Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 juin 2015 4 18 /06 /juin /2015 18:48
Franck Ferrari (12 janvier 1963 - 18 juin 2015).

Oui, on savait. Oui, on ne l'avait pas vu sur une scène depuis octobre 2013, où il avait été un fantastique Hercule dans l'Alceste de Gluck à Garnier. Oui, on avait été inquiet de le voir renoncer à Arthus dans la production strasbourgeoise du chef-d'oeuvre de Chausson, il y a plus d'un an. Il aurait dû aussi être Gormas dans le Cid, toujours à Garnier. Mais il ne pouvait pas, ne pouvait plus. Oui, on savait, on se doutait, mais la nouvelle fait mal. Mal à ses proches, bien entendu, à qui je pense très fort ce soir, et mal à tous ceux qui l'ont connu, côtoyé, apprécié, tout simplement aimé.

Un artiste qui s'en va est toujours honoré, les éloges funèbres pleuvent. Mais dans le cas de Franck Ferrari, il s'y ajoute un sentiment d'injustice un peu plus fort. Parce que, peut-être à cause de son parcours atypique, il était l'humilité-même. Devenu, certes grâce au don d'une grande voix mais surtout à force de travail et de réflexion, l'un des barytons français les plus remarquables, et certainement le plus éclectique, il était entré dans la période de sa vie où tout lui était possible. Les grands rôles verdiens, par exemple, que sa prudence lui avait fait refuser. Il avait certes été Miller, Paolo ou Nabucco, et superbement. Comme il avait incarné un immense Scarpia, et jusqu'à la Scala. Mais on ne saura jamais quel Rigoletto, quel Posa, quel Macbeth, quel Renato il aurait pu offrir. Oui, 52 ans, c'est bien trop tôt quand on a tout pour s'imposer comme une référence, quand on se situe dans la droite ligne des Massard, Blanc, Bacquier ou Fondary. Avec dans la couleur ce "grain" transalpin propre au pur Niçois, avec ce que cela implique d'italianita, qui lui donnait un timbre solaire proche parfois d'un Bruson ou d'un Nucci. Mais nous ne devons pas rêver sur ce qu'il n'aura pas eu le temps de donner, nous devons nous souvenir de ce qu'il nous laisse. Et d'abord, une présence exceptionnelle dans le répertoire français. On se souvient que presque à lui seul, il avait sauvé du naufrage une Mireille bien terne à Garnier en 2009. L'Opéra de Paris, pour une fois, avait à de nombreuses reprises fait confiance à un chanteur français, (les quatre "démons" des Contes d'Hoffmann, dès 2006, Escamillo, Lescaut, Golaud, Thoas, Chorèbe...) et à chaque fois il s'y était montré stupéfiant dans ses incarnations, dans son souci permanent de la diction, et tout simplement dans son chant (même s'il était, comme beaucoup, trop "grand" pour Albert). Il avait fait sien aussi Marcello de Bohème, peut-être le rôle le plus "français" du répertoire italien, formant avec Alagna un duo "d'amis" d'exception à Orange en 2005. Oui, pour une fois, Paris avait compris que de grands chanteurs français existent (dois-je rappeler que ce même Alagna n'a fait ses débuts qu'au printemps dernier à Garnier, ou que Massis y est toujours scandaleusement oubliée pour les "grands" rôles qu'elle chante ailleurs ?), mais l'Opéra de Nice restait sa maison. Même s'il fut invité dans le monde entier, comme à la Scala ou au Met, c'est en France que sa carrière se construisit, conduite avec une rare intelligence.

L'intelligence de ceux qui ne pensaient pas, au départ, faire ce métier. Oui, ce colosse fils de sportifs, sportif lui-même (et à un très bon niveau) n'avait aucun diplôme. Mais la musique était là, présente par le disque. Il accompagna un jour un ami lors d'une audition au Conservatoire de Nice, sa ville de coeur et de sang. Sans technique, à l'oreille, il avait appris un air. Après l'avoir écouté, un homme se leva et lui dit : "Toi, je te prends dans ma classe, tu as une voix, mais je te préviens, il va falloir travailler". Cet homme se nommait Albert Lance, savait un peu de quoi il parlait, et durant toute sa carrière, Franck Ferrari lui voua une reconnaissance quasi filiale. Il avait alors vingt-et-un ans, se retrouva en classe de solfège avec des enfants à ses côtés, ayant le même âge que la professeur, et travailla d'arrache-pied. Lui qui avait grandi dans un quartier difficile, avait fait la plonge et d'autres petits métiers, avait été pompier volontaire, s'était engagé dans les parachutistes, ce qui le mena jusqu'au Liban, côtoyait des minots avec qui il partageait le papier à musique. Pour apprendre, toujours apprendre, et réussir à force de travail les concours parmi les plus prestigieux. Nice était son "chez lui", la carrière pouvait commencer.

Oui, elle fut trop courte. Oui, ce passionné de géologie et de mathématiques, ce curieux de tout, jusqu'aux traditions indonésiennes qui l'amenèrent à se faire tatouer sur le torse des signes évoquant la hiérarchie des guerriers de Bornéo aurait dû pouvoir encore longtemps nous enchanter, et enchanter ses proches par sa faconde méridionale, sa bonne humeur associées à son sérieux dans le travail. La vie ne l'a pas voulu ainsi. Il ne nous reste que le souvenir, et bien trop peu de témoignages.

Repose en paix, Franck...

 

 

 

 

La Bohème - "In un coupe...O Mimi, tu piu non torni" - Franck Ferrari (Marcello), Roberto Alagna (Rodolfo) - Direction Jesus López-Cobos - Orange, 2 août 2005.

 

 

© Franz Muzzano - Juin 2015. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

Partager cet article

Repost 0
Published by Franz Muzzano - dans L'hommage de Franz
commenter cet article

commentaires

mpr 20/06/2015 10:14

oui j'avais vu cette Manon misérable avec FILIANOTTI et Dessay qui s'était fait huer..et ce pauvre Ferrari avait aussi participé (comme je l'ai déjà dit) a ces misérable CONTES d'HOFFMAN ....
Bien jeune pour quitter le monde lyrique ;
!

HELENE ADAM 19/06/2015 13:48

Il avait aussi pour moi, "sauvé" vocalement (scéniquement c'était pari perdu d'avance) la Manon de Massenet donnée à la Bastille en 2012 (mise en scène Colline Serreau) ce jour maudit où Natalie Dessay avait annulé et où j'ai oublié qui chantait Des Grieux tellement c'était quelconque. On ne voyait que Lescaut, en punk gothique, superbe de tous les points de vue. RIP. Il a beaucoup beaucoup chanté à l'ONP et on avait finalement, presque "l'habitude" qu'il soit quelque part dans toute distribution, comme une valeur discrète mais sûre.

Franz Muzzano 19/06/2015 15:52

Le Des Grieux était soit Filianotti, soit Borras, Fiset ayant assuré les 4 ou 5 dernières représentations après l'annulation de Dessay.

Olivier 19/06/2015 12:55

Très bel hommage. Merci.

HELENE ADAM 19/07/2015 21:09

Filianoti, Borras je l'aurais remarqué.

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
  • Contact

Recherche