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31 janvier 2015 6 31 /01 /janvier /2015 02:12
Je suis Anna, je suis Valery.

Faudra-t-il, dans un jour prochain, qu'un artiste, un écrivain, un cinéaste, un sportif même remplissent un questionnaire avant chaque prestation, chaque édition, chaque réalisation, chaque compétition ? Le résultat, noté sur vingt, lui donnerait la possibilité de se produire, de concourir. Ou pas. Il y aurait les "purs", ceux qui pensent bien, c'est-à-dire comme l'uniformisation intellectuelle les y obligerait. Et il y aurait les "impurs", les parias, les infréquentables. Ceux qui n'ont pas la bonne idée de suivre de façon moutonnière les impératifs de la doxa médiatiquement imposée et prétendument dominante. Ce jour-là viendra-t-il plus vite qu'on ne le croit, donnant enfin raison aux prophéties orweliennes ? Il est légitime de se poser la question lorsque l'on voit qu'une fois encore, Anna Netrebko et Valery Gergiev ont été pris à partie par des manifestants rassemblés à l'extérieur du Met, à l'issue de la première de Iolanta ce jeudi. La raison ? toujours la même : les positions pro-Poutine du chef, les actes jugés inacceptables de la cantatrice. Lui soutient un "dictateur", elle a eu le malheur de signer un chèque d'un million de roubles à Oleg Tsarov, séparatiste pro-russe, pour sauver le théâtre de Donetsk. Inqualifiable !

Je ne donnerai pas ici ma position quant à la situation en Ukraine, d'abord parce que ce n'est pas l'objet de ce blog, ensuite parce que je n'ai tout simplement pas les compétences en géopolitique pour avoir un avis étayé et une opinion raisonnée sur ce sujet grave. Mais il y a un point sur lequel je ne transigerai jamais : la liberté de penser comme bon nous semble, que cela plaise ou non. Depuis trois semaines, la France ne parle que de "liberté d'expression". Celle-ci est totale aux États-Unis, gravée dans la constitution, et n'est pas polluée par de stupides et dangereuses lois dites mémorielles. Et pourtant, à New York, il se trouve encore quelques abrutis diplômés pour contester le droit à deux artistes de penser comme ils le souhaitent. Déjà, en octobre 2013, la première d'Eugène Onéguine avait été perturbée par des agitateurs (vraisemblablement payés pour cela, vu le prix des billets pour un gala marquant l'ouverture de la saison, sachant qu'ils allaient être expulsés), simplement parce que la production réunissait les deux mêmes protagonistes, qui ne cachent pas leur soutien à Vladimir Poutine. À l'époque, le lobby gay leur reprochait de cautionner, ne serait-ce que par leur silence, les lois interdisant la propagande de l'homosexualité. Et comme il est aisé de traiter Poutine de tous les noms lorsqu'on se trouve à très exactement 7519 kilomètres, à vol d'oiseau, de Moscou, les "courageux" donnent de la voix.

Sauf que l'on me pardonnera de considérer que Gergiev et Netrebko ont parfaitement le droit de penser ce qu'ils veulent, et même de l'exprimer. Que l'on soit, que je sois, d'accord ou pas avec eux n'a strictement aucune importance. Ils sont au Met pour faire leur métier, celui d'artistes, et dans leur cas d'artistes d'exception. Le public ne s'y déplace pas pour assister à un meeting, il y vient pour écouter Iolanta (Tchaïkovsky n'a décidément pas de chance au Lincoln Center !). Mais il y a plus grave...

La représentation s'était déroulée normalement, et l'accueil était triomphal. Mais au moment des saluts, un sinistre nuisible surgit des coulisses, côté jardin, brandissant une pancarte où les visages de Netrebko et de Gergiev encadraient celui d'Hitler, les mettant sur le même plan dans l'échelle de l'abomination. Cet abruti définitif, probable détenteur de ce fait du record du monde de vitesse d'atteinte du Point Godwin, n'est autre que Roman J. Torgovitsky, président d'une association nommée Wounded Warrior Ukraine. Il a certes été arrêté, non sans avoir récolté une salutaire bordée d'injures, de sifflets et de huées de la part du public, mais a tout de même eu le temps de rester sur scène un long moment, sous le regard consterné de Piotr Beczala, qui secouait la tête devant tant de bêtise, pour rester poli. Les deux artistes visés, eux, choisirent de feindre d'ignorer.

 

 

 

 

 

Mais au-delà de l'abyssale connerie de ce geste (ça y est, je n'ai pas réussi à demeurer poli...), une question se pose. Comment un tel "incident" a-t-il pu se produire ? Le service de sécurité du Met est en principe d'un grand professionnalisme, et probablement sur les dents en cette période où les menaces d'attentats sont partout présentes. Imaginons qu'il ait été en possession d'une arme ? Quelle aurait été la différence, si ce n'est une différence de degré, entre les deux gestes ? Regardez bien cette vidéo (tant qu'elle est en ligne...) : Il reste environ trente secondes sur scène, et sort de son propre chef côté cour. Personne ne vient le dégager, à l'évidence on le laisse agir en toute tranquillité. Alors il n'y a que trois possibilités. Soit les agents de sécurité sont nuls, et cette hypothèse est évidemment à exclure. Soit il a bénéficié de plusieurs complices sur place, lui permettant de réaliser son "coup", et le ménage doit être fait. Ou alors son geste a été négocié et préparé, et Peter Gelb devra trouver de très sérieux arguments pour s'en expliquer. Mais d'ici à ce que Gergiev et Netrebko prennent la décision de ne plus remettre les pieds au Met, si c'est pour à chaque fois devoir rendre des comptes ou se justifier de leur choix politique, il n'y a qu'un pas. Et ne nous disons pas "c'est l'Amérique", de telles actions peuvent se produire n'importe où. Et en France, par exemple, je ne suis pas convaincu que le public réagirait de le même façon.

Il se trouve déjà des blogueurs, ou prétendus tels, qui se servent de leur support comme medium de leur fiel et de leur délire dans un flot de pensée inique, pour saluer le geste de Torgovitsky et reprendre à leur compte les hurlements des manifestants massés devant le Met : "Honte au Met ! Honte à Netrebko ! Honte à Gergiev !". Mais même si je pense très fort "Honte à eux" en évoquant ces scribouillards, je leur reconnais le droit de l'écrire. Car contrairement à eux, je respecte la liberté d'expression. Et sans autre limites que celles de l'atteinte à la vie privée et la diffamation.

Heureusement, Netrebko, Beczala et Gergiev avaient, avant cela, porté Iolanta vers les sommets. Comme d'habitude...

 

© Franz Muzzano - Janvier 2015. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

 

 

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'humeur de Franz
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commentaires

ursula 31/01/2015 11:59

Bravo! vous avez raison!

mpr 31/01/2015 09:33

Impensable !!! je pensais que la musique était au dessus de tout ce remugle..et qu'elle était censée adoucir les moeurs !!!!

iraida 31/01/2015 09:29

I love Anna even more ! Bravo!

Ciabrini 31/01/2015 08:38

Bel effort! le mieux serait de ne pas faire écho a ces co......

a ce soir

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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