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29 avril 2015 3 29 /04 /avril /2015 20:58
Jehan Revert (1920 - 29 avril 2015) - Ad Majorem Dei Gloriam.

Pour beaucoup, ce nom n'évoquera personne de particulièrement remarquable dans la grande Histoire de la musique. Ne cherchez pas dans les dictionnaires des interprètes, encore moins dans le domaine de l'art lyrique, vous ne l'y trouverez pas. Et pourtant, c'est une immense figure de la musique sacrée, et de sa transmission, qui a fermé les yeux ce matin à Paris. Et accessoirement, un de mes maîtres. Je ne m'étendrai pas sur sa biographie, je vous laisse consulter ce lien qui dit l'essentiel :

 

Rien à dire sur l'hagiographie, venant du site officiel de la Cathédrale de Paris (donc de l'Archevêché). Il ne faut surtout pas évoquer les choses qui pourraient fâcher.

Comme, par exemple, quand on nous précise "Jehan Revert quitte la direction de l’école en 1983", sous-entendu l'école maîtrisienne. Il aurait donc pris sa retraite ? La réalité est plus cruelle.

Ses qualités, sa parfaite connaissance de la liturgie et du rituel, son aura dérangeaient beaucoup, et ce dès les années post-conciliaires. J'affirme qu'à peine nommé, en 1981, Mgr Lustiger reçut comme consigne de son prédécesseur, Mgr François Marty, mission de réaliser ce qu'il n'avait pu faire, et qu'il tenait d'une demande que lui avait formulée Mgr Pierre Veuillot, sur son lit de mort : "Il faut tuer la Maîtrise !". Il aura fallu trois cardinaux et près de vingt annés de pressions pour aboutir à ce funeste jour de 1983, qui vit la fermeture de l'école maîtrisienne située rue Massillon. Mais pas pour autant la mort de la Maîtrise.

Le "trio magique" formé de Jehan Revert, de Pierre Cochereau et du trop méconnu Jacques Marichal, titulaire de l'orgue de choeur, marchait dans le même sens, celui de la qualité adaptée à la liturgie. Pas de spectaculaire, mais pas non plus de démagogie qui laisserait penser à l'assemblée des fidèles que son rôle est supérieur à celui des "serviteurs musiciens". Les abus de l'interprétation du Concile ne passeraient pas le portail de la Cathédrale tant que ces trois-là oeuvreraient main dans la main. La beauté des offices serait assurée, de même que la transmission offerte aux maîtrisiens, et aux adultes venant se joindre à eux. Mais Lustiger avait un poids (et des appuis politiques) que ses prédécesseurs n'avaient pas. Vider l'Hôtel Gaillon de ses occupants fut une formalité, et aurait dû sonner le glas de cette musique par trop "élitiste".

C'était sans compter sur l'acharnement du bon père, pourtant respectueux de sa hiérarchie. Mais il trouva autour de lui une foule de résistants, pour beaucoup anciens maîtrisiens, qui fondèrent rapidement une "Association de sauvegarde de la Maîtrise de Notre-Dame de Paris". Parmi eux, des politiques, des chefs d'entreprises, beaucoup d'hommes d'influence, et même quelques Chevaliers du Saint-Sépulcre, gardiens des Saintes Reliques et seuls habilités à les présenter à la vénération des fidèles. De quoi faire plier n'importe qui...et Lustiger plia. Les enfants furent scolarisés non loin de la Cathédrale, à l'école...Massillon (non, le hasard n'existe pas !) grâce à la fidélité de Claude Pellé, qui en était alors le directeur. Une équipe pédagogique fut formée autour de Jehan Revert, qui préféra lui laisser les clés en abandonnant son titre de Directeur, mais en conservant son poste de Maître de Chapelle. Il restait ainsi le patron, pour tout ce qui se passait à l'intérieur de la Cathédrale. Et j'eus l'honneur et la chance de faire un temps partie de cette équipe.

Malheureusement, la mort de Pierre Cochereau en 1984, et peut-être surtout celle de Jacques Marichal en 1987, firent perdre de précieux soutiens internes. Leurs successeurs, aussi compétents et bienveillants qu'ils aient pu être, n'avaient pas le même "vécu", ni la même complicité avec lui. Petit à petit, l'Association de Sauvegarde, devenue Association de Soutien (on n'est jamais trop prudent), vit son influence diminuer. Et déjà se tramait, en coulisses, la construction d'une "Maîtrise de prestige" (ou comment passer d'un extrême à l'autre), sous l'impulsion d'un autre trio moins désintéressé constitué de Lustiger, Chirac et Lang. La lutte devenait impossible, le combat trop inégal. L'année 1991 fut une année de tristesse, dans la mesure où nous savions que le Chanoine Revert allait devoir quitter son poste, et nous connaissions déjà le nom de son remplaçant, et de celui qui allait devenir directeur. Oh oui, bien entendu, il y eut un concours sur dossier. Dont le lauréat fut, comme par hasard, le chef de choeur missionné comme "observateur" l'année précédente pour aller regarder ce qui se passait à Cambridge, Westminster, Vienne, Tölz ou Montserrat...aux frais du contribuable et des fidèles. Pour se faire jeter au bout de neuf mois suite à son incompétence notoire, emportant dans ses bagages le nouveau "directeur", incapable de chanter et d'animer le Gloria de la Messe des Anges ne serait-ce que correctement. Inutile d'ajouter que toute l'équipe qui avait fait vivre la Maîtrise durant près de dix ans avait dès leur nomination été priée d'aller chanter ailleurs...

(Je précise que ne sont pas visés ici les musiciens qui, par la suite, ont su redonner à la Maîtrise toute sa grandeur, comme Nicole Corti, Lionel Sow ou aujourd'hui Henri Chalet. Non, je n'évoque que la période 1992-1993).

Jehan Revert, pendant ce temps, était devenu "Maître de Chapelle émérite". Il continua à présenter les concerts et auditions d'orgue (parfois en n'ayant pour seule indication que les titres des oeuvres qui allaient être jouées, l'organiste invité n'ayant pas daigné se présenter à lui). Et resta, jusqu'à récemment, celui que tous les musiciens sérieux oeuvrant à la Cathédrale allaient consulter.

Le définir est du domaine de l'impossible. Parler de l'homme de foi n'est pas l'objet de ce blog, sauf à dire qu'il aurait pu convertir les pierres avec son seul regard, d'un bleu doux et profond à la fois. Le musicien aurait pu faire une carrière de chef de choeur, de chef d'orchestre, d'organiste au niveau international sans aucun problème. Mais il avait une mission, celle de transmettre. Les milliers de chanteurs ou d'instrumentistes ayant un jour été dirigés par lui se souviendront toute leur vie de quelques moments de grâce pure, moments où il parvenait à faire donner à chacun le meilleur de lui-même, jusqu'à l'insoupçonnable. Je n'oublierai jamais le miracle absolu que fut le concert donné en 1987, à l'occasion du cinquantenaire de la mort de Louis Vierne. Couronné par une Messe solennelle qui semblait venir des fondations pour faire éclater les voûtes dans un modèle d'équilibre, et une parfaite synchronisation des deux orgues, ce qui tient du miracle (les connaisseurs comprendront, en pensant à la distance qui sépare les deux instruments). Concert qui fut aussi un À-Dieu, Jacques Marichal posant les mains sur le clavier pour la dernière fois.

Un ange s'en est allé, après soixante-douze ans de sacerdoce où il ne sembla que sourire, malgré tous les coups bas qu'il dut encaisser. Mais il avait su se rendre indispensable, par ses seules qualités, sans jamais chercher à l'être, tant sa modestie et sa discrétion étaient légendaires. Ne faisant jamais un reproche ni un compliment, il suffisait de le regarder pour savoir s'il était content. Ses yeux parlaient pour lui. Et son humour, fait de sorties brèves et toujours à-propos, en subjugua plus d'un. Je me souviens d'un trajet en voiture où nous le ramenions, avec un ami, à la Cathédrale. Une déviation nous obligea à emprunter la rue Saint-Denis, à la nuit tombée. Assis à l'avant, il consultait une partition à la lueur d'une lampe de poche. À un feu rouge, il leva la tête, baissa ses petites lunettes sur le bout de son nez, et constata l'étalage de chair fraîche offert à la vue du chaland. Ses seuls mots furent, avant de se replonger dans sa lecture : "Tout cela est fort pittoresque et coloré...".

 

À-Dieu, Monseigneur. À-Dieu, Maître. À-Dieu, mon ami...

 

 

Jehan Revert (1920 - 29 avril 2015) - Ad Majorem Dei Gloriam.

Dernier À Dieu, samedi 2 mai, 12 heures 40...

 

© Franz Muzzano - Avril 2015. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans L'hommage de Franz
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commentaires

Marc 15/02/2017 20:51

Bonjour, je viens de lire ce vibrant hommage.
Je n'ai jamais connu Mgr Revert que par le biais de la musique au travers des offices, de ses commentaires si talentueux pour les concerts, dans un français sublime.
Quelle joie de l'avoir connu célébrant Dieu de la plus belle manière des façons possible... en chantant.
J'ai encore les oreilles emplies de son chant et tout particulièrement dans la lecture des Evangiles de la Passion.
C'est un monument aussi grand que la cathédrale qui nous a quitté.

Berard 18/05/2016 19:20

Messe à l’intention de Mgr Jehan Revert dimanche 29 mai prochain, à 11h à l’occasion du 1er anniversaire de son rappel à Dieu. Chapelle Saint Louis de l’Ecole militaire, 13 place Joffre. Paris 7 ème.
Attention, les portes ouvrent à 10h45 et se referment au début de la Messe à 11 h.
Merci de faire passer l’information à ceux qui ont connu le Père.

Avec le plaisir de vous voir à cette occasion.
Blandine vadakarn - vendredi 13 mai 2016

josé d'IPPOLITO 18/04/2016 13:55

Trés bel, élogieux et respectueux article sur ce Saint Homme !
J'ai obtenu mon Agrégation d'Education Musicale en écoutant vos conseils.
J'ai chanté sous votre direction à NDParis.
Là haut vous devez créer un tel bonheur et enchantement pour tous nos défunts...
Je vous embrasse, Père, bien fraternellement.
Reposez dans une PAIX musicale bien méritée !

josé d'IPPOLITO 18/04/2016 13:48

Merci Père d'avoir pu compter sur Vous lors de ma préparation à l’Agrégation d’Éducation Musicale.
Je vous porte dans mes Prières .....Et là haut quel enchantement pour tous nos défunts !
Je vous embrasse bien fraternellement et avec un très grand RESPECT

Patrick FOUGERE 27/05/2015 11:33

Repos éternel à mon Maitre de Chapelle. Maîtrisien de 1971 à 1975, et ayant chanté à Maylis pour les vœux de Frère Dominique-Marie.

Patrick FOUGERE 27/05/2015 17:40

Déo gratias.

Franz Muzzano 27/05/2015 13:22

Merci d'avoir à nouveau commenté, Patrick, j'avais par erreur effacé votre précédent message en voulant le valider...

Ciabrini 24/05/2015 08:33

Cher ami
je ne connaissais pas ce Monsieur, mais à te lire je le regrette. Très intéressant ce que tu en dis.

RIP

VAUJOUR 02/05/2015 09:54

Bonjour, Je suis le Président des anciens de CONFLANS (ancien petit séminaire de PARIS) où Jehan REVERT reçut sa première affectation après son ordination. Sorti de cette institution en 65 je ne l'ai bien évidemment pas connu; mais il m'avait reçu chez lui il y à 3/4 ans et avait même trouvé le moyen de nous écrire une nouvelle version du chant de CONFLANS . Comme tous ceux l'ayant connu nous perdons un ami fidèle , à la bienveillance lumineuse. Plusieurs d'entre nous seront présents à ND. Merci de votre article qui m'apprend bien des choses. Retenu dans le sud de la FRANCE et comme bien d'autres anciens, aujourd'hui bien vieux, l'ayant connu, je m'associerai à la célébration par la pensée tout à l'heure.

Frère dominique Bonnet 01/05/2015 22:20

Merci pour cette page de vérité .Dans ces heures pénibles il vint deux fois se ressourcer avec la maîtrise dans mon abbaye de Maylis dans les Landes .Mon appui modeste fut d'ordre moral et spirituel .Que faire alors... Je lui doit ma vocation monastique .Ses compétences bibliques ,liturgiques , musicales et pédagogiques en faisait un homme hors du commun .C'était un spirituel ,un saint!
Frère Dominique ,(ancien maîtrisien de 1960 à 1965 aujourd'hui bénédictin à l'abbaye d'Abu-gosh proche Jérusalem -Israël -)

Franz Muzzano 04/05/2015 11:41

J'étais du voyage lors de la dernière retraite à Maylis, cher Dominique, et je me souviens très bien de toi. Je suis très heureux de te lire !

Sauvé 30/04/2015 19:01

cher Franck, un immense merci pour cet hommage, vrai et qui dit avec justesse et noblesse, qui était le père Revert.Jacques-Philippe Sauvé

mpr 30/04/2015 16:29

pour mon instruction ...très bien .

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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