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12 mars 2015 4 12 /03 /mars /2015 00:08
Quand Mahan Esfahani enflamme la Nouvelle Athènes.

Une conférence de presse à l'Hôtel Dosne-Thiers, Place Saint-Georges, en plein quartier de la Nouvelle Athènes, rien que pour le cadre, ça ne se refuse pas. Qu'elle soit donnée par le site de musique en ligne le plus exigeant, qualitativement parlant, est une raison supplémentaire d'y assister. Même si l'on est un peu noyé sous les chiffres, et que l'on décroche très vite face à un vocabulaire qui nous est étranger. On somnole, bercé par une vague de HD, de 24 bits, de Streamer, de DAC USB S/PDIF, de Flac 16-bits et autres Desktops. On se dit que tout cela est certainement remarquable, que l'on va très vite s'y mettre, gagné par l'enthousiasme général d'un public qui, lui, a l'avantage d'avoir tout compris. Ce que je comprends très vite, moi, est que le buffet est généreux, les toasts savoureux, le petit blanc bien fruité et frais juste comme il le faut. Et il m'a été annoncé un concert donné par un claveciniste un peu hors-normes mais, paraît-il, remarquable. Alors comme le luxueux salon dans lequel il va se produire jouxte celui abritant les précieuses victuailles, je vais m'asseoir.

 

À trente ans, Mahan Esfahani s'est déjà forgé une solide réputation de claveciniste, mais aussi d'organiste et de chef d'orchestre. Né en Iran, ayant grandi aux États-Unis et installé en Angleterre, son premier disque, consacré aux Sonates "Württemberg" de Carl Philipp Emanuel Bach fut couvert de lauriers, dont un Diapason d'or en mai dernier. Mais la France n'avait pas encore pensé à l'inviter. C'est donc dans ce cadre très "salon romantique", et devant un public de quelques dizaines de personnes, qu'il a donné son premier concert à Paris. J'aurais dû dire "quelques dizaines de privilégiés".

Parce que je n'oublierai pas de sitôt les soixante-dix minutes de musique offertes par cet artiste phénoménal (qui était supposé ne jouer que trois quarts-d'heure...). Un physique de gamin un peu lunaire, que l'on imaginerait plus abritant un génial concepteur de logiciels improbables oeuvrant seul dans une pièce confinée, sorte d'Harold Lloyd version geek, cache en fait un diabolique re-créateur, un sublime inventeur de sonorités, un déclencheur de déferlantes succédant aux caresses. Un musicien capable de faire, au sens propre du mot, "chanter" un instrument que l'on a rarement entendu aussi lyrique. Sans le moindre effet de manches, sans geste inutile.

Et pourtant, c'est peu dire que l'instrument qu'il eut à dompter ne fut pas digne de lui. Un Reinhard von Nagel de 1996, pourtant, aurait dû être un gage de qualité. Mais on sait ces instruments fragiles. Réglage incertain, humidité, souci d'harmonisation ? Ces sonorités aigres, ces basses timides et sans rondeur, cette sécheresse étaient bien loin du "bois qui chante", signature du célèbre facteur. Et plus grave, j'appris de Mahan lui-même à l'issue du concert que tout cela n'était rien au regard d'un clavier particulièrement dur et rétif. Et pourtant, pas une note n'a manqué, pas un accroc ne fut audible dans un programme où, pourtant, les difficultés se succédaient.

Difficultés, et surtout variété. Mahan Esfahani est inclassable, et ne conçoit pas le clavecin comme un instrument témoin d'un passé lointain. Il ose tout, même commencer le programme de ce premier concert français par une transcription du  Garden Rain de Toru Takemitsu, sorte d'impromptu impressionniste conjuguant la double influence de Messiaen (pour la construction et l'aspect faussement répétitif) et de Debussy (pour la magie des mélismes et des coloris). Il présente chaque pièce avec une touche d'humour, cocktail persan/british irrésistible, et quand il en vient à évoquer Bach, il ne parle pas d'un dieu inaccessible ni d'un architecte universel, il parle simplement de l'amour du beau. Et l'illustre par une interprétation fulgurante de lyrisme et de précision à la fois de la sixième Suite anglaise en ré mineur. Loin de la froideur clinique de certains baroqueux, dont il a digéré les apports, il n'hésite pas à faire chanter le Prélude grâce à un jeu legato que l'on pensait impossible sur cet instrument. L'Allemande et la Courante qui suivent offrent un modèle d'articulation dans un tempo infernal, et il parvient à y suggérer des nuances, alors que le clavecin, à moins de jouer sur les registrations, ne le permet pas. Un Bach vivant, espiègle (les Gavottes ! dont une sur le jeu de quatre pieds, sorte de malicieux écho), parfois osant presque une forme de romantisme (la Sarabande), et s'achevant sur une Gigue échevelée mais restant dansante. La danse, justement, qu'il ne quitte pas en proposant ensuite trois Danses roumaines de Bartok, où il s'amuse comme un gosse à faire se balancer des rythmes à cinq temps, ou en 9/8, qu'il accentue jusqu'à évoquer le jazz (on pense irrésistiblement au Dave Brubeck du Blue Rondo a la Turk). Scarlatti, Purcell et Rameau sont offerts en bis, témoins de sa capacité à "vivre" la musique de toutes les époques.

Maître ès musicalité et époustouflant virtuose, Mahan Esfahani est aussi le contraire d'une star. Faussement timide, humour oblige, il est la simplicité incarnée. D'ici très peu de temps, ce touche-à-tout génial aura la renommée mondiale qu'il mérite, j'en prends le pari. Et avec lui, nous sommes loin d'être au bout de nos surprises. On pourra d'ailleurs s'en rendre compte assez vite, le 11 mai prochain très précisément, quand sortira son disque Time Present and Time Past, où le titre résume tout ce qui nous attend. Même, et surtout, si vous croyez ne pas aimer le clavecin, je vous en reparlerai. Vous pouvez me faire confiance !

© Franz Muzzano - Mars 2015. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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