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29 juin 2015 1 29 /06 /juin /2015 00:27
Requiem de Verdi à Saint-Denis -L'humeur de Chung et la Lux perpetua Patrizia Ciofi.

Patrizia Ciofi.

 

Depuis quelque temps, je me pose des questions concernant Myung-Whun Chung. Échos de répétitions assez peu sereines de l'Otello d'Orange (ce qui relativise en partie ma critique de cette production, sans en modifier le fond), réactions diverses incompréhensibles sur le seul plan humain, à l'image de ce qu'il fit subir au malheureux Simon Keenlyside à Vienne en décembre dernier. Face à un Rigoletto malade, en perdition et qui l'implorait du geste de tout arrêter, il fit celui qui ne voyait rien et continua, imperturbable. Beaucoup auraient lâché la baguette, imposant le rideau. Pas lui, et le duo Si, Vendetta devint un solo, le "bouffon" étant revenu après être sorti de scène pour ce qui fut un hallali. Même si le public l'ovationna, saluant son courage, même si cette obstination n'est pas la seule responsable du malaise du chanteur, le coup porté fut rude et, à ce jour, Simon n'a toujours pas remis les pieds sur une scène. Nous sommes très loin du Chung qui s'était mué en secouriste, donnant les premiers soins aux choristes blessés après la catastrophe de Séville en juillet 1992. Je me faisais ces réflexions au fur et à mesure que se déroulait la répétition générale du Requiem, le 22 juin dernier. Si l'orchestre et les choeurs faisaient parfaitement leur travail, si le quatuor se montrait raisonnablement prudent en fonction des deux concerts qui allaient suivre, Chung donnait tout simplement l'impression d'être ailleurs et pire, de ne pas avoir envie d'être là. Comme s'il subissait ces dernières soirées, comme s'il était déjà parti. Alors cette répétition fut un filage, sans vision de l'oeuvre, sans émotion aucune. Une assurance que tout était en place, avec seulement deux ou trois indications données, histoire de justifier une présence. Dommage pour le public, surtout pour les nombreux élèves des collèges du département, à qui l'on n'avait visiblement pas pris le temps d'expliquer qu'ils allaient entendre autre chose que la musique qu'ils ont l'habitude d'écouter, et qui s'ennuyèrent ferme après vingt minutes à peine. Rien de tel pour écoeurer à vie un gamin que de le lancer ainsi, sans préparation, dans une heure et demie de sonorités pour lui inconnues, surtout quand l'oeuvre est "expédiée"...

Mais l'on pouvait toujours se dire que "l'important est le concert", et espérer entendre autre chose et ce dès le lendemain. Malheureusement, la soirée du 23 fut surtout la démonstration d'une formidable machine constituée du Philharmonique et du Choeur de Radio-France, ainsi que d'un quatuor efficace mais aux trois-quarts bridé par un chef battant la mesure à la perfection. Le Requiem de Verdi est une partition que l'on qualifie un peu trop rapidement "d'opéra en robe d'ecclésiastique", selon le mot célèbre d'Hans Von Bülow. Oui, il est lyrique, de par son effectif, sa durée et surtout ce que le compositeur demande à ses solistes. Il l'est aussi par ses multiples contrastes. Contrastes qui pourraient tout autant en faire une oeuvre sacrée, tant ils sont en adéquation avec le texte respectueux de l'Office des défunts. Il ne s'agit donc pas de choisir entre théâtre ou nef (comment imaginer une seule seconde un service funèbre accompagné d'une telle musique ? La Séquence à elle-seule ne trouverait pas sa place dans une liturgie), mais de chercher le juste équilibre dans cette "histoire sacrée" que Verdi nous raconte. Et lors du premier concert, Chung ne nous a rien raconté. Enchaînant les numéros comme pour s'en débarrasser (la Séquence, justement, donnée comme un patchwork sans la moindre cohésion, à l'image d'un Quid sum miser maltraité dès son introduction), ou tentant de battre des records de vitesse pour bien montrer la virtuosité des forces en présence. Sur ce plan-là, aucun souci, Dies irae et surtout Sanctus pouvaient être donnés à des tempi infernaux sans risquer le plus petit décalage, sans craindre le moindre accroc. Il est vrai que ce choeur et cet orchestre connaissent si bien leur "Verdi" qu'il en devient presque pour eux une formalité (à tel point qu'il fut demandé à l'un des ténors du choeur de faire semblant de suivre sa partition pour le concert du lendemain, son plaisir à tout chanter de mémoire, bras croisés sur le ventre, faisant un peu désordre). Mais où se trouvait le Requiem de Chung, dans tout cela ? Pas dans les interventions des solistes, en tout cas, corsetés qu'ils furent par une battue ne leur laissant guère de possibilités d'exprimer quoi que ce soit. Sauf, et ce n'est en rien un hasard, dans les moments où la soprano était au premier plan. Et, surtout, seule. Mais un Requiem de Verdi ne peut se réduire au Libera me...ni à quelques moments de grâce pure issus de l'Offertoire ou de l'Agnus. Alors ces instants-là parvenaient, un temps, à faire oublier un certain ennui. Ennui qui semblait habiter Chung lui-même.

Mais il y eut un second concert.

Une personne on ne peut plus proche de moi me demandait : "Mais pourquoi vas-tu réécouter ce que tu as déjà entendu hier, et même avant-hier, si tu as été déçu ?". La réponse est simple. Pour espérer y entendre une autre musique.

Chung a-t-il voulu "soigner" son dernier concert officiel à la tête du Philharmonique ? S'est-il dit : "Ce soir, c'est filmé et radiodiffusé" ? La perception qui fut mienne la veille fut-elle partagée par certains de ses proches, qui lui en auraient fait la remarque ? Toujours est-il que dès les premiers accords amenant l'incipit Requiem donné on ne peut plus pianissimo, j'ai su que ce n'était pas le même chef qui se trouvait sur l'estrade. Et, enfin, il nous a raconté quelque chose. Conservant ses points forts de la veille, il les a même améliorés, usant de tempi un rien plus lents rendant le Dies irae réellement terrifiant et le Sanctus jubilatoire, d'une précision encore plus diabolique. Surtout, il a pris son temps, celui de déguster chaque phrasé, de mettre en valeur chaque nuance, de s'autoriser l'agogique qui manquait tant au concert précédent. Et ainsi, il a permis au quatuor de se libérer et d'offrir une prestation à la fois bouleversante et d'une rare intelligence.

Du point de vue des solistes, le Requiem de Verdi est avant tout une affaire de femmes. Non que ténor et basse soient à négliger, bien au contraire, mais ils sont surtout là en "commentateurs" ou en "témoins". Qu'est le Mors stupebit sinon un constat suivi d'une annonce ? Qu'est le Confutatis sinon la résignation face au feu cruel, et l'espoir d'une rédemption ? Dans ces deux passages à découvert, comme dans tous les ensembles, Michele Pertusi se montre d'une magnifique sobriété, ne noircissant jamais le propos, lançant superbement chacune de ses entrées (Salva me..., Libera animas...), et soignant sa ligne de chant jusque dans le plus petit détail dans une égalité parfaite sur toute la tessiture.

La prestation de Charles Castronovo est à marquer d'une pierre blanche. Il ne cherche pas à faire de l'Ingemisco (seul passage de l'oeuvre régulièrement extrait de son contexte pour enrichir les récitals des ténors) ou du Hostias des moments de bravoure. Avant toute chose, il a lu le texte, et a vu que Je gémis comme un coupable...Pardonnez, mon Dieu, à  celui qui vous implore...ou Nous vous offrons, Seigneur, le sacrifice et les prières de notre louange...étaient avant tout des prières presque "muettes", des suppliques quasi silencieuses. Aucun effet superflu, rien que le texte murmuré dans un pianissimo sublime rendu encore plus magique par un timbre délicatement cuivré. Ces passages attendus se fondent ainsi dans le continuum de la Séquence ou de l'Offertoire sans ostentation aucune, conservant leur "fonction" d'imploration qui est la leur dans la liturgie. Oui, aucun "lyrisme" déplacé (enfin un et preces tibi sans portamento...), mais un chant d'une sobriété sublime, à l'image de son attaque du Domine Jesu Christe de l'Offertoire, simplement fabuleuse.

Mais affaire de femmes, donc, et Verdi a parfaitement "calibré" son propos. La mezzo doit être celle qui mène la Séquence, dans une fonction proche du récitant d'une Passion (Liber scriptus proferetur). Elle annonce tout ce qui va suivre, à savoir la catastrophe inéluctable. Je ne peux que louer l'engagement total de Varduhi Abrahamyan (qui termine en ne pouvant retenir ses larmes...) pour son premier Requiem. Concentrée à l'extrême, elle ne cherche pas à être ce qu'elle n'est pas, l'acoustique exceptionnelle de la Basilique lui permettant de projeter sans souci une voix qui n'est pas celle d'un grand mezzo verdien. Prise de "rôle" globalement réussie, mais j'aurais aimé un timbre moins uniforme et plus riche en harmoniques (en particulier dans les ensembles, aux côtés de tels partenaires...), une plus grande attention au texte (oui, elle doit être "récitante", et chaque mot doit avoir son juste poids), même si je pardonne l'absence du pianissimo sur l'aigu de proferetur. Surtout, elle devra prendre en compte certains soucis de justesse, minimes mais suffisants pour déstabiliser le Lux aeterna, surtout lors du premier concert (à la générale, il fut plus que douloureux...). Mais elle aura beaucoup appris de cette première, où elle tint tout de même sa place de fort belle manière.

Il y a la récitante, et il y a l'ange rédempteur. Sous prétexte que la créatrice fut Teresa Stolz, on pense que la partie de soprano est réservée à une spinto, une Aida, une Leonora de La Forza, et l'on garde en mémoire les voix de Milanov, Price, Arroyo ou aujourd'hui Harteros. A priori, et elle le reconnaît elle-même, cette partition n'est pas faite pour Patrizia Ciofi. Mais voilà, Chung lui a proposé d'accompagner ses adieux à Paris en donnant, elle aussi, son premier Requiem. Elle lui a fait confiance, et bien qu'éternelle insatisfaite, elle est femme de défi. Pas pour la gloire, non. Pour le message d'espoir qu'une telle partition peut offrir. Pour le partage. Le résultat ? Je reprends ses propres mots : "Una delle più intense e profonde esperienze della mia vita di cantante e di essere umano ! Grazie alla Vita !".

Un miracle, tout simplement, et même lors du premier concert où elle seule parvint à se défaire du carcan imposé par Chung. Mais le 24, malgré la fatigue, elle a offert une soirée en tous points inoubliable. On connaît ses qualités, elle les a mises au service de l'oeuvre. Oui, on peut chanter ce Requiem avec du sfumato (Quid sum miser, Recordare, Lacrymosa, la partie centrale du Libera me) un legato de pure belcantiste (partout). On peut, et même on doit, le chanter piano, et même pppp sur un terrible si bémol. Mais on peut aussi se faire instrumentiste, à l'image d'un fabuleux troisième Agnus Dei où elle accompagne les flûtes, devenant flûte elle-même (et colorant, par la même occasion, le timbre d'Abrahamyan par ses harmoniques). On peut clouer à son siège toute une basilique par sa seule entrée à découvert dans l'Offertoire, comme surgie de nulle part, et mieux enchaîner sans dénaturer le la bémol du Sanctus Michael en le donnant pianissimo et "dans" la phrase. On peut aller puiser au plus profond de soi pour trouver un grave suffisamment sonore pour évoquer la peur (Tremens factus sum ergo...). On peut tout cela quand on s'appelle Patrizia Ciofi, en s'accompagnant du geste, du rictus ou du sourire, non par théâtralité, mais parce que le texte l'impose et qu'elle le vit pleinement. Mais avec elle doit-on encore parler de miracle, après une saison parfaite ? Luisa Miller, Violetta, Donna Anna, Ophélie...Le miracle est la chance que nous avons de pouvoir écouter aujourd'hui une telle cantatrice, qui nous a encore offert deux performances hallucinantes. Et qui, à l'issue de ces deux concerts, avait dans les yeux toutes les étoiles reflétant la "lux perpetua" qu'elle nous avait donnée. Et qui avait deux soirs de suite illuminé une basilique qui retrouva ainsi l'une de ses caractéristiques : le sacre des reines de France. Il y en avait eu vingt-neuf, Marie de Médicis étant la dernière. Le 24 juin 2015, Patrizia Ciofi fut la trentième. En toute humilité souriante.

 

 

 

 

© Franz Muzzano - Juin 2015. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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commentaires

mpr 29/06/2015 09:14

completement conquise par Madame CIOFI et belle découverte du ténor.. En fait ils étaient tous parfaits.. Et j'ai bien remarqué le gros bonhomme hilare qui chantait sans regarder son texte.
Encore un bel article qui faiT comprendre la musique..

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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