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6 février 2015 5 06 /02 /février /2015 00:05
Pumeza "Voice of Hope" - Nobody knows...

Assurément, l'histoire est belle. Née dans un township de Cape Town en 1979, Pumeza Matshikiza a grandi dans un univers de pauvreté et de violence, subissant les dernières années de l'apartheid. Une scolarité chaotique, une entrée un peu par hasard et sur le tard au collège de musique, un voyage à Londres et l'oreille de Kevin Volans, un compositeur qui se trouve être son compatriote. S'ensuit une bourse accordée par un généreux mécène et trois années d'études au Royal College of Music, avant de rejoindre en 2007, et diplôme en poche, l'atelier des jeunes chanteurs de Covent Garden. Une première expérience sur la scène du Royal Opera House, comme Blumenmädchen dans Parsifal, un premier prix au concours Veronica Dunne de Dublin en 2010 qui lui ouvre les portes de l'Opéra de Stuttgart, où elle chante ses premiers rôles, dont Pamina, Zerlina, Ännchen, entre autres. Elle est remarquée lors de sa première Mimi au Festival d'Edinburgh, et accessoirement, est invitée à chanter au mariage d'Albert de Monaco. Chaperonnée par Rolando Villazon, avec qui elle effectue une tournée en 2014, elle vient de se produire aux Folles Journées de Nantes et aux Victoires de la Musique. Excellente manière de promouvoir ce disque, dont le titre, Voice of Hope, peut être interprété de deux façons.

Message d'espoir, évidemment, montrant qu'il est possible de sortir par le haut de l'enfer des pires ghettos grâce à la musique (même si elle ne faisait pas partie des plus défavorisés, comptant déjà des artistes dans sa famille). Mais si ce "Hope" veut aussi signifier "espoir dans l'avenir", ou "l'une des grandes cantatrices de demain", comme j'ai pu le lire, on est en droit d'être plus circonspect.

Car, enfance mise à part, une fois entrée dans une école de musique, son parcours est semblable à celui de centaines de jeunes cantatrices qui travaillent aujourd'hui dans différentes troupes, alternant parfois choeurs et rôles solistes, sans pour autant que Decca ne leur signe un contrat pour un premier récital...Alors, Pumeza (et sa plastique avantageuse) est-elle un simple produit marketing, ou bien une véritable découverte promise au plus bel avenir ?

Il est très difficile de répondre à cette question, même après de nombreuses écoutes de ce disque. Les studios font des merveilles, et surtout ceux, légendaires, d'Abbey Road. Que peut donner cette voix sur une scène, dans la continuité d'un ouvrage ? Et quatre extraits "lyriques" sur un total de quinze pistes, c'est un peu court pour se faire une idée. Surtout quand O mio babbino caro est proposé sans la moindre nuance, dans un mezzo forte permanent et dénué de toute émotion (avec, en plus un ultime Pietà bizarrement détimbré, comme si elle perdait l'appui...). Ou un Signore, ascolta certes plus habité, mais dans lequel on attend vainement le début d'un piano (la nuance finale étant audiblement à mettre au crédit de l'ingénieur du son) et où la pureté de la ligne sur le ha pietà ! final est brisée par une respiration et un coup de glotte là aussi pour le moins gênants. Mimi est mieux servie, avec un Donde lieta usci joliment conduit, et enfin des nuances. De toute évidence, avoir chanté le rôle en scène lui permet d'aborder l'air avec une assurance et un sens du personnage que l'on ne trouvait pas dans ses autres Puccini. Mais avant cela, nous avons dû subir un Vedrai, carino de bout en bout soporifique, à mille lieues des intentions coquines plus que suggérées de Zerlina. Il est clair que Pumeza ne comprend tout simplement pas la signification de ce qu'elle chante, avec ce phrasé métronomique et cette diction syllabique. La maîtrise de la langue italienne est d'ailleurs plus que problématique, et si cette lacune peut encore passer dans les douceurs pucciniennes, chez Mozart, elle ne pardonne pas.

 

Les onze autres plages du disque nous font voyager du chant traditionnel (Thula Baba) au répertoire de Miriam Makeba, dans des arrangements subtils mais qui ne font guère oublier les versions originales. Simplement parce que Pumeza ne parvient pas à laisser de côté qu'elle est devenue une chanteuse "lyrique", et tout cela sonne bien trop "propre" et lisse. Il suffit d'écouter le célèbre Pata Pata pour s'en convaincre. Quant aux quelques "songs" en anglais, s'ils sont eux aussi très joliment orchestrés, ils passent sans émouvoir ni déranger, en un mot ils sont oubliés sitôt écoutés. Ces pièces bénéficient en revanche d'un excellent accompagnement, que ce soit celui de l'Aurora Orchestra ou du Royal Liverpool Philharmonic, tous deux dirigés par Lain Farrington. Je n'en dirai pas autant du traitement infligé aux quatre airs d'opéra par Simon Hewett à la tête du Staatsorchester de Stuttgart. Que ceux qui ont massacré le travail d'Yvan Cassar sur le récent disque de Roberto Alagna écoutent ce que donne du Puccini quand on l'assassine.

Ces nombreuses et sévères réserves sont d'autant plus tristes à formuler qu'il est indéniable qu'elle possède un grain de voix remarquable (à défaut d'un vrai "timbre" égal), sur lequel se greffe un vibrato bien maîtrisé. Mais comme il est difficile de juger sur quatre airs qui ne sollicitent pas la longueur de la voix, tous étant construits sur une tessiture plutôt centrale, il l'est tout autant de se prononcer sur ses véritables moyens et les rôles qui lui conviendraient. J'en arrive même à me demander si elle ne serait pas plus mezzo que soprano, entendant plus une richesse de la fondamentale grave qu'une réelle extension possible vers l'aigu. L'écoute attentive et bienveillante, mais rigoureuse, d'un professeur semble indispensable pour que cette voix au matériel indiscutable ne se perde pas, comme tant d'autres avant elle. Et surtout, pour commencer, que certains arrêtent de la comparer, voire de lui promettre une carrière identique, à une Price ou une Bumbry. Comme si la couleur de peau était un déterminisme...

Un disque malgré tout attachant, où l'on trouvera ça et là de jolis moments, et d'indéniables promesses. Si un vrai travail est effectué, et sans trop tarder.

 

© Franz Muzzano - Février 2015. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

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Published by Franz Muzzano - dans La discothèque de Franz
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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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