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14 mars 2015 6 14 /03 /mars /2015 22:44
The Chopin Project - Nohant sous la pluie.

Ólafur Arnalds est de cette race de musiciens qui osent tout, refusant d'intégrer la moindre chapelle, et qui, au-delà de surprendre, tombe juste à chaque fois. Compositeur et multi-instrumentiste, cet Islandais de 28 ans est passé du heavy metal au minimalisme pointilliste sans jamais renier son credo créatif, témoignant d'une espèce de "mélancolie souriante" et de conviction lucide en un lendemain heureux. La signature de la bande originale de la série Broadchurch lui a offert une notoriété mondiale, qui lui permet aujourd'hui de proposer les expériences les plus folles. À l'image de ce Chopin Project, où il s'approprie la musique du compositeur comme pour nous inviter à entrer dans son monde. Et le résultat est là, fulgurant d'évidence. Nous pénétrons l'âme-même de Chopin, à travers des arrangements d'une délicatesse et d'une subtilité magiques.

Il se trouvera des puristes pour ignorer superbement ce disque, voire pour hurler à la trahison. Les mêmes, peut-être, se levaient pour ovationner Lang Lang quand, il n'y a pas si longtemps, il ajoutait des traits et autres variantes aux partitions de Liszt pour mieux faire valoir sa fulgurante virtuosité. Nous étions au cirque, mais le singe savant était irrésistible. Liszt, lui, n'avait nul besoin de cela. Fort heureusement, le pianiste s'est assagi, et est devenu musicien, ces excès semblent derrière lui. Mais ces puristes, et c'est fort dommage, refuseront de voir que dans ce Project, le plus important n'est pas Ólafur Arnalds, mais bien Chopin.

Il faut avant tout se laisser prendre par ce qui nous est proposé. Une ambiance de fin d'automne pluvieuse loin du tumulte de la ville, comme on pouvait en vivre chez George Sand, à Nohant. Chopin, incarné par la pianiste Alice Sara Ott, joue quelques nocturnes, largo de sonate, son Prélude en ré bémol majeur. On entend sa respiration, ses hésitations parfois, donnant l'impression qu'il improvise. Des bribes de conversations, des bruits de chaises nous parviennent, ainsi que le souffle du vent dans les arbres. La pluie frappe les carreaux. On devine une cheminée qui crépite. Il lance une nouvelle pièce et, soudain, un ami violoniste s'invite et prend sa suite. C'est le Nocturne en do dièse mineur, et Chopin s'arrête pour l'écouter, avant de conclure. D'autres amis s'essaient au quatuor à cordes, le relayant. Le temps s'est arrêté...

Où est Ólafur Arnalds durant cette petite heure de musique ? Tout simplement dans la peinture sonore, et dans la mise en scène, de ce moment d'échange. Le son du piano ne doit pas être très éloigné de celui du Érard qui chantait à Nohant, et c'est bien volontaire. Il a lui-même "préparé" l'instrument, non pas pour le déstructurer à la manière d'un John Cage, mais pour lui donner l'âme d'un confident, lui ôtant tout effet de brillance. Le son peut être doux, étouffé, détimbré parfois, c'est le son d'un piano "ami". Et sous les doigts d'Alice Sara Ott, il chante, ou fredonne, comme le ferait justement un ami. Jouer de façon plus simple, plus naturelle, plus "anti-pianistique" signifierait fermer le couvercle du piano, et ce n'est pas une mince performance pour une artiste de son calibre, à qui l'on doit déjà une intégrale des Valses du même Chopin chez Deutsche Grammophon. Les arrangements, qui recomposent les thèmes pour les cordes en les étirant dans un style volontairement répétitif, ajoutent à cette atmosphère d'apaisement et de naturel, et la prise de son colore l'ensemble d'une touche "vieux style", qui nous place au centre du salon, entre deux phrases d'invités ou deux rires étouffés de possibles futurs amants.

Mais que l'on ne s'y trompe pas. Ce disque n'est pas "confortable", il est tout sauf de la musique d'ambiance. Il nous plonge, au contraire, au plus profond de l'intime. Intime d'Ólafur Arnalds et de ses musiciens, oui, mais d'abord le nôtre. La volonté évidente de n'offrir que des tempi étirés nous apaise, bien entendu, mais aussi nous questionne. Ce n'est pas un cadeau pour l'Homme pressé de Paul Morand, il s'enfuierait après trois minutes. C'est au contraire une invitation à nous poser, à nous laisser prendre par cette douceur, par cette proposition de voyage vers l'accalmie, loin des tumultes. Un disque à écouter en s'imaginant à Nohant un soir de pluie, auditeur privilégié d'un génie tourmenté mais n'oubliant pas de sourire, sous l'oeil complice de George Sand. Un disque à écouter en partageant un verre, sans quitter un instant des yeux la personne qu'on aime. Un disque à partager...intimement.

 

Sortie le 16 mars 2015 - Mercury Classics.

 

 

 

 

© Franz Muzzano - Mars 2015. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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