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17 mars 2015 2 17 /03 /mars /2015 00:00
Henri Dutilleux proscrit par les bobos.

Henri Dutilleux en 2004, en promenade dans l'Île Saint-Louis.

 

Il aurait eu 100 ans le 22 janvier prochain, mais, Mystère de l'instant, il s'en est allé le 22 mai 2013, dans sa 98ème année, donc. Et sans qu'un seul représentant de l'État ne fasse le déplacement pour honorer sa mémoire. En ce jour où France Musique célèbre en grandes pompes les 90 ans du General Musik Führer Pierre Boulez, grand pourfendeur durant près d'un demi-siècle de tout ce qui, dans la musique contemporaine, n'avait pas l'honneur de son imprimatur, j'apprends une nouvelle qui sera pour beaucoup anecdotique, mais qui révèle bien des choses sur l'état de délabrement mental de nos prétendues élites.

Peut-être à l'approche de son centenaire, ou peut-être simplement pour réparer un oubli, un élu du quatrième arrondissement de Paris a demandé à ce que soit apposée une plaque commémorative sur l'immeuble où Henri Dutilleux passa une grande partie de sa vie, dans l'Île Saint-Louis. Rien que de très normal, même si l'hommage peut sembler tardif. Normal ? Pas pour Christophe Girard, Maire de cet arrondissement, ni pour Karen Taïeb, Conseillère de Paris. Et quelle est la raison de ce refus ? Le compositeur est jugé coupable d'avoir, en 1941, écrit la partition d'un film de propagande aussi oublié qu'inoffensif, intitulé Forces sur le stade. Documentaire de propagande, oui, vantant les mérites du sportif et de l'ouvrier, selon les critères du Régime de Vichy. Comme il s'en réalisa des centaines, commandés aux artistes et techniciens qui n'avaient pas quitté le pays. Rien de collaborationniste dans le travail d'un musicien de 25 ans, probablement un travail "alimentaire". Comme ce fut le cas pour des milliers de personnes travaillant dans le cinéma durant ces années-là, par ailleurs riches en chefs-d'oeuvre absolus du septième art (voir, à ce sujet, l'indispensable livre de Philippe d'Hugues, Les écrans de la guerre).

Surtout que Dutilleux ne resta pas les bras croisés entre 1940 et 1944, après avoir été mobilisé en 1939. En 1942, il adhèra au Front national des musiciens, auréolé de son premier Prix de Rome obtenu en 1938. À ses côtés se trouvaient Poulenc, Auric, Rosenthal, Roland-Manuel, Munch, entre autres. Rassemblement qui n'était rien d'autre qu'une organisation de résistance. En 1944, c'est clandestinement qu'il composa La Geôle, mettant en musique un sonnet du poète Jean Cassou, résistant emprisonné à Toulouse. Collabo, Dutilleux ? Tellement pas que même les tondeurs de chiens des comités d'épuration l'ignorèrent complètement, et qu'il eut en charge le service des illustrations musicales à la Radiodiffusion française dès la libération de Paris en 1944, poste qu'il tint jusqu'en 1963.

Mais pour un Torquemada de carnaval, un Fouquier-Tinville de Nuit Blanche, un Grand Inquisiteur de la pensée pervertie tel que Christophe Girard, tout cela ne compte pas. Dutilleux a fauté, a commis l'irréparable, s'est acoquiné avec la Bête Immonde. Qu'importent les faits avérés de résistance, les multiples hommages venus du monde entier, tant pis s'il fut celui chez qui Rostropovitch se réfugia pour sa première nuit en France après son exil de 1974, et sa nomination comme parrain d'honneur de l'association internationale d'aide à l'enfance en Équateur Ecuasol ne doit être qu'une breloque offerte à un vieillard. Pour Christophe Girard, Henri Dutilleux est un salaud, point final.

C'est vrai que l'apport créatif de Monsieur Girard est à des années-lumière au-dessus de la misérable oeuvre laissée par le minuscule Dutilleux. Il faut dire qu'il a eu le temps de créer, ce fils de très bonne famille de Saumur, entré chez Saint-Laurent à 22 ans suite à sa rencontre avec Pierre Bergé. Introduit en politique, il se permit même de conserver son poste de directeur de la "stratégie mode" chez LVMH en étant, dans le même temps, adjoint de Bertrand Delanoë, en charge de la culture. Je m'incline, il faut tenir la coupe de Roederer sans trembler, soir après soir, ça force l'admiration. Nous n'avons jamais vu les oeuvres de cet immense créateur, mais constatons que dans le style "vide sidéral", elles s'imposent comme des paradigmes. Alors, le pauvre Henri Dutilleux, pour un génie de son envergure, mon Dieu quelle importance ! Surtout qu'en plus, il composa de la musique durant "les-heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire". Un seul qualificatif s'impose donc à lui pour exprimer sa "pensée" : nauséabond (à toujours employer dans un tel cas, ça fait lettré...).

Sérieusement, il m'importe peu que le sinistre Girard ait un jour écouté la moindre pièce de ce génie. Le compositeur et musicologue Étienne Kippelen, lauréat du Concours Dutilleux 2012, a mis en ligne une pétition pour que cesse cette calomnie. Contre la connerie, malheureusement, on ne peut rien. Mais en attendant que nous soyons débarrassés de ces inutiles et coûteux parasites, nous pouvons toujours la signer. Et la partager. Le plus possible. Le plus loin possible, en visant Tout un monde lointain...

 

© Franz Muzzano - Mars 2015. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans La griffe de Franz.
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Wendel Hubert 19/03/2015 21:53

Bravo et merci pour votre article, Monsieur Muzzano.

BOLL 19/03/2015 16:17

Tout cela a déjà commencé, il y a quelques années, avec la polémique contre Florent Schmitt.
Résultat : il a disparu des médiathèques parisiennes et un lycée a peut-être été débaptisé. Il n'est bien sûr pas joué en concert. Est-ce cela une politique culturelle socialiste ?

Agnès B 18/03/2015 07:18

Pétition signée. Même si j'aime la musique, je ne suis pas connaisseuse de l’œuvre de Dutilleux. Mais l'inculture de nos élus (après un "certain" et sa "princesse de Clèves") et le goût de l'immédiateté, du "coup médiatique" et du zapping nous jettent tout droit dans les bras du FN.

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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