Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 février 2015 4 05 /02 /février /2015 01:28
Guillaume Tell au TCE - Gelmetti "Unus pro omnibus, omnes pro uno".

Oui, d'accord, les puristes vont hurler à la trahison, ne se remettant pas des coupures sanglantes infligées à une partition longtemps considérée comme inchantable en l'état, et que seul ou presque Pesaro ose monter dans son intégralité. Mais nous ne sommes pas à Pesaro, nous sommes au Théâtre des Champs-Élysées en ce 31 janvier, et nous n'avons pas de mise en scène pour faire vivre des ballets ou des mouvements de foule. Nous avons surtout l'essence-même d'une oeuvre qui, quand elle est donnée ainsi, atteint des altitudes qui feraient passer le Mont Rose pour une gentille colline destinée aux randonneurs du dimanche ou la face nord de l'Eiger pour un rocher de Fontainebleau. Grâce, en premier lieu, à un immense musicien trop mal connu mais qui, à bientôt soixante-dix ans, mène une carrière de chef et de compositeur qui le place parmi les plus grands. Il se consacre essentiellement à l'art lyrique, et ce n'est pas un hasard si les chanteurs l'adorent. Le bonhomme respire la joie de partager, avec son visage à la Gerald Durrell, toutes les émotions, tous les sentiments, toutes les tempêtes qu'il peut tirer d'une partition. Avec Guillaume Tell, il est plus que bien servi, et le plateau réuni peut aborder toutes les difficultés de l'oeuvre en pleine confiance, comme en famille.

J'ai passé la quasi totalité de la soirée à observer sa direction. L'élève de Celibidache est là, sur l'estrade, se laissant parfois aller à danser, parce que tout simplement heureux. Le geste est d'une précision et d'une économie qui devraient faire réfléchir bien des chefs brasseurs d'air, et d'une élégance chorégraphique. Pas un mouvement n'est inutile, rien n'est superflu. Et dès son entrée en scène, sourire radieux aux lèvres, il annonce la couleur. Guillaume Tell peut être pesant, voire soporifique si l'on se contente d'aligner les numéros. Pas avec lui, pas de risque : il affirme dès l'ouverture que nous nous engageons pour trois heures où la légende va nous être contée dans sa continuité, dans un total souci d'homogénéité.

Sa façon de conduire cette ouverture, justement, résume tout. Quatre parties, oui, mais qui n'en font qu'une tant il s'applique à enchaîner les différentes sections de façon à ce que chacune sonne dans la résonance de la précédente. Ainsi, le mi en harmonique du violoncelle solo est-il tenu très exactement trois temps, sans le moindre ralenti, avant d'être interrompu par la batterie des cordes pianissimo annonçant l'orage qui s'abat sur le navire de Guillaume. Orage qui sonne comme une déferlante, mais toujours dans une violence parfaitement contrôlée, avant de s'apaiser et de laisser la flûte s'envoler dans ses appels sur la dominante de si mineur, qui imposerait, en principe, un rallentando vers un repos sur la tonique de mi. Mais le tempo ne bouge pas et, on le sait, c'est en fait le thème du "Ranz des vaches" qui apparaît dans toute la luminosité du ton relatif de sol majeur. Calme et sérénité avant l'explosion finale, où l'entrée de la trompette semble "couper la parole" au dialogue de la flûte et du cor anglais. Mais là encore, aucune précipitation, simplement un enchaînement "dans" le discours, sans la moindre césure. Et l'allegro vivace en forme de galop s'affirme dans un mi majeur triomphal, jouant sur la dynamique par une superbe maîtrise du crescendo, aboutissant à un climax final explosif.

J'insite sur cette ouverture, car elle est la parfaite démonstration du travail de Gelmetti avec son Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo pour l'ensemble de l'ouvrage. Absolu continuum du discours, sans jamais tomber dans les multiples pièges que recèle la partition. Aucune langueur excessive dans les passages cantabile, pas la moindre trivialité dans les déchaînements, que ce soit ceux de l'orage ou, plus difficiles à contrôler, ceux de la péroraison quasi dyonisiaque de la dernière partie. Final orgasmique, oui, mais en aucun cas vulgaire. Gelmetti conserve toujours, même dans le tutta forza, une espèce d'intériorité qui exclut tout effet gratuit. Et s'il est un chef qui a compris comment donner toute sa force expressive au crescendo rossinien, il est bien celui-là tant il le fait apparaître comme évident, naturel, limpide, faisant presque sonner comme une improvisation ce qui ne peut être qu'un énorme travail de précision millimétrée avec son orchestre. Orchestre qui, s'il n'a pas la sonorité des plus grandes phalanges internationales, parvient tout de même à se transcender pour donner le meilleur de lui-même. On a entendu chant de violoncelle plus charnu, bois moins verts mais qu'importe, l'ensemble ne pense pas en "groupe de solistes" et le résultat, dans sa rusticité parfois, est magnifique. Et tout cela, encore une fois, grâce à un chef qui mène son navire avec une sérénité confondante, une gestuelle minimaliste et un visible amour pour tous ses musiciens.

Amour qu'il porte aussi pour l'ensemble du plateau de chanteurs, qu'il semble couver tant il est à leur écoute. Et ce n'était pas inutile, car cette soirée fut la dernière d'un marathon de quatre représentations en neuf jours. Cela pourrait sembler banal concernant une grande partie des oeuvres du répertoire, mais c'est tout sauf anecdotique avec Guillaume Tell. Les prouesses vocales demandées à au moins trois des protagonistes peuvent expliquer une fatigue chez chacun d'entre eux, légère mais néanmoins audible, surtout sans les artifices apportés par la mise en scène (les trois premières soirées ayant été données à l'Opéra de Monte-Carlo). Mais Gelmetti veillait, et tous se sont surpassés pour donner malgré tout le meilleur d'eux-mêmes.

À commencer par Nicola Alaimo, Guillaume magnifique de phrasé, d'émotion dans un Reste immobile simplement bouleversant, et d'assurance altière dans ses passages de bravoure. Il est vrai qu'un tel physique en imposerait à n'importe quel tyran ! Certes, l'enchaînement des représentations se fait sentir dans la projection, moins royale qu'à l'accoutumée (souvenons nous de son exceptionnel Miller il y a peu, à Liège). Mais il devait faire un choix, "balancer" au détriment de la ligne, ou se comporter en musicien. Tant pis s'il fallait parfois tendre l'oreille, le cadeau en valait la peine.

Celso Albelo a "géré" son Arnold de façon différente. Prudent au début, il assure les si bémol du duo avec Guillaume (au détriment, peut-être, de la justesse), avant de se lâcher, d'abord superbement dans le trio, et bien entendu dans sa grande scène attaquée par un Asile héréditaire tout en nuances et parfaitement phrasé qui précède une cabalette électrisante. Magnifiquement projetée, la voix domine sans souci les forces de l'orchestre, surmontant (certes non sans effort) les terribles contre-ut d'Arrachons Guillaume à ses coups (ah, cette voyelle "i" dans le suraigu, "confortablement" remplacée par un "è" dans la version italienne...), et terminant par un ultime ut admirablement tenu (et crescendo). Triomphe mérité pour cet encore jeune ténor qui ne pourra peut-être plus se rire du contre-fa des Puritani comme il le faisait il y a peu, mais à qui de belles prises de rôles sont promises. Il lui reste à améliorer un petit peu sa prononciation du français (j'ai entendu Dilemme amère en lieu et place de Douleur !), mais sans que pour autant celle-ci soit aussi critiquable que ce que j'ai pu lire ici ou là.

 

 

Ne m'abandonne point...Asile héréditaire...Amis, amis...Celso Albelo (Arnold) - Direction Gianluigi Gelmetti - Monte-Carlo, janvier 2015.

 

Le public a réservé un triomphe à Annick Massis pour sa première Mathilde, et la critique a surenchéri dans les superlatifs. Dois-je avouer que je ne partage pas totalement cet avis pourtant proche de l'unanimité ? Elle a, c'est vrai, empoigné le rôle à bras-le-corps et n'a rien lâché, surmontant les innombrables difficultés d'un chant qui passe de l'élégiaque à la virtuosité, alternant mezza voce et débauche d'énergie sans accroc. Mais suis-je le seul à avoir trouvé la voix souvent dure, parfois forcée, les vocalises souvent hachées et, surtout, la prononciation plus qu'hasardeuse ? Je préfère penser que des trois principaux solistes, c'est elle qui a le plus ressenti la fatigue de l'enchaînement des soirées. Et me dire qu'enfin, Paris l'a ovationnée comme elle le mérite, elle qui fêtait son cinquante-septième anniversaire sur scène, en ce 31 janvier, sans avoir eu, dans sa ville de naissance, la carrière qui aurait dû être la sienne. En province, oui, dans le monde entier, surtout, elle a été acclamée dans quantité de premiers rôles. L'Opéra de Paris n'a su lui offrir que Barbarina, quelques rôles chez Rameau, et ne l'a plus invitée depuis 2007, lorsqu'elle fut à Bastille la Princesse Eudoxie dans La Juive. Certes, elle n'est pas la première...Françoise Pollet n'y a chanté que la Comtesse, Vitellia et Alceste et Martine Dupuy Neocles, Adalgisa et deux rôles dans Les Contes d'Hoffmann (elle donna sa Charlotte à Favart, déjà détachée de la "Grande Boutique"). Alors rien que pour (un peu) corriger cette faute de goût, il convient de saluer une cantatrice qui a tout de même offert une fort belle Mathilde.

Le reste de la distribution a permis d'entendre l'excellence, avec le magnifique Gessler de Nicolas Courjal, tout de noirceur et à la projection étonnante, le très beau Melchtal de Patrick Bolleire ou le superbe Walter de Nicolas Cavallier. Moins convaincants, le Rodolphe un peu léger d'Alain Gabriel ou le Jemmy peut-être sur-distribué de Julia Novikova (pourquoi confier un rôle qui conviendrait à une mezzo à une cantatrice qui chante Zerbinetta ou Oscar ?). Quant à Élodie Méchain en Hedwige, je préfère penser qu'elle était, elle, très fatiguée...Intéressant Ruodi de Mikeldi Atxalandabaso, balançant chaque contre-ut du pêcheur sans forcer mais en faisant trembler les murs. Mais il faut supporter son timbre...

Les choeurs de l'Opéra de Monte-Carlo, renforcés par ceux de Nice, ont assuré leur partie non sans quelques décalages, vite corrigés par Gelmetti. Mais il faudra, et je l'avais déjà remarqué pour Tancredi, repenser un jour leur positionnement, ou bien modifier la structure de la scène. Placés tout au fond, ils se trouvent devant des cloisons de bois qui renvoient le son, transformant chaque forte en fortissimo fff. Jusqu'à couvrir l'orchestre...

Mais même s'il n'a rien pu faire contre cela (il n'y a pas dû y avoir beaucoup de répétitions sur place, vu le planning infernal imposé aux musiciens), le grand triomphateur de cette soirée restera pour moi le Maestro Gianluigi Gelmetti, conduisant toute une équipe vers des sommets (le finale, simplement époustouflant), embrassant au sens propre du terme chaque chanteur, parfois même après un air ou un ensemble, et donnant le sentiment qu'il aurait souhaité le faire avec tous les instrumentistes. À lui seul, il a expliqué le sens de la devise de la Confédération Helvétique : "Un pour tous, tous pour un". Honneur au bras libérateur !

 

© Franz Muzzano - Février 2015. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'oreille de Franz
commenter cet article

commentaires

plombier paris 25/03/2015 15:21

J'apprécie votre blog, n'hésitez pas a visiter le mien.
Cordialement

mpr 16/02/2015 17:31

encore un bel article sur un opéra que je ne connais point....Juste Annick Massis que j'avais vu dans la JUIVE ...par contre je me souviens d'avoir été déçue par le Eléazar .....

Ciabrini 05/02/2015 09:26

Bonjour

Je serai d'accord avec toi sur le chef merveilleux artiste.

Arnold, je dois dire que le rôle d’Arnold tel que l'on le conçoit maintenant est inchantable. Il fallait des monstres comme Poncet ou Fillipeschi pour le chanter à plein poumons. A son époque Lauri Volpi était sans doute plus proche de la vocalité demandée (la différence entre Nourrit et Duprez étant difficilement analysable). Déjà terminer le rôle est en soi une performance que je pourrais comparer au dernier du tour de France : il faut le faire !
Celso Albelo le fait très bien, mais par rapport à sa prestation des Puritains avec un fameux contre FA
Il me semble qu’il a élargi son émission et j’espère pour lui que ce ne sera pas préjudiciable à la suite de sa carrière.
Alaimo semble souffrir d’une autre maladie il grossit beaucoup son médium au détriment (pas toujours) de son aigu. Un peu comme le faisait GJ Guelfi avec la suite que l’on connait.

Reste la belle Annick. J’aime beaucoup cette voix et la femme chanteuse est remarquable. Mais pour moi Mathilde n’est pas dans sa voix. Il faut un grand lyrique ce qu’elle n’est pas. Elle a fait récemment à liège une grande Manon. Ce que je trouve horrible c’est le traitement que l’on fait à cette chanteuse ignorée de nos grandes scènes. Que de ringardes nous avons entendu à paris alors qu’elle aurait pu le faire. Honteux !!!!!!!!!!!!!!!!!!

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
  • Contact

Recherche