, quand leur partie face se dévoile. La flèche, l'épée, l'arme de Cupidon qui peut être meurtrière, mais aussi le message du destin que vient renforcer la symbolique du combat, du corps à corps. Tout est écrit dès les  premières notes, et les protagonistes sont enchaînés par ce fatum inéluctable. José et Carmen savent, elle qu'elle mourra, lui qu'il tuera une nouvelle fois. Il le sait encore plus quand les lances cesseront d'être des lances pour se transformer en barreaux de prison. Avec une vraie direction d'acteurs, une gestion des masses un peu plus travaillée (quitte à utiliser moins de choristes, peut-être certains décalages seraient aussi évités), cette mise en scène aurait toute sa place...dans un théâtre. Je crains qu'à Orange, le plateau n'ait été trop vaste pour que son travail soit, sinon apprécié, tout au moins salué. Mais de toute façon, le public ne venait pas pour lui...Et là, les problèmes commencent.

Rien à dire, si ce n'est des éloges, sur les seconds rôles. Jean Teitgen en Zuniga, Olivier Grand en Dancaïre, Florian Laconi en Remendado et Armando Noguera en Moralès sont tous remarquables. Un cran au-dessus encore, les Frasquita et Mercedes d'Hélène Guilmette et Marie Karall, superbes dans l'alliance des timbres (magnifique Trio des cartes avec sa merveilleuse modulation sur Parlez, parlez !). C'est ailleurs que les choses se gâtent.

Pas tant avec l'Escamillo de Kyle Ketelsen, qui certes cherche un peu ses graves dans son air. Mais qui ne les a pas cherchés récemment, ce passage étant si mal écrit ? Baryton, ou baryton-basse ? Même Tézier, en 2004, superbement chantant, traitant l'air comme une mélodie, ne les trouvait pas. Le dernier chanteur parfaitement à son aise dans ce rôle que j'ai pu entendre était José Van Dam dans ce même lieu en 1984. Pour le reste, il tient ce rôle ingrat avec beaucoup de musicalité, un timbre intéressant et une présence certaine. Mais les efforts pour incarner Escamillo scéniquement ne sont pas les plus violents du répertoire...

Faut-il parler d'Inva Mula ? La voix est encore plus instable que l'an passé en Desdemona, la ligne de chant de plus en plus hachée, et les aigus sentent l'effort. Et toutes tentatives de nuances se soldent par une extinction du timbre., voire une extinction tout court (De ma part tu le lui rendras...). Est-il encore possible pour elle de corriger tout cela à maintenant 52 ans ? J'en doute. Son air est plus que douloureux. Triste...

L'ouvrage s'appelle Carmen, et demande une endurance certaine, l'héroïne étant pratiquement tout le temps en scène. Kate Aldrich a le physique du rôle, mais n'en a jamais la posture. Pas un instant on croit voir une cigarière/bohémienne/tireuse de cartes, La Habanera est comme récitée, sans suggestion aucune, la Seguedille manque de saveur. Elle aussi est avare en nuances, et plus grave, certains problèmes de justesse apparaissent dans l'aigu. Pour ne rien arranger, il était audible qu'un souci vocal était ce soir-là cause d'un timbre qui avait tendance à s'érailler dès le médium. À son actif, une parfaite entente avec Franck, et une adéquation totale avec le côté sombre de la mise en scène. Mais après un remarquable Air des cartes (comme par hasard, le moment où elle est le plus confrontée au destin : la mort), elle s'est petit à petit éteinte, se montrant épuisée lors de la scène finale. Il faudrait la réentendre dans de meilleures conditions, car pour bien chanter Carmen, il faut avoir du répondant en face. En tout cas, un Don José chantant "dans la même direction". Et là, je suis bien obligé d'aller contre l'enthousiasme général.

Les lecteurs de ce blog savent ce que je pense de Jonas Kaufmann. J'ai porté aux nues son Lohengrin milanais, son Parsifal ou son Werther du Met, son Alvaro munichois, ses différents récitals. J'aurai pu faire de même avec son Don Carlo de Salzburg, son Dick Johnson, son Chénier. Raison supplémentaire pour ne rien comprendre à ce que j'ai entendu en ce 11 juillet. Vocalement, je ne suis qu'à moitié surpris. Si son récital parisien m'a enchanté, si sa prise de rôle en Chénier fut remarquable, la suite m'a inquiété. Même sans être dans la salle, sa double incarnation dans Cavalleria et Pagliacci ne m'avait pas du tout convaincu. Les personnages étaient là, certes, mais la voix laissait percevoir une certaine fatigue. Ce Don José n'a fait que le confirmer. Ce qui faisait sa force, ce qui le rendait parfois unique, à savoir la parfaite maîtrise de la mezza voce projetée, des pianissimi timbrés semble maintenant érigée en système, et le problème est que les harmoniques sont loin d'être celles qu'elles étaient il y a quelques mois. Les aigus jadis francs et directs sont maintenant quasiment tous attaqués par en-dessous, et certains apparaissent même douloureux. Comparez La fleur que toute la presse a louée avec ses précédentes versions. Cela reste superbe, oui, mais par rapport à lui-même, l'air paraît "fabriqué". Pour la première fois, non seulement Kaufmann ne me surprend pas, mais tout sonne "attendu", prévisible. Pour la première fois, je l'entends chanter parfois "en force" (Non, je ne partirai pas...et toute la fin du III en sont un parfait exemple). Sa technique exige de lui une parfaite condition, qu'à l'évidence il n'a pas aujourd'hui. Et comme son programme est démentiel, il serait bon qu'il revoie un peu son agenda. J'ai un peu de mal à imaginer son Faust de La Damnation la saison prochaine à Bastille sans transposition s'il ne prend pas un sérieux temps de repos. Depuis plusieurs années, il est exceptionnel. Il est tout à fait normal qu'il passe par un moment difficile, tous les chanteurs, a fortiori les ténors, ont connu cela. Mais il faut le faire sans tarder, la technique ne sauve pas tout.

Mais il y a plus grave, à mon sens, concernant cette production. Car même moins sublime qu'à l'habitude, son Don José reste tout de même vocalement de haute tenue. Ce que je ne parviens pas à comprendre est, sur cette série, son approche du personnage. Il cite Mérimée, mettant en avant le passé de Don José dans la nouvelle. Sauf que Meilhac et Halévy n'ont retenu que le troisième chapitre, où José est effectivement le narrateur. Mais il n'est qu'un personnage dans tout le reste, que Bizet ne traite pas. Mais Kaufmann l'a en tête, d'où l'impossibilité de "parler la même langue" qu'Aldrich. Et au lieu d'en faire un bandit meurtrier fou de jalousie, il propose une espèce de pauvre type sans personnalité, multipliant les attitudes en contradiction totale avec ce qu'il nous explique. La gestuelle est incompréhensible, parfois ridicule (les pas de danse dans la Seguedille), les regards au IV n'ont pas la violence qui s'imposerait, le combat avec Escamillo ressemble à un jeu de cour de récréation (quand on se souvient de son affrontement avec Tézier dans La Forza, on frémit). Toutes les postures sont celles d'un "loser" qui, de plus, se laisserait aller à des gestes saccadés sans rapport aucun avec l'action. (Une personne, que je ne citerai pas même sous la torture, m'a dit, alors qu'elle l'aime beaucoup : "Ce n'était pas Don José, c'était Con José !"). L'une des grandes forces de Kaufmann est de toujours proposer quelque chose de nouveau, mais cette force peut se transformer en faiblesse quand on veut "faire du neuf pour faire du neuf". Il tenait parfaitement son Don José (qui n'a pas la complexité d'un Werther, il faut bien le dire). Le reprendre à l'identique nous aurait au moins offert une scène finale crédible. Et là, le moins que l'on puisse dire est qu'elle ne l'est  pas, polluée par des excès inutiles (mais que fait-il avec ce couteau ? et pourquoi cette bouche grande ouverte pendant rien moins que treize secondes avant le noir final ?). Tout montre depuis le début, qu'il sait qu'il va la tuer et il se comporte comme si "ça lui avait échappé". Oui, incompréhensible. Alors de fait, les critiques visant Kate Aldrich sont obligatoirement tempérées, vu qu'elle ne joue pas la même pièce...et que son partenaire n'est pas dans le même monde.

 

Qui aime bien châtie bien, paraît-il. Mais il faut dire les choses de façon honnête, et cette critique ne retire pas un milligramme de l'admiration que je porte à Kaufmann. Mais une autre question, celle-là plus inquiétante, se pose alors. Public et critiques sont-ils devenus sourds ? Je n'ai pas la prétention d'avoir raison dans ce que j'écris là, je ne fais que relater mon ressenti. Mais je n'ai lu que des éloges, que des papiers dithyrambiques où il était même écrit que Kaufmann avait été tellement immense qu'il avait sauvé la soirée, éclipsant tous les autres, Aldrich en tête. Et l'ovation qu'il reçut au moment des saluts est comparable à celles de ses plus fameuses prestations. Serait-il possible d'admettre qu'un artiste que l'on admire puisse être un soir simplement moyen ? Et relativiser alors son enthousiasme ? Sinon, que faire les jours où il est exceptionnel ? Casser les fauteuils ou mettre le feu aux théâtres ? Nous subissons une époque dans laquelle tout se vaut, une époque où David Guetta est considéré par certains comme aussi grand créateur que Bach ou Debussy. Essayons de conserver un minimum d'entendement, et admettons que nos artistes préférés puissent avoir un "jour sans". Les ovationner de la même façon que lorsqu'ils ont été fabuleux n'est pas un service à leur rendre. Et de toutes façons, les vrais grands ne sont pas dupes...

 

© Franz Muzzano - Juillet 2015. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.
 

 

 

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'oreille de Franz
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commentaires

Eddy Fauville 21/08/2015 10:56

je partage complètement votre avis en ce qui concerne Kaufmann , dont les récentes apparitions commencent à montrer de la fatigue ou bien un aspect routinier .Son Don José ne m'a pas ému du tout .Il accumule pour le moment un agenda très chargé ; projette d'enregistrer Radames et dans 2 ans, il sera Otello à Londres . Un certain temps passé, il allait s'attaquer à Enée dans "Les Troyens" ,mais ça n'a jamais abouti . Les prochains mois, il fera une tournée avec des airs de Puccini afin de faire promotion pour son nouveau CD.....

Ciabrini 05/08/2015 08:51

Je partage en tout point l'article de Franz, si j'avais son talent épistolaire j'aurais sans doutes été beaucoup plus méchant. mais lire que Meli est le meilleur Manrico c'est pas possible! Tout juste un comprimario et encore dans un petit théâtre.

ADAM HELENE 30/07/2015 09:22

En fait je réponds à votre réponse sur quelques points et en gardant à l'esprit la courtoisie nécessaire entre amateurs d'opéra.
Je ne vois très bien qui je devrais consulter concernant les différences entre l'Alvaro de l'an dernier et le Don José de cette années tant ces deux rôles sont différents. Mais si vous voulez je tiens à votre disposition l'enregistrement de son Alvaro de cette année, Mai 2015 à Munich avec Harteros et Piazzola (très bon baryton verdien), ce dernier remplaçait Tézier souffrant et indisponible jusqu'à octobre au moins. Engagement, aigus magnifiques, harmoniques parfaites, rien n'a changé, mais vous verrez (ou plutôt entendrez, je n'ai pas l'image) vous-même. La comparaison me parait plus intéressante : même mise en scène, même opéra, même lieu, presque mêmes partenaires. Comparer une prestation en plein air à Orange dans un opéra Français ne me parait pas adéquate.
Je ne discute pas le fait que vous n'avez pas aimé son interprétation scénique (là vous êtes vraiment isolé sur votre position mais chacun ses goûts), ni l'évocation de Mario Del Monaco (qui est le style de ténor que j'aime le moins en Don José), mais vos réserves sur l'engagement vocal de Kaufmann. Je n'ai toujours pas compris où vous aviez entendu des aigus pris par en dessous, ou des harmoniques ratées (encore moins dans Cav/pag pour le coup car Orange a le défaut du climat, du vent, de l'humidité qui peut légèrement déformer les voix comme tout le monde le sait). ???? Le 8 un mistral d'enfer soufflait et par moment on n'entendait même plus l'orchestre qui pourtant, jouait exactement comme d'habitude. Ce genre de phénomène est impossible en salle.
Dans la salle du festival où j'étais lors de son Cav-Pag, je ne comprends pas de quoi vous parlez. En toute sincérité. Kaufmann a ses faiblesses, ce fut notamment le cas lors de son Manon Lescaut de Londres qui n'était pas du même niveau de celui qu'il fera quelques mois plus tard à Munich, mais en ce moment, je le trouve en pleine forme vocale (n'oublliez pas son Nessun Dorma et l'ensemble de son récital Puccini à la Scala où comme tout le monde le sait, la salle n'est pas tendre et où il a fait, comme Florez quelques jours plus tard, un triomphe en juin. Tout cela n'aurait aucun sens si on considérait que le le temps des questions sur ce grand artiste est venu....
On peut considérer (et vous avez raison de le prendre en compte) que Kaufmann a trop d'engagements : il partait aux répétitions de Fidelio à Salsburg entre deux Carmen à Orange, a enchainé ses trois Carmen avec un récital de lieder à Munich, un show avec Domingo pour une remise de prix, deux Manon Lescaut fin juillet et le Fidelio à venir en Août. C'est sûr que je ne connais aucun artiste qui enchaine autant de prestations. Pour autant les néglige-t'il ou 's'engage t-il moins" pour tenir ? Je n'ai rien remarqué de tel pour le moment, je crois que c'est une vision erronée mais nous verrons très rapidement comment ses prestations évoluent. Son Des Grieux a été très brillant le 28. Peut-être avez-vous tiré vos conclusions un peu rapidement à partir d'une prestation qui ne vous a pas plu ? L'avenir nous le dira. De toute façon, aujourd'hui, il n'a pas son équivalent en largeur de répertoire et en qualité d'interprétation. Donc, vous avez raison de tirer la sonnette d'alarme. Ce serait dommage qu'un artiste exceptionnel se brûle les ailes et la voix parce qu'il a trop d'engagements.
PS: Le festival d'été de Salzburg aura de grands moments outre ce Fidelio : le trovatore avec Netrebko et Meli (l'un des meilleurs Manrico actuels, le meilleur sans doute), Norma avec Bartoli, Werther avec Beczala (mais hélas sans Garança), pour ne citer que les productions les plus attendues. Fidelio sera Anna Pieczonka que j'ai entendue cet hiver en Senta et qui est l'une des meilleures sopranos wagnériennes légères si je puis me permettre ce terme, actuelle.

altini 29/07/2015 10:07

Je suis à 99% d'accord avec vous. Je serai encore plus critique à l'égard de la "mise en scène" grotesque parfois ( Kaufmann dansant alors que c'est Carmen qui doit danser), la manie de remplir les pages orchestrales avec quelque chose. Le magnifique prélude du 3° acte est pollué par une scène de fin de coucherie entre Carmen et José où l'on comprend que José est un mauvais coup ...; et les costumes ... Carmen habillée en Cardin? Dior? José avec sa petite cravate et sa jolie chemise blanche à la fin...lamentable. J'étais à la soirée du 8. Le mistral a beaucoup gâché l'écoute. L'orchestre était parfois inaudible. Et certains passages chantés côté jardin , proches des coulisses était une aberration pour les malheureux placés côté cour.Je suppose que les quelques happy few, invités et autres étaient placés du bon côté. Il faudrait prévenir quand on prend les places et différencier les prix. J'ai bien entendu l'air de la fleur mais à la télé.
Bravo pour votre critique de Carmen , l'œuvre. J'ai envie de recopier chaque mot de votre critique. Quelques belles pages musicales mais que c'est long (1er acte) et ennuyeux (2° acte.Bravo pour votre analyse de Kaufmann dont la manière de chanter repose de plus en plus sur des trucs (mezza voce détimbrée;, sons enflés peu à peu, jeu torturé(?)...Je préfère de loin l'interprétation d'Alagna donnée à Orange.
La mort de Vickers me rappelle dans le même lieu un Otello d'anthologie et un Fidelio qui me donne encore ajourd'hui ,38 ans après, des frissons.Et quand on parle de puissance vocale, mieux vaut ne pas comparer..
A bientôt pour avoir le plaisir de lire vos critiques détaillées et précises dans leurs analyses.

mallet michel 27/07/2015 14:06

tres bonne critique qui me remplit d'aise à plus d'un titre mais aujourd'hui tout est faussé par l'evenementiel qui vous fait prendre des vessies pour des lanternes.Regardez comment on continue à louer les ALAGNA INVA MULA et combien d'autres chanteurs qui sont dépassés par leut roles.

Franz Muzzano 27/07/2015 14:41

Par quel rôle Alagna est-il AUJOURD'HUI dépassé ?

ADAM HELENE 27/07/2015 13:37

Ce point de vue sur le Carmen d'Orange vient bien tard, alors qu'il y a déjà eu des dizaines de papiers (nationaux et internationaux, présence du ténor vedette mondiale actuel oblige), et qu'on est tous passé à autre chose : Orange au très attendu Trouvère de Roberto Alagna, Hui He et Marie-Nicole Lemieux (dont la première a lieu samedi), Kaufmann nous a déjà donné depuis sa dernière séance de Carmen, un étonnant récital de lieder avec une toute nouvelle interprétation de la Belle Meunière (par rapport à celle qu'il avait donné il y a quelques années), et "s'amuse" à Munich (jolie photo qui circule sur le net avec toutes les stars rassemblées dans un fraternel café, photo bienvenue après la petite "crise" de cet hiver), en répétant Manon Lescaut (reprise vendredi avec livestream et retransmission gratuite en plein air, le dernier événement du festival de Munich), en attendant Salzburg et Fidelio, Bayreuth 2015 a ouvert sur un très intéressant Tristan et Isolde et le Lohengrin a consacré Altinoglu comme chef d'orchestre de Wagner, bref, le Carmen parait bien lointain à présent.
Je partage avec Mr Muzzano un faible goût pour cet opéra en général.
C'est exactement la raison pour laquelle, à l'inverse de lui, j'apprécie les interprétations non classiques de ce qui est, sinon, un pensum folklorique.
Désiré n'a sans doute pas réussi tout à fait son pari mais j'aime ce pari du Carmen marquée par le destin, du Carmen tragique.
Aldrich n'est pas la Carmen idéale (et sa voix se projetait mal dans l'amphithéâtre) mais elle joue bien ce type de Carmen, a d'infinies variations et pas mal de couleurs dans son chant.
Je note que vous n'avez pas aimé l'interprétation que Kaufmann fait de Don José, qui est pourtant son interprétation habituelle (vous dites qu'il fut un très grand Don José ?), intériorisé, auto destructrice, passionnée et désespérées, dans laquelle loin de plastronner comme beaucoup de ses confrères, il s'enlaidit, se recroqueville, meurt d'amour avant d'assassiner.
C'est de là que vient son succès phénoménal : de cette traduction unique d'un Don José qu'on ne voit pas d'habitude. J'imagine que c'est cela que vous n'aimez pas?
Après j'ai plus de mal à comprendre de quoi vous parlez.
Vous n'avez pas à vous excuser d'être à contre-courant ! C'est très bien au contraire qu'il y ait des voix différentes.
Et qu'un critique n'aime pas le Don José de Kaufmann.
Par contre, méfiez vous de vos impressions "télévisuelles". Je n'étais pas non plus à Orange (et j'ai regardé la retransmission de grande qualité de Medici TV), mais j'étais à Salzburg pour Cav/pag. Et la vois de Kaufmann était exactement la même que pour son Radamès à Rome (où j'étais également ) ou son Andrea Chénier (pareil). Donc fausses impressions d'une mauvaise retransmission.
Il vaut mieux être dans la salle pour juger je crois.
Je n'ose pas interpréter votre "il aurait pu en faire 5" (Carmen). ???? Si c'est pour dire que c'est actuellement l'un des artistes les plus performants, c'est vrai.
Mais était-ce bien le sens de votre propos ? J'en doute....

Franz Muzzano 27/07/2015 14:39

Je ne suis pas payé pour écrire, et je ne reçois aucune commande d'aucun artiste. Donc, cette chronique sur Carmen arrive quand elle arrive, c'est à dire quand j'ai le temps de la rédiger, et après avoir revu la représentation plusieurs fois. Par ailleurs, les décès de Vickers et Sereni m'ont semblé plus urgents à relater. Et vous allez voir pire, en ce sens que je prévois de profiter du mois d'août pour parler de certaines belles productions de la saison passée que je n'ai pas eu le temps d'évoquer (Luisa Miller à Liège, Artus, Maria Stuarda...). Donc, le temps ne fait rien à l'affaire.
De plus, écrire dans l'urgence sur une production que l'on n'a que très modérément appréciée est dangereux, surtout quand on peut revoir certains détails.


(C'est exactement la raison pour laquelle, à l'inverse de lui, j'apprécie les interprétations non classiques de ce qui est, sinon, un pensum folklorique.

Désiré n'a sans doute pas réussi tout à fait son pari mais j'aime ce pari du Carmen marquée par le destin, du Carmen tragique.)

À l'inverse de moi ? Je dis exactement la même chose !

Je maintiens que les précédents José de Kaufmann avaient déjà ce caractère intériorisé et auto-destructeur, et il est loin d'être le premier à l'avoir abordé ainsi (regardez les vidéos du Bolshoi en 1959, et constatez la dégradation physique que s'inflige Del Monaco, son interprétation a fait école). Mais son approche n'avait pas ce côté benêt frisant le ridicule. Il conservait une dignité, ne parasitait pas son jeu par des gestes stupides et incompréhensibles. Il cherche autre chose, c'est louable mais pour moi c'est raté.

Oui, il vaut mieux être dans la salle. Pour la projection, la télé fait des miracles et il est impossible de dire si une voix passe ou non. C'est la raison pour laquelle je n'en parle pas. Je vous remercie du fond du coeur de me conseiller de me méfier des retransmissions télévisuelles, je n'y aurai pas pensé tout seul. Mais les ingénieurs du son ne transformeront pas des aigus passés en force et pris par en-dessous. Si vous entendez aujourd'hui le même Kaufmann que celui qui chantait Alvaro à Munich, il faut consulter ! Je suis le premier à le regretter, mais son calendrier démentiel ne tient pas compte de sa condition physique, et si vous m'avez lu correctement, je dis bien que j'ai admiré son Chénier, qui fut à mon sens la dernière production scénique où il fut parfait. Je ne parle pas de ses récitals, là aussi je le reprécise. Quant à Cav/Pag, non je n'étais pas dans la salle, mais je maintiens que ses attaques dans l'aigu n'étaient pas exemplaires, et que la voix avait déjà perdu en harmoniques par rapport à Chénier (et ça, même un film le montre). En revanche, il y était scéniquement parfait.

Enfin, quand j'écris qu'il aurait pu en faire 5, cela signifie que je m'attendais à un tout autre engagement. Tout simplement.

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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