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15 janvier 2015 4 15 /01 /janvier /2015 00:14
Elena Obraztsova (7 juillet 1939 - 12 janvier 2015).

Marfa (La Khovantchina) - Scala de Milan, 1973.

 

Le 28 octobre dernier, tout Moscou rendait hommage à l'une des plus grandes cantatrices de ces cinquante dernières années, à l'occasion de ses soixante-quinze ans. Le Bolshoi, sa maison, accueillait rien moins qu'Anna Netrebko, Maria Guleghina, Dmitri Hvorostovsky, Olga Peretyatko, Ekaterina Siurina, Julia Lezhneva et bien d'autres pour honorer plus qu'une collègue, une grande soeur. Ce fut la grande fête d'Elena Obraztsova, mais qui résonne aujourd'hui comme un à-Dieu anticipé de quelques mois à celle qui a succombé à un arrêt cardiaque, ce 12 janvier, dans une clinique de Leipzig. Revoir aujourd'hui cette soirée en forme de feu d'artifice vocal donne une idée de ce qu'elle représentait pour la profession et pour le public, et de ce qu'une ville et un pays sont capables d'organiser pour célébrer, de son vivant, un de ses plus grands artistes...

 

Elle était née un 7 juillet, dans une ville qui s'appelait alors Leningrad. En 1939, comme elle le prétendait, ou bien en 1937, comme certains biographes l'affirment ? Cela n'a guère d'importance, coquetterie de diva, rien de plus. Sauf si l'on considère que les 872 jours du siège de Leningrad ne sont pas vécus de la même façon par une petite fille si elle a quatre ans lorsqu'il débute, ou si elle en a deux. D'autant que la vie familiale s'en trouve bouleversée, son père ne la retrouvant qu'en 1946. Une enfance marquée par des visions quotidiennes de l'horreur, qui peuvent expliquer beaucoup de ce qui a pu lui être reproché par la suite. Un attachement consanguin au régime, par exemple, qui fit d'elle un plus que probable agent du KGB. Ou même, évacuons la part sombre tout de suite, la signataire, avec d'autres, d'une lettre dénonçant le couple Rostropovitch/Vishnevskaya en 1974, pour leur soutien à Soljenitsyne. Elle se verra ainsi traiter de "Judas" par la grande Galina quelques années plus tard à New York, et ne pourra répondre que par un "tout cela est très vulgaire" dédaigneux pour celle qui fut l'un de ses professeurs. Juger serait bien trop simple, et je préfère me dire que je comprends mieux comment elle a su rendre aussi visible l'atmosphère de désolation, de ruine, de mort, nimbant le paysage après la bataille dans son enregistrement d'Alexandre Nevski. Il lui suffisait de redevenir petit enfant...

 

Sergei Prokofiev : Alexandre Nevski - Le champ des morts. Elena Obraztsova, London Symphony Orchestra, direction Claudio Abbado. 1978.

 

Mais depuis toute petite, elle chantait. Des valses de Strauss entendues à la radio, par exemple, avec des paroles qu'elle inventait. Des chansons apprises en classe, ou encore les airs interprétés par des artistes sur des disques que son père avait rapportés d'Italie, artistes qui avaient nom Gigli, Caruso ou Galli-Curci. En 1948, elle intègre le choeur d'enfants du Palais des Pionniers de Leningrad, où elle rencontre son premier mentor, Maria Fedorovna Zarinskaya, qui va bouleverser son existence. Oui, elle sera cantatrice, et s'en donnera les moyens. Les déplacements professionnels de son père à partir de 1954 n'y changent rien, elle trouve toujours une école de musique dans laquelle elle peut apprendre. À Taganrog, elle travaille deux ans avec Anna Timofeevna Kulikova, puis à Rostov où elle prépare son entrée au conservatoire de Leningrad. Plus de cent candidats pour trois places...dont une pour Elena. Nous sommes en 1958, et l'Histoire commence à s'écrire. Elle intègre la classe de Grigorieva, décroche des médailles d'or aux concours d'Helsinki et Glinka de Moscou pour se roder en 1962 et, le 11 mai 1964, elle devient diplômée du conservatoire de Leningrad en obtenant la meilleure appréciation jamais donnée depuis plus de quarante ans. De toute façon, elle avait déjà fait ses grands débuts en scène, au Bolshoi même, le 17 décembre 1963 dans le rôle de Marina de Boris.

Devenue membre à part entière de la troupe du grand théâtre moscovite, et très vite star de cette même troupe, elle participe à de nombreuses tournées qui l'amènent dans le monde entier, à commencer par Milan où elle triomphe en Marfa le 28 octobre 1964. Un statut spécial, probablement lié à ses attaches avec le régime, lui permet de voyager seule sur toutes les plus grandes scènes. Elle ne les quittera plus, accompagnant les débuts de Netrebko au Met en 2002 dans Guerre et paix, ou chantant encore la Marquise de Berkenfeld de La Fille du Régiment avec Florez à Tokyo en 2006. Et c'est avec la Comtesse de La Dame de Pique qu'elle fit son ultime apparition publique, lors du gala qui lui était consacré en octobre dernier.

Souveraine dans tout le répertoire russe, elle avait su incarner les grandes verdiennes comme Azucena, Amneris, Eboli avec une présence scénique et vocale qui tenait du volcanique. Comme en témoigne ce document où elle répond au Ramfis de Cesare Siepi.

 

 

 

Aida - Acte III, scène du jugement. Elena Obraztsova, Amneris - Cesare Siepi, Ramfis. Parme, 1988.

 

Ou cette princesse Eboli qui semble prendre feu sur la scène milanaise...pour la deux-centième saison de la Scala.

 

Don Carlo - Acte III - O don fatale...Elena Obraztsova, Eboli. Scala de Milan, 1978. Direction Claudio Abbado.

 

Parmi la quarantaine de rôles abordés durant sa carrière, le répertoire français tint une grande place. Dalila, par exemple, discutable sur bien des plans, mais musicalement irrésistible...

 

 

 

Samson et Dalila - Acte II - Mon coeur s'ouvre à ta voix - Tokyo, 1980.

 

Discutable, oui, tout comme sa Carmen, absolue torchère embrasant tout sur son passage, peu soucieuse de la prononciation du texte (mais le livret est tel...souvenons-nous du sublime témoignage morcelé en trois langues (!) réunissant Arkhipova et Del Monaco), probablement trop monolithique...mais dans certaines versions, avec un grand partenaire et un génie au pupitre, qui ne chavirerait pas ?

 

Carmen - Acte IV - Finale. Elena Obraztsova, Carmen. Placido Domingo, Don José. Wiener Staatsoper, 9 décembre 1978. Direction Carlos Kleiber.

 

Une comparaison de ce même extrait, cette fois donné en russe, avec un ténor moins célèbre mais tout aussi remarquable, s'avère passionnante.

 

 

 

Carmen - Acte IV - Finale. Elena Obraztsova, Carmen. Vladimir Atlantov, Don José. Moscou, 1982.

 

Une immense personnalité, qui toucha aussi à la mise en scène (Werther en 1986 au Bolshoi), qui se fit un temps "simple" comédienne, qui enseigna durant de longues années, qui dirigea le Théâtre Mikhailovsky de Saint-Petersbourg, ne cessa de promouvoir le répertoire contemporain (tout en étant en première ligne pour dénoncer les abus des mises en scène "revisitées"). Qui se produisit de nombreuses fois en récital, abordant absolument tous les répertoires possibles, surtout ceux où on ne l'attendrait pas (Vivaldi, Brahms, Satie, Offenbach, Lehar...il est peut-être plus simple d'énumérer ce qu'elle n'a pas chanté !), empruntant même au répertoire de soprano (Lauretta, Tosca...). Et qui conserva une fraicheur vocale jusqu'à son dernier souffle. Il est possible, voire probable, que de grands inquisiteurs saliront quelque peu sa mémoire après avoir respecté un temps de deuil qu'eux seuls jugeront décent. Je laisse les charognards baigner dans leur fange. 2014 ne nous avait guère épargnés en nous enlevant bien des légendes (Olivero, Bergonzi, Albanese, Cerquetti, Vinco, Ghiuselev, Herlea...), et 2015 commence bien mal. Addio, Elena.

 

Richard Wagner - Wesendonk Lieder : Träume - Orchestre Philharmonique de Moscou, dir. Algis Zhuraitis (son second mari, décédé en 1998). 1993.

 

© Franz Muzzano - Janvier 2015. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans L'hommage de Franz
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commentaires

Ciabrini 15/01/2015 16:47

J'ai du l'entendre une seule fois a Paris dans un récital a l'Athénée. Souvenir d'une grande voix et très jolie femme

mpr 15/01/2015 14:34

je ne connaissais que la voix , que j'aimais beaucoup et depuis longtemps, mais rien de tout de que tu écris... Encore merci d"éclairer ma lanterne un peu vacillante !!!on croit que l'on sait.. en fait si peu de choses...

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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