Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
25 mai 2015 1 25 /05 /mai /2015 23:04
Jonas Kaufmann au TCE - Das Theater des Lächelns.

Il avait laissé Paris orphelin, en ce même lieu, il y a un an après un Winterreise crépusculaire, irrespirable, venu de l'au-delà dès ses premières notes, et dont les auditeurs privilégiés ne se sont jamais remis. Et puis il enchaîna les prises de rôles triomphales, même si certaines peuvent poser question. La saison prochaine le verra investir ce même Théâtre ainsi que Bastille pour des soirées qui s'annoncent radieuses (Ariadne, Das Lied von der Erde, La Damnation...), succédant aux trois Carmen programmées à Orange, pour lesquelles la prudence impose de s'assurer d'une place pour la première. Kaufmann sera donc très présent en France en 2015/2016, après une année où le Parisien insuffisamment fortuné pour être voyageur n'aura pu que remercier le cinéma. Mais vint ce 23 mai...

Beaucoup avaient ressenti une certaine déception en voyant le programme de ce concert unique. Où étaient les grands Verdi, pourquoi pas un premier acte de Walküre, ou un florilège vériste ? Pourquoi pas un autre cycle de Lieder, quelque chose de plus "sérieux" ? Annoncé complet, un contingent de places fut tout de même mis en vente quelques jours avant la soirée, et l'on vit même quelques égarés peinant à revendre un billet. C'était ne rien comprendre à la démarche artistique de Kaufmann. La tournée s'achevait à Paris, elle n'avait rien de promotionnelle (le disque est depuis longtemps un succès), elle se voulait simplement promenade souriante après le voyage ultime. Mais avec la même exigence de qualité, appliquée à ce qui n'est tout simplement qu'une autre façon de "donner".

Parce que pour beaucoup d'extraits offerts, les barrières s'effondrent. Ce répertoire est "léger" dans la mesure où il ne nous provoque pas des questionnements métaphysiques insurmontables. Mais musicalement parlant, y a-t-il beaucoup de différence entre Freunde, das Leben ist lebenswert ! et Donna non vidi mai ou Un di all'azzuro spazio ? L'orchestration, oui. Le propos mis dans son contexte, évidemment. Mais l'investissement vocal adapté à la ligne mélodique pourrait presque être interchangeable. Le même sérieux dans l'approche de ce style peu ou mal connu caractérise une démarche artistique que seul un très grand peut se permettre d'oser. Pour un résultat simplement magistral.

Quelques mots tout de suite sur l'orchestre, le Münchner Rundfunkorchester, dirigé par Jochen Rieder. Certes, personne ne l'imagine assurant le concert du Nouvel An à Vienne. Certes, certains accompagnements auraient mérité plus de finesse. Mais quelques critiques le comparant à une fanfare pour l'Oktoberfest n'ont trouvé que cela pour ne pas paraître trop élogieux. Reproches exagérés et pour le moins injustifiés. Les valses avançaient, et de toute façon Rieder était au service de Kaufmann. Mais surtout, encore une fois, si quelque chose doit être souligné en négatif, la faute n'en revient pas totalement au chef. J'ai déjà pu dire qu'un orchestre qui n'a pas eu le temps de suffisamment répéter en situation sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées, dans un rôle d'accompagnement de chanteur, ne peut que tomber dans le piège de l'acoustique du lieu. Acoustique exceptionnelle, oui, mais qu'il faut maîtriser. Dans la fosse, aucun souci. Mais sur scène, les panneaux de bois réfléchissant le son transforment très vite un forte en fortissimo, et plus d'une fois les percussions placées juste devant ont failli couvrir les cordes (le vibraphone sonnant plus fort que le premier violon !). Je l'avais remarqué lors du récital de Joyce DiDonato, comme dans celui donné par Olga Peretyatko et Dmitry Korchak. Pour Guillaume Tell, c'est le choeur qui devenait parfois envahissant. Le planning démentiel de la plupart des artistes ne leur permet pas de multiplier les répétitions, et l'assistant ne peut de toute façon juger que dans une salle vide. Il faudra bien un jour se pencher sur ce problème des panneaux, afin que l'équilibre soit respecté. Mais en aucun cas cette réserve ne justifie les qualificatifs pour le moins négatifs lus ici ou là. Surtout face à un tel projet.

L'idée est née à Berlin, un soir d'août 2011. Ces pièces faisaient office de bis parfaits, après des concerts où le grand opéra avait été célébré. Pourquoi ne pas tenter l'aventure d'un concert où elles en seraient la matière ? À une condition, ne pas les habiller d'un accompagnement doucereux, voire sirupeux. André Rieu fait ça très bien en dénaturant les "classiques", laissons-lui ce privilège de berner les foules (et tant mieux s'il parvient ainsi à en "convertir" quelques-uns aux partitions réelles...). Non, recherchons les orchestrations originelles, et n'ayons pas peur d'alterner épanchement et confidence. Ni même d'oser le micro. Que n'a-t-on pas lu ou entendu à ce sujet...Kaufmann use d'un micro ? Oui, et il s'en explique, on ne sait jamais, certains pourraient penser qu'il en aurait besoin. Simplement, il est des oeuvres dans son programme qui ont été pensées pour une voix comme la sienne ("opératique, je crois", dit-il non sans humour), devant affronter un grand orchestre, et d'autres qui ont été conçues pour être confidences, avec accompagnement réduit.

Alors encore une fois, les plus récalcitrants sont bien obligés de rendre les armes. On sait que Kaufmann a le don de surprendre, d'inventer quelque chose même dans les ouvrages les plus célèbres. Même quand il reprend un rôle qu'il a fait sien (son Lohengrin de Milan n'était pas celui de Bayreuth, son Werther du Met convoquait d'autres spectres que celui de Paris, et même son Alvaro munichois, à quelques mois d'intervalle, offrait un autre "Indien"). On pouvait penser qu'il allait nous faire simplement visualiser son disque mais non, il lui faut la scène. Non par cabotinage, mais par simple besoin de partager. Alors Lehár, Kálmán (un Grüss mir mein Wien de Gräfin Mariza simplement exceptionnel), Stolz, May, Spoliansky et Tauber lui-même (avec son Du bist die Welt für mich qui sonne comme une signature, une clé pour entrer dans le monde qui nous est proposé) sont donnés comme s'il nous offrait du Puccini, du Giordano, du Massenet...Avec, certes, une touche de glamour, quelques oeillades ou pas de danse  en plus, mais aussi cette touche de nostalgie, et parfois une teinte grisée qui rappelle l'époque et le lieu qui virent la création de ces oeuvres, entre crise économique et cataclysme humain. Exil pour Stolz, Kálmán, Spoliansky ou Tauber, déportation fatale pour Fritz Löhner-Beda, l'un des librettistes de Lehár, notamment pour Das Land des Lächelns, nous étions loin du "Pays du sourire" et il plane parfois l'ombre de Josef Schmidt, en particulier quand s'envole la mélodie d'Ein Lied geht um die Welt. Schmidt, fabuleux ténor à qui le physique interdisait le théâtre (même à cette époque, comment être Manrico, Nemorino ou Calaf quand on mesure moins d'un mètre 55 ?) et qui trouva la gloire dans le cinéma et la radio. Avant de devoir fuir lui aussi, et de succomber à une crise cardiaque près de Zürich en 1942, à 38 ans. Oui, Kaufmann inclut tout cela dans son approche de certaines pièces, mais sans s'apesantir. L'insouciance et le raffinement reprennent le dessus, pour avant tout parler d'amour.

Et pour nous le chanter, surtout. Car face à une telle perfection, la critique est muette. Plus que l'art consommé des nuances (ces pianissimi projetés, et tout sauf détimbrés, dont il a le secret), plus que ce timbre de "velours bronzé" inimitable, c'est peut-être ici plus qu'ailleurs qu'il faut louer son sens de la mise en valeur, de la dégustation de chaque mot. Le Gern hab' ich die Frau'n geküsst de Paganini est un exemple parmi des dizaines d'autres de ce que la langue allemande peut avoir de sublime quand elle est chantée ainsi. Chaque syllabe, chaque consonne est justement émise, sans jamais briser la ligne, suivant la célèbre image des oiseaux posés sur un fil électrique définissant le legato. Il y a, dans cette façon de savourer le "mot dans la phrase", du Schwarzkopf chez Kaufmann. Écoutez la grande Elisabeth chanter Lehár, et comparez. La longue ligne, interminable, est là, mais comme illustrée par le verbe, l'adjectif, le "Liebe", le "Dein" qui lui donnent sa chair et son sang. Et dans un air aussi célèbre que Dein ist mein ganzes Herz (avec reprise en français, sans respiration...), ce travail d'orfèvre prend tout son sens. Là encore, dans un "tube", Kaufmann invente quelque chose, simplement en nous montrant ("Dein") réellement tout ce que contient son coeur ("Das ganzes Herz"), avec ses "Blume", ses "Liebe", ses "Küsst". Et il nous achève littéralement, parce qu'avec lui, tout est comme Ist es so wie Musik...

Trente minutes de rappels, quatre bis (dont une Marche de Robert Stolz dirigée (?) par Kaufmann lui-même qui n'était pas indispensable...), et un public debout, qui salue une ultime reprise de Giuditta encore plus fulgurante que l'air qui avait ouvert la soirée. Nous étions sortis du Winterreise muets, hagards et parfois en larmes. Un sorcier est revenu un an plus tard nous offrir le "Paris du sourire". Merci.

 

© Franz Muzzano - Mai 2015. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Jean-Pierre Aubrit 29/05/2015 23:54

Merci à vous pour ce compte rendu érudit et exact. Ajoutons l'incroyable générosité de Jonas Kaufmann, capable de faire applaudir un modeste violoncelliste partant à la retraite et de lui offrir l'un de ses quatre bis. Et puis, cette dernière image de Mr K, épuisé autant que ravi d'avoir tant donné, et tombant à genoux devant le public qui ne se résignait pas à le laisser partir... Un seul regret : qu'une aussi fabuleuse soirée n'ait pas été filmée.

Franz Muzzano 30/05/2015 00:49

J'ai une pauvre vidéo de "Dein ist mein ganzes Herz" prise de ma place...Mais le souvenir restera fort :)

balard annik 26/05/2015 12:18

merci pour ce compte rendu - enfin la vérité est dite ... Hélène a raison , nous étions tous au paradis -
une seule envie - revoir JONAS vite, vite !!

HELENE ADAM 26/05/2015 08:52

Rien à ajouter, vous êtes un magicien du verbe, cher Franz... et j'étais aussi au paradis samedi soir au TCE... si, on peut sans doute ajouter que l'humour des fans de JK lui apportant des fleurs, des macarons d'une célèbre pâtisserie de Paris et surtout la pomme de la tentation, était irrésistible.

mpr 26/05/2015 08:40

Comme c'est bien dit, bien ressenti...surtout pour celui qui était dans la salle et qui donc communie avec la teneur de ces mots.. oui ce fut un belle soirée ... et avoir un certain bonheur a être présent !

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
  • Contact

Recherche