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17 février 2015 2 17 /02 /février /2015 22:37
Stéphane Lissner - Derrière la façade.

Faire de Bastille la première scène lyrique mondiale, attirer les plus grands noms et les fidéliser, travailler dans le dialogue avec le personnel pour éviter les grèves, s'ouvrir vers un nouveau public, développer le numérique, privilégier une programmation ambitieuse en multipliant les nouvelles productions, bref "oser" et sortir de l'immobilisme, tel est le credo de Stéphane Lissner. Et quand on regarde la saison annoncée pour 2015/2016, il y a de quoi se réjouir. Je ne détaille pas, côté "stars", nous sommes servis. Alors un petit peu de promotion, et une invitation sur une chaîne d'information, ça ne peut pas faire de mal.

Invité ce 13 février sur BFM Business (eh oui ! les affaires sont les affaires...), Lissner a eu tout loisir, face à une interlocutrice plutôt bienveillante, de mettre en avant son passé, ses ambitions, ses atouts. Jusque là, rien que de très normal (sauf son regret visible d'avoir à travailler sur deux lieux différents, Bastille et Garnier, ce qui lui semble être un handicap alors que cela devrait être un atout).

 

 

Chacun pourra discuter sur la "transmission", et les moyens envisagés pour toucher un public plus jeune. L'important n'est pas là. Nous entendons un homme sûr de lui, adoubé par Beffa et, dit-il, par les artistes. Mais déjà, un premier souci apparaît, concernant le prix des places qui, semble-t-il, n'augmenterait pas. Il suffit de regarder les tarifs de la catégorie 4 pour se rendre compte qu'il n'en est rien. Pour l'instant, seuls les abonnements sont mis en vente, nous jugerons au cas par cas. Et le plus beau arrive, après le constat du retard pris dans le domaine de la communication sur les réseaux sociaux, si développé dans les autres "grandes maisons". Là, nous allons atteindre l'Everest du surréalisme. Si vous êtes pressés, ou un peu lassés par le côté quelque peu soporifique du dialogue, allez directement à la treizième minute :

 

 

Imaginons un instant un nouvel Administrateur Général de la Comédie Française qui ne reconnaîtrait pas la "Tirade du nez", celle de Rodrigue, et qui se mettrait à pleurer en entendant que "Le petit chat est mort", simplement parce qu'on ne l'avait pas prévenu et qu'il est très sensibilisé à la cause animale. Eh bien le grand, l'immense, le "Messie" Stéphane Lissner se retrouve dans cette situation. À un point tel que j'ai pensé à une blague pas vraiment drôle qu'il voulait faire, ne souhaitant pas se prêter à ce "blind test" enfantin pour tout amateur d'opéra, même débutant. Mais non, j'ai vu et revu, il ne joue pas la comédie. Voilà le nouveau patron de l'Opéra de Paris, dans toute sa majesté et ses 30000 euro mensuels hors primes qui confond La Wally et Norma, s'enfonce dans une explication vaseuse sur La Forza pour masquer son ignorance crasse (lui qui a été patron de La Scala durant suffisamment d'années, et à Milan, tout le monde connaît cette histoire), et qui met un bon moment avant de reconnaître Carmen. Après cela, nous aurons droit à un moment de bonheur absolu, qui le voit douter de la voix de Callas dans Tosca, bredouillant un "je ne connais pas cet enregistrement...c'est celui...euh...celui de Londres, avec Tito Gobbi ?". Il devait être devant sa télévision un soir d'hommage sur Arte, quand fut rediffusé l'acte II de 1964...Et cerise sur le gâteau, on termine avec Butterfly, que bien entendu il ne reconnaît pas, et que d'ailleurs "Callas n'a jamais chanté sur scène". Manque de chance, elle fut trois fois Cio Cio San à Chicago en 1955, incarnation qui est restée célèbre ne serait-ce que grâce à une photo prise à l'issue de l'ultime représentation, où on devine très bien ce qu'elle pense du Marshal Pringle venu la cueillir dans sa loge (en kimono !) pour une sombre histoire de contrats.

 

 

Stéphane Lissner - Derrière la façade.

Outre le fait qu'il se ridiculise devant un public bien plus vaste que celui de BFM Business (la vidéo fait actuellement le tour du monde, et la presse ne se prive pas de relayer, particulièrement en Italie), c'est son attitude qui est détestable. On ne lui demande pas de reconnaître une cabalette ajoutée et facultative de Linda di Chamounix ou de nommer le Docteur dans une Traviata pirate captée à Seattle en 1971, on lui propose des extraits qui auraient leur place dans un jeu télévisé animé par Nagui. Et, surtout, on devine toute la condescendance, tout le mépris qu'il porte à ce répertoire, qu'il considère comme du "divertissement". Déjà, dans la première partie, il avait qualifié Rossini et Donizetti de compositeurs de "farces", qui n'amènent pas à la réflexion. Il n'a pas dû voir la production du Turco à Aix cet été, il aurait compris qu'un metteur en scène et des chanteurs talentueux et intelligents peuvent "questionner" avec cette oeuvre d'apparence buffa. Et c'est ainsi qu'il veut faire venir un nouveau public à Bastille ou Garnier ? Alors oui, bien-sûr, il encense et donne en exemple la somptueuse Elektra mise en scène par Chéreau, donnée à Aix, là aussi, en 2013. Et à juste titre. Mais en terminant par un "personne n'a incarné le rôle ainsi" d'un ridicule achevé. Les fantômes de Borkh, Rysanek, Varnay ou Nilsson ont dû apprécier, et Dame Gwyneth Jones éclater de rire. Mais connaît-il au moins ces noms ?

Alors oui, son carnet d'adresses est riche des plus grands noms, paraît-il. Mais il ne faudrait pas qu'il oublie une chose : à partir de septembre 2015, il va se trouver face à un Kaufmann, un Beczala, une Harteros, un Terfel, une Netrebko, un Alagna (et pour ce dernier, on a le sentiment que cela ne le réjouit pas vraiment, il n'a visiblement pas entendu l'explication définitive et claire de "l'affaire" d'Aida donnée par le ténor...Il est fort possible que le contrat de L'Elisir d'amore ait été signé avant sa nomination officielle), artistes qui ont tous un point commun, celui d'avoir une grande connaissance de l'Histoire de l'Opéra, des oeuvres et des interprètes, et de s'en nourrir quotidiennement. Et pour eux, Traviata, Tosca, Butterfly, etc. ne sont pas du "divertissement". Et après avoir honoré leurs contrats, ils ne se priveront pas pour faire tomber ce masque, cette façade de "grand serviteur de l'Art Lyrique", qui aurait plutôt intérêt à changer de discours. Quitte à rester bon gestionnaire, ce qu'il est très probablement, pour laisser faire ceux qui "savent" sublimer tout le répertoire, même celui qu'il n'aime pas. Rolf Liebermann et Massimo Bogianckino doivent avoir un petit sourire triste, là-haut...

Nous jugerons en temps voulu. Mais le plan de communication commence bien mal...

 

© Franz Muzzano - Février 2015. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'humeur de Franz
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commentaires

hoffman 24/02/2015 11:09

Ce que je n'aime pas chez Lissner, en dehors de ce que revèle cette video, c'est son mépris affiché pour les chanteurs français ou peu connus, qui pour lui, à part quelques noms, n'ont pas droit de chanter à l'Opéra Bastille. Il y a de merveilleux artistes en ce moment, notamment dans le domaine des sopranos lyriques ou dramatiques : Cécile Perrin, Catherine Hunold, Catherine Manandaza (cette dernière ignorée de presque tous les directeurs et qui fait une carrière marginale soit dans de petites villes, soit dans des endroits en dehors du circuit lyrique officiel, ou à l'étranger, et qui chante souvent en concert, et qui a une voix admirable et une présence bouleversante. Regardez Youtube !) Marie Adeline Henry, , Fabienne Conrad.... Et parmi les chanteuses peu connues, il y a Hiromi Omura qui fait une superbe carrière en Butterfly, une Butterfly vraiment sublime. (mais pour cet opéra, il distribue ce rôle à Oksana Dyka, une chanteuse qui manque, elle vraiment d'émotion et qui chante plutôt mal... Il y en a marre, de cette attitude envers nos artistes.

ciabrini 23/02/2015 14:56

Pour des tas de raisons je ne peux dire le fond de mes rêves, mais je n'en pense pas moins!

mpr 18/02/2015 18:17

j'avais vu l'entretien et j'avais trouvé Lissner un peu méprisant..et son discours pas toujours franc... ne serait ce sur le prix des places en autre , malgré tout ne jugeons pas a priori et laissons passer cette première saison pour VOIR APRES !!!!

HELENE ADAM 18/02/2015 00:07

Vous n'avez pas tort sur le principe mais, bon, en réalité, Lissner est un patron d'entreprise, qui connait bien ses possibles sponsors et les grandes entreprises susceptibles de lui apporter du soutien via leurs fondations, et comme tous les patrons, il sait ce qui leur plait : je vous amène Kaufmann et Netrebko (les deux vrais poids-lourds nouveaux de sa programmation, les autres comme Alagna ou Beczala étaient déjà là sous Joël, rien de neuf à leur présence, quant à Harteros... nous l'aimons, nous amateurs d'opéra mais elle n'est pas très connue!!!), et vous m'aidez pour ma mandature. Sur cette base il a sûrement des ambitions intéressantes et une conception artistiquement plus audacieuse que Joël (ce qui n'est pas difficile). QU'il se soit fait piéger par BFM est assez imprudent de sa part, mais plutôt la preuve qu'il ne s'était pas trop préparé à une communication "grand média" ce qui est une connerie de sa part...
Quant au fait qu'il en voudrait encore à Alagna pour Aida, c'est possible, mais peu probable. Son raisonnement sera toujours le même : si Alagna attire des sponsors et favorise un rayonnement international, OK. Il sera présent en 2016 (comme en 2015 et 2014, avant c'était plutôt lui qui donnait d'autres priorités à sa carrière), rien à remarquer de particulier. Lissner a dû répéter son nom trois fois lors de la présentation à la Bastille.
Bien que cela ne constitue en rien un événement.
De plus,je crois que c'est plutôt l'inverse : Alagna qui est fâché avec la Scala. L'arrivée de Pereira n'y a rien changé puisque il a refusé Werther puis la Tosca.
Personnellement, je ne suis pas mécontente du programme de 2015-2016, en espérant une poursuite notamment par des créations, du contemporain et le chyle Berlioz d'une part (Les Troyens notamment) et Wagner d'autre part (Lohengrin après les Meistersingers).... Lissner a-t-il raté son entrée ? Je n'en suis pas si sûre... on verra à l'usage, il a prouvé qu'il n'était pas un très grand communiquant et je suis sûre que ses sponsors vont s'employer à lui donner des cours....
Mon patron (celui d'Orange) ne connait pas non plus grand-chose au domaine des télécoms, mais il connait très bien le CAC40 et sait donner le change en causant stratégie mondiale (ce que Lissner, dans son domaine, fait assez bien aussi....

HELENE ADAM 18/02/2015 16:55

Un petit problème de transcription de certains caractères (ami;quot etc), pas grave on comprend le sens. OK avec vous sur ce qu'il souhaiterait "monter" (ce qui ne me déplairait pas par ailleurs mais ne suffit pas à satisfaire tout le monde, ce qui est normal). OK avec vous sur le fait qu'il semble tout simplement "s'en foutre" royalement de ne pas savoir répondre à un blind test aussi simple... et que ce n'est pas bon pour son image de marque, ni pour celle de la musique en France ce qui n'est pas intelligent de sa part.
Sur Alagna, je crois qu'il s'est expliqué assez clairement, qu'il n'avait pas pris ces engagements de manière ferme et qu'en tout état de cause, suite aux incidents ressemblant fort à une cabale dirigée contre lui (sifflets contre Alexsandra Kurzak rapportés par plusieurs témoins - dont des amis à moi- durant l'été, qui sonnaient comme un "avertissement" contre lui et ses futures apparitions). Tant jeux s'il peut revenir tranquillement sans risquer ce genre d'agression débile.
Pour finir, le buzz contre Lissner ne cesse de s'amplifier suite à cette bourde monumentale et les effets sont très négatifs au point que... on verra. A suivre....

Franz Muzzano 18/02/2015 01:32

Je suis d'accord avec vous sur à peu près tout, en particulier le côté gestionnaire (même si l'AROP ne l'a pas attendu...cela dit il amènera d'autres sponsors, c'est évident). De même, la saison est plus que prometteuse (avec en plus Olga en Gilda). Concernant ses rapports avec Alagna, je ne les connais pas, mais sa mimique ne me semble pas des plus amicales. Pour ce qui est de la Scala, je crois qu'un retour est prévu pour 2016 ou 2017, et concernant Werther et Tosca, il est confirmé qu'il n'avait jamais signé, ni même donné un accord verbal franc. Peut-être un "pourquoi pas" qui s'est transformé en programmation pour le moins mystérieuse (d'autant qu'il était déjà engagé ailleurs à ces dates-là).

Maintenant, sur le fond, qui est en fait plus sa conception générale du "répertoire", sur lequel il colle tout de même des étiquettes bien nettes, même s'il évoque un rapprochement, je ne le suis pas. Visiblement, il n'aime pas certaines oeuvres, et schématise un peu trop certains compositeurs, et ça me gêne beaucoup parce que c'est simpliste. Il aimerait faire une saison avec Moïse et Aaron, Lulu, Elektra, Makropulos, Guerre et Paix, La voix humaine, Le Medium, Le Nez, et combler avec Meistersinger, Boccanegra, Pelleas, Capriccio et quelques Rameau pour Garnier qu'il ne parlerait pas autrement.

Maintenant, piégé ou pas piégé, quand on a un tel parcours, on doit quand même connaître certaines bases et pas se ridiculiser ainsi, en disant en plus n'importe quoi. Côté com, c'est catastrophique, et ça réagit de façon humoristique, dans le meilleur des cas, à l'étranger, mais beaucoup sont consternés...

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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