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21 novembre 2014 5 21 /11 /novembre /2014 01:12
Paris Opera Awards 2014 - Daria Terekhova seule avec La Stupenda.

Daria Terekhova, Lucia di Lammermoor - Moscou, Danchenko Music Theatre.

 

Pour leur deuxième édition, les Paris Opera Awards étaient, en ce 19 novembre, placés sous le regard protecteur de Dame Joan Sutherland, à qui la soirée était dédiée. Protection symbolique mais aussi charnelle, dans la mesure où le président du jury n'était autre que Sir Richard Bonynge.

Ce concours international est une idée magnifique. De jeunes chanteurs venus du monde entier peuvent y participer. Directeurs de théâtres, agents artistiques et journalistes peuvent ainsi entendre ceux qui, peut-être, seront les grandes voix de demain.

La Salle Gaveau était prête à vibrer pour savoir qui allait succéder à Mary Jean O'Doherty et Julien Dran, lauréats 2013, malheureusement parmi seulement neuf finalistes, la mezzo espagnole Carol Garcia ayant déclaré forfait pour aller chanter Rosina à l'Opéra de Montréal, et n'ayant pas été remplacée.

Initiative superbe, donc, et de plus fort bien organisée par Alexandre Lomov mais qui, et personne n'en est réellement responsable, m'a provoqué cette année une certaine déception. La raison principale en est le niveau général des prestations proposées, loin de ce que l'on est en droit d'attendre d'un concours de cette importance. En regrettant par ailleurs l'absence d'au moins une vraie basse et d'une mezzo parmi les finalistes.

Les cartes de visite des concurrents étaient pourtant alléchantes. Beaucoup sont déjà lauréats d'autres concours, la plupart ont déjà assuré des rôles importants sur scène. Alors peut-être faut-il se poser la question de la formation, des conseils reçus, et surtout du choix de certaines pièces. Comment expliquer que des barytons-basses proposent des airs dont ils n'ont pas le timbre (cavatine d'Aleko) ou simplement la projection ? Je ne citerai aucun nom, sauf exception, mais il a vraiment fallu tendre l'oreille dans certains Mozart, dans la mort de Posa ou dans Lucrezia. Côté ténors, on a surtout pu se rendre compte de la réelle difficulté du Lied d'Ossian de Werther, et de l'inadéquation de l'air d'Alfredo (avec cabalette) à un chanteur qui masque avec peine sa crainte des aigus (qu'il aurait pourtant sans problème, s'il ne les passait pas en arrière). Seul Cristian Mogosan, école roumaine oblige, est parvenu à se faire entendre, grâce à un matériau vocal énorme mais qui demande à être canalisé (sans parler de la justesse).

Il est vrai que l'accompagnement offert par l'Orchestre Prométhée, dirigé par Pierre-Michel Durand, n'a pas donné dans la nuance, même dans les passages les plus doux (l'attaque de la mort de Posa !). À sa décharge, l'ensemble n'a pu effectuer qu'une seule répétition avec les neuf finalistes, et les instrumentistes le reconnaissaient eux-mêmes après le gala, ils ont souvent sauvé les meubles, semblant parfois déchiffrer leur partition. Un ou deux services supplémentaires ne seraient pas un luxe, mais bien évidemment cela a un coût. Un effort des sponsors permettrait de corriger le tir pour la prochaine session, les miracles n'étant pas toujours possibles.

Côté voix de femmes, le problème fut différent. Quatre soprani étaient en compétition, et pour aucune d'entre elles la projection n'a été un souci. Mais comment peut-on se perdre ainsi dans Manon, et donner les aigus de Gilda sans en avoir les graves ? Comment se présenter avec Marguerite de Faust et le Sempre libera de Violetta quand on n'a jusqu'alors chanté que Despina, Cleopatra de Giulio Cesare ou Alcina ? Que font les professeurs, les répétiteurs ? À trop vouloir briller dans des airs que tout soprano rêve de chanter, en ne les maîtrisant pas, on se brûle les ailes.

Le souci est que le règlement prévoit d'attribuer trois prix aux voix de femmes et trois aux voix d'hommes. Dans beaucoup de concours, si le niveau est jugé insuffisant, il n'y a pas de premier prix, voire pas de deuxième. Est-ce pour cette raison que l'on nous annonça que le vote avait eu lieu à bulletin secret, le jury ne parvenant pas à se mettre d'accord ? Le premier prix attribué à Pietro di Bianco apparaît comme avoir été donné "par défaut", non qu'il soit un médiocre chanteur, loin de là. Il a eu le désavantage d'ouvrir la soirée, et m'a plu par sa générosité, par son sens de la ligne, par sa musicalité. Mais est-il vraiment baryton-basse ? Un ami m'a même suggéré, avec beaucoup de clairvoyance, qu'il pourrait bien être un ténor qui s'ignore...

Pour les femmes, je pense que la question du premier prix fut vite réglée, j'y reviendrai. Mais est-ce vraiment un grand service à lui rendre que d'octroyer le deuxième prix à Marina Nachkebiya, soprano géorgienne chez qui l'on devine une jolie voix "lyrique", mais qui se fourvoie dans un répertoire de spinto qui n'est pas le sien ? Et pas n'importe quels rôles : le Pace, pace mio Dio de La Forza et le non moins redoutable Suicidio ! de La Gioconda ! Une voisine, derrière moi, laissa échapper un "elle n'ira pas au bout" après quelques mesures de Leonora...que je pensais très fort au même moment. Elle s'est sortie de ce piège sans accident notable, mais au prix de quels efforts ! Cette récompense ne risque-t-elle pas de la conforter dans ce choix très probablement suicidaire, justement ? Là se trouve, à mon sens, la limite du règlement de ce concours, qui semble être d'octroyer des récompenses coûte que coûte.

Mais le premier prix ne souffre d'aucune contestation. Le prix du public est d'ailleurs venu le confirmer. Daria Terekhova a offert une prestation sans comparaison aucune avec celles proposées par les autres candidats, et on regretterait presque qu'elle n'ait pas eu plus de concurrence tant la différence de niveau, tout simplement, était criante. Et sur tous les plans, pas seulement vocal. Elle est la seule à avoir réellement "interprété" scéniquement ses deux rôles, et de façon naturelle, là où quelques autres tentaient des postures qui pouvaient les aider à se sentir plus à l'aise. ll faut dire que depuis 2010, elle est membre de la troupe du théâtre Nemirovich-Danchenko, qui utilise la méthode Stanislavsky. Elle y a chanté Pamina, Despina, Elvira, Zerlina, Lucia et Olympia, entre autres. À 27 ans, on sent déjà un vrai "métier", simplement dans sa façon de se présenter sur le plateau. La voix doit encore s'arrondir, prendre du corps, et avec l'âge elle s'appuiera sur une fondamentale qui lui manque encore un peu. Mais elle est peut-être la seule à chanter avec ses véritables moyens un répertoire qui lui correspond parfaitement (et, par ailleurs, judicieusement choisi dans le cadre d'un hommage rendu à Dame Sutherland...). Dans La Sonnambula, son Ah, non credea mirarti est proposé pianissimo, presque murmuré, mais parfaitement timbré et obligeant le public (et le jury...) à une écoute "active". L'orchestre met quelques phrases à comprendre ce choix, mais elle n'en bouge pas et cette aria sonne comme une superbe cantilène belcantiste. Qu'elle enchaîne tout aussi superbement avec une cabalette dans laquelle elle se lâche, se jouant de la colorature avec une grande aisance. Intelligemment, elle choisit Olympia comme second air, et "joue" parfaitement la poupée sans pourtant en faire trop, balançant ses aigus comme s'ils étaient une formalité. Si elle poursuit dans cette voie, si les agents ne la massacrent pas, si elle fait preuve d'intelligence dans ses choix de rôles, elle peut très rapidement se retrouver sur les plus grandes scènes. Ce premier prix amplement mérité devrait l'y aider. De toute façon, il va falloir la suivre.

Rien que pour cette découverte, cette édition se justifiait et il faut une fois encore saluer Alexandre Lomov pour son travail. Mais il n'en demeure pas moins vrai que le cru 2014, pour les autres finalistes, s'est avéré moyen, pour ne pas dire médiocre. Il faut donc que ce concours soit encore plus aidé et médiatisé, afin d'attirer des voix plus "compétitives" (sauf à considérer une pénurie de jeunes chanteurs de qualité à travers le monde cette année, ce que je ne crois pas une seconde). Je n'accable pas les autres candidats, ils peuvent tous prétendre à une carrière et sont tous musiciens (à l'image du baryton australien Sam Robert-Smith, récompensé par un prix spécial du jury pour son interprétation, probablement de Posa, où il put faire admirer sa gestion du souffle et de la ligne. Je ne veux pas penser que ce prix soit une concession faite à Sir Bonynge en raison de sa nationalité...). Mais, simplement, à mon avis ils ne sont pas encore mûrs pour des concours de ce calibre. Il faut que les lauréats soient les vainqueurs d'une véritable "compétition", quitte à susciter la polémique, quitte même à ce que certaines années il n'y ait pas de vainqueur.

Mais pour cela, peut-être faudrait-il repenser la composition du jury. Cette année, difficile de trouver meilleur connaisseur des voix que Sir Richard Bonynge en président, oui, d'accord. Mais comment se fait-il que, parmi les huit autres membres de ce jury, il ne se soit trouvé aucun chanteur de classe internationale, et même aucun chanteur tout court ? La précédente édition avait pourtant accueilli Sherrill Milnes et Martina Arroyo à la "table d'écoute"...

Un mot enfin pour déplorer le manque d'éducation du public, qui a dans sa quasi totalité quitté bruyamment la Salle Gaveau alors que l'organisation proposait, en clôture de soirée, un témoignage vidéo de Dame Joan Sutherland dans Beatrice di Tenda sous la direction de...Sir Richard Bonynge, qui a dû observer cette marque d'irrespect avec une certaine tristesse. Mais bon, parfois je me dis qu'après tout, on est en France...

 

Palmarès 2014 :

1er prix femme - Daria TEREKHOVA, Russie.
1er prix homme - Pietro DI BIANCO, Italie.

2ème prix femme - Marina NACHKEBIYA, Georgie.
2ème prix homme - Xiaohan ZHAI, Chine.

3ème prix femme - Leonie RENAUD, Suisse.
3ème prix homme - Sam ROBERTS-SMITH, Australie.

Prix du public - Daria TEREKHOVA.
Prix spécial du jury (meilleure interprétation) -Sam ROBERTS-SMITH
.

 

 

Paris Opera Awards 2014 - Daria Terekhova seule avec La Stupenda.

Xiaohan Zhai, Sam Roberts-Smith, Marina Nachkebya, Leonie Renaud, Daria Terekhova, Pietro di Bianco.

 

 

© Franz Muzzano - Novembre 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'humeur de Franz
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commentaires

ciabrini 23/11/2014 09:34

"un chanteur qui masque avec peine sa crainte des aigus (qu'il aurait pourtant sans problème, s'il ne les passait pas en arrière)"

Quelques précisions?

Franz Muzzano 23/11/2014 10:53

La phrase ne vous semble pas suffisamment claire ? Je ne veux pas entrer ici dans des considérations trop techniques, simplement ce ténor m'a paru pétri de qualités et l'on devinait chez lui un aigu facile. Simplement, ce soir-là (trac ou méforme ?), il m'a donné l'image d'un chanteur qui avait peur de l'accident, et "assurait" ses fameux aigus en les "balançant" en arrière. Je ne vois pas comment l'exprimer autrement.

Jean-Luc 23/11/2014 08:14

Merci Franz pour çe compte rendu tres précis. J'aurais aimé y être mais çe n'était pas possible. Beaucoup regretté l'absence de Carol Garcia que j'aime beaucoup.

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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