Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
9 novembre 2014 7 09 /11 /novembre /2014 13:06
Roberto Alagna : "Ma vie est un opéra" - Panache, confidences et pudeur.

Don Carlo - Wiener Staatsoper, septembre 2014.

 

J'ai suffisamment dit tout le mal que je pensais de certaines prestations récentes de Roberto Alagna (et je n'en retire pas le moindre mot) pour ne pas être suspecté de sombrer dans l'hagiographie. Mais, je me répète, si je suis résolument subjectif, je tente aussi d'être impartial. Si les lignes qui vont suivre surprennent, voire choquent certains lecteurs attendant une nouvelle exécution, tant pis...ou tant mieux. Je leur donne rendez-vous le 17 novembre, afin qu'ils puissent se faire leur propre idée.

 

Entre un Otello pour le moins discutable et une rentrée viennoise avec un Don Carlo totalement convaincant, Alagna a pris quelques vacances et, surtout, a investi un studio londonien en compagnie d'Yvan Cassar dans le courant du mois de septembre. Pas de crossover cette fois-ci, mais un "vrai" récital d'airs d'opéra, exercice qu'il n'avait plus pratiqué depuis une dizaine d'années. Il est vrai que ce type d'enregistrement, qui était naguère monnaie courante, se fait de plus en plus rare. Les grandes réussites récentes tournaient autour d'un thème (Kaufmann avec son somptueux Du bist die Welt für mich, DiDonato avec le merveilleux Stella di Napoli, Bartoli et les archives du Mariinsky...), et dans une certaine mesure, le titre de l'album d'Alagna est en lui-même un thème : Ma vie est un opéra, sous-entendu "je vais là où vous ne m'attendez pas forcément, et je peux encore vous étonner". Ses choix récents de prises de rôles ont, eux aussi, parfois été surprenants, inutile d'en reparler ou de raviver les polémiques. Il aurait pu, pour ce disque, offrir les airs de Cavaradossi, de Don José, de Werther, de Faust, voire de Calaf ou d'Otello. Et garder le même titre, les ventes étaient assurées. La force de cet enregistrement se devine avant même la première écoute, à la simple lecture du programme proposé. Uniquement des inédits, ou de nouvelles versions d'airs déjà gravés par le passé. Pas de Verdi, pas de Bizet, et peu de tubes. Une Danza semble un peu perdue au milieu d'un menu particulièrement soigné (d'autant que les aigus n'y sont pas exempts de tout reproche, à peine compensés par de judicieuses variations du phrasé), et l'on termine le voyage avec tout de même un Recitar...Vesti la giubba qui nous ramène en terrain connu. Mais tout le reste réserve son lot de surprises. Au prix, peut-être, d'une version "luxe" éditée par la maison de disque, qui nous gratifie d'un second CD piochant dans les archives, et qui ne devrait intéresser que les collectionneurs.

Mais si cette Danza avait finalement sa raison d'être ? Comme une respiration souriante dans un panorama très sérieux, voire sombre ? Où aucune pièce ne serait choisie par hasard ? À l'opposé de la légèreté des enregistrements Mariano ou Little Italy, Ma vie est un opéra peut se voir comme à la fois un premier bilan de carrière et une projection sur l'avenir. En ouverture, deux extraits de Manon Lescaut et en guise d'au-revoir, I Pagliacci. L'Italie comme racines qui encadrent, en quelque sorte, et qui va revenir au fil du récital fleurir un programme où la sève se trouve dans le répertoire français (ou chanté en français...). Une espèce d'arrêt sur image sur une double culture assumée, où vient se greffer un air allemand qui annonce un futur pas si lointain, avec la prévision d'un Lohengrin en 2018 à Bayreuth. Et il n'est pas interdit de voir dans le choix de certaines pièces quelque chose qui se rapproche de l'autobiographie.

Un vrai trait de panache en tout cas, car finalement ce disque qui pourraît apparaître comme un coup marketing est en fait tout sauf un "produit vendeur". Avec un tel répertoire la prise de risque est grande, et Alagna ne nous la joue pas à l'esbroufe en donnant dans la facilité. Même les pièces connues sont abordées de façon différente, avec quelque chose qui touche à la confidence, à l'image d'un Recitar...Vesti la giubba de Pagliacci proposé piano, après une introduction sonnant comme une colère que pulvérise un rire désespéré. Sans sanglot inutile, et avec un phénoménal Ridi, Pagliaccio, sul tuo amore infranto donné dans un seul souffle, avec la juste tenue sur le point d'orgue. Probablement impensable en scène, mais justement, nous ne sommes pas en scène et le studio permet tout. Pas d'épanchement excessif non plus dans les deux airs tirés de Manon Lescaut ou celui de Butterfly, mais un total investissement, un sens du texte et du phrasé portés par un chant qui nous ramène à l'essence-même des oeuvres. Ni Leoncavallo ni Puccini ne sont abordés de façon "vériste", débarrassés de tout effet superflu.

Totalement justifiée par le titre de l'album, l'offrande d'un cadeau fait à Aleksandra Kurzak sous la forme d'un duo était une bonne idée. Mais je suis plus réservé quant au choix de l'oeuvre. Non que le résultat soit médiocre, mais la caractérisation vocale du personnage d'Elisabetta demande à mon avis autre chose qu'une colorature brillante. Kurzak vient de démontrer à Madrid quelle Marie de La Fille du Régiment elle pouvait être, par la voix et le tempérament. Mais pour incarner pleinement la Reine d'Albion, il lui manque encore ce côte lyrico-spinto nécessaire aux tourments que le livret suggère. Les derniers mots précédant la cabalette, E non ami ? Bada ! Non ami...ne contrastent pas suffisamment avec ce qui précède, faute d'une assise dans le grave suffisante. Elisabetta n'est pas Lucia, elle est "reine amoureuse" et exige une variété de couleurs qu'Aleksandra Kurzak ne possède pas encore pleinement. Mais ce n'est qu'un duo, pas une prise de rôle et il sera possible de se faire une idée plus précise de ce qu'elle peut donner dans l'une des "Trois Reines" au TCE en juin prochain, où elle sera Maria Stuarda. En Comte d'Essex, Alagna est lui aussi moins convaincant, semblant courir après le tempo de la cabalette, et peinant à alléger la ligne de la première partie. Plus à son aise dans le legato puccinien que dans celui du bel canto romantique ? Ce ne serait, aujourd'hui, pas étonnant. Mais bon, c'est d'abord un cadeau, et je ne pense pas qu'il ait prévu de reprendre ce rôle qu'il a chanté il y a plus de vingt ans.

Che farò senza Euridice ? n'apporte pas grand chose que l'on ne sache déjà, mis à part le choix de la version originale italienne (encore que, dans l'optique d'un projet quasi autobiographique, il ait tout à fait sa place ici...). En revanche, un air en langue allemande était très attendu (sauf erreur de ma part, il s'agit pour lui d'une première). Son choix s'est porté sur une rareté, Magische Töne, tiré de Die Königin von Saba de Károly Goldmark. Musicalement, le résultat est sublime. Il lui reste, ce qui est assez normal, à travailler la prononciation pour que la phrase apparaisse plus naturelle, il est audible qu'il s'applique. A-t-il prévu un rôle en allemand avant le Lohengrin annoncé ? Ce serait judicieux...Pourquoi pas Tamino, il y serait parfait.

Mais le meilleur de ce disque reste pour moi la partie "française". Rien d'étonnant à cela, on connaît depuis longtemps la qualité de sa diction, proche de la perfection. Hérodiade, Sigurd ou une autre Reine de Saba, celle de Gounod, le démontrent une nouvelle fois, ainsi qu'un extrait du Dernier jour d'un condamné. Mais pour moi, la vraie perle est ailleurs, dans un extrait traduit. Je me suis toujours dit qu'Alagna pourrait être un superbe Lenski, encore fallait-il qu'il chantât en russe. Il contourne le problème en proposant la version de la première française, donnée à Nice le 7 mars 1895, dans une traduction signée Michel Delines. Avant de hurler à l'hérésie, écoutez le résultat. En pensant bien que beaucoup de versions légendaires ont été chantées en allemand (Julius Patzak, exceptionnel), et que c'est cette version française qui fut choisie par Caruso pour son unique enregistrement de l'air en 1916, malgré la première milanaise présentée en 1900. La traduction est remarquable (à part peut-être une rime bizarre associant "tombeau" et "époux"...) et permet à Alagna de donner une incomparable leçon de phrasé. Bien entendu, il ne s'agit pas de défendre l'idée d'une intégrale en français, j'ai toujours pensé que la plupart du temps traduction signifiait trahison. Mais quand on peut tomber sur un librettiste qui sait ce que chanter veut dire, qui propose un texte en parfaite osmose avec la ligne mélodique, qui plus est très proche de l'oeuvre de Pouchkine, s'en priver serait un péché mortel. Et comme il semble que les ténors français ne se sont pas bousculés pour l'enregistrer, il faudrait revenir à Caruso...pour aussitôt l'oublier ! Voix somptueuse évidemment, mais interprétation hors de propos excluant toute poésie, et texte incompréhensible. Alagna l'aborde comme s'il interprétait une mélodie française composée sur un poème parnassien, sans pour autant en nier le romantisme. Sa diction d'école est à la fête (la qualité des nasales est simplement hallucinante, écoutez dès la première phrase les mots "lointain" et "printemps"). On "entend" la ponctuation (Ce jour me cache-t-il la mort ? Serais-je le vainqueur, le fort ?) sans que les césures ne viennent briser la phrase. Pour moi, le sommet de ce disque, qui compte pourtant beaucoup de très beaux moments.

Car il faut bien parler de la voix en tant que telle, le "concept" ne pouvant évidemment pas suffire à louer la qualité d'un album. Et là, j'avoue ressentir comme une forme de soulagement, plus que de surprise. Où est passé le Mario du Met, efficace mais terne, pour ne rien dire de l'Otello donné quelques semaines avant cet enregistrement ? L'Énée berlinois, entendu de façon morcelée sur plusieurs soirées, semblait montrer les derniers feux d'une émission passée. Et puis voilà ce disque, et j'ai l'impression de retrouver l'Alagna d'il y a vingt ans, avec le métier et l'expérience en plus. Je sais, le studio permet beaucoup de choses. Mais ne corrige pas une ligne de chant qui est quasiment partout exemplaire, ne donne pas des attaques franches d'aigus qui, il y a peu, étaient souvent pris par en-dessous. Quant au timbre, dès les premières notes de Manon Lescaut, il est un exemple de richesse harmonique contrôlée. L'Alagna solaire des années 90, donnant l'impression de parfois chanter un peu trop haut (l'impression, seulement...) tant le spectre est large et audible serait-t-il de retour ? Je veux le croire. Mise à part ma réserve sur Roberto Devereux, toutes les pièces proposées sont en parfaite adéquation avec sa voix actuelle (Sigurd en constituant peut-être la limite, à la scène, sur la longueur. Ce sera l'une des questions posées par Lohengrin...), alors pourquoi ces années que je considère comme perdues ?

J'ose une réponse : l'apaisement. Sa nouvelle vie lui apporte probablement une sérénité qu'il avait perdue, et que sa volonté seule ne suffisait pas à retrouver. Certains orages tonnent parfois trop fort. Et puis, quoi qu'on puisse en dire, Otello est passé. Je veux dire qu'il l'a chanté, le problème n'étant pas ici de savoir comment. Je suis convaincu que de façon inconsciente, il a interprété ses autres rôles en fonction de cette échéance, dès qu'il a su qu'Orange le programmait. Maintenant qu'il est derrière lui, quelque chose s'est libéré et les qualités qui étaient les siennes sont revenues comme si de rien n'était. Et même s'il doit de nouveau endosser le costume du Maure, ce sera de façon presque "normale", en conservant les doutes qui habitent tout artiste digne de ce nom. Doutes constructifs qui auront chassé le côté sombre de la fuite en avant. Ce disque en est la preuve, il est fort possible que Roberto Alagna soit de retour parmi les indispensables. Et c'est très bien ainsi. Il nous le démontre avec la classe qui caractérise les plus grands, tout en restant dans la suggestion. J'appelle cela de la pudeur, bien illustrée par le choix de la pièce terminale. Car si, après tout, tout cela n'était que spectacle ?... Tramuta in lazzi lo spasmo ed il pianto in una smorfia il singhiozzo e 'l dolor...

Croyez-moi, vous qui comme moi étiez parmi les plus réfractaires et pensiez que tout était fini, vous aurez un choc le 17 novembre. Et pas que pour Lenski...même si cet air justifie à lui seul l'acquisition du disque.

 

© Franz Muzzano - Novembre 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Franz Muzzano - dans La discothèque de Franz
commenter cet article

commentaires

Elisa Marchand 23/11/2014 14:19

Difficile de manquer Roberto Alagna depuis 15 jours puisqu'il est partout dans les médias. Je viens d'écouter l'émission de Stéphane Grant (Lyrico Spinto) et suis agréablement surprise par ce que j'ai entendu. Je retrouve celui qui avait toute mon admiration 15 ans auparavant. Comme Hélène A. je n'approuve pas tout, notamment l'allemand et sa chérie a du travail sur la planche pour qu'il soit "aux taquets" à Bayreuth dans 2, 3 ans.Comme d'habitude, j'apprécie, cher Franz, votre analyse réfléchie.

ADAM HELENE 20/11/2014 09:43

Mon avis à la première écoute : je trouve vraiment que Roberto Alagna a eu raison d'enregistrer un CD d'arias... enfin, allais-je dire !!! Plus de dix ans, je crois, après le précédent, il était temps. Une manière de faire le point presque un peu tardive. Pendant ce temps-là beaucoup de ténors ont sorti beaucoup de CD et nous avons déjà une palette très variée de tous ces airs. Je regrette par contre qu'il ait choisi Yvan Cassar, il aurait pu trouver mieux pour l'accompagner mais je crois, que c'est une question d'amitié, et cela ne se discute pas !!! Ensuite : je n'aime pas tout, franchement. J'aime beaucoup son Des Grieux,Donna non vidi mai, et son Pagliacci (mais ce n'est pas nouveau pour moi, je l'ai toujours beaucoup apprécié dans ce rôle), j'ai été très agréablement surprise par son Orfeo (que je n'attendais pas du tout !!!), excellent !, Massenet, bien comme d'habitude (mais toujours son péché mignon, je trouve qu'il déclame de trop, à l'ancienne), Rossini et Donizetti, je pense qu'il devrait laisser tomber, cela ne convient plus à sa voix (qui a beaucoup évolué). Dans l'ensemble, c'est bien, soigné, diction excellente, aigus bien projetés, rien à voir avec ses dernières prestations très approximatives. Deux bémols, fautes de goût pour moi : Eugène Onéguine en Français quand Beczala le chante si bien en Russe, c'est une erreur et la Reine de Saba... il faut d'abord qu'il apprenne l'allemand, l'accent est épouvantable et ce n'est pas la qualité à laquelle il nous a habitués de ce point de vue !!!! Mais bravo globalement.

MACHADO Marie-Laure 10/11/2014 19:22

Cela fait plaisir de vous entendre parler de Roberto Alagna de cette manière ! Je n'ai jamais douté de lui, pour l'avoir entendu dans un somptueux Paolo il Bello, dans Francesca Da Rimini, et un Faust de haute-école, toujours à Bastille. J'ai juste eu peur, parfois, que le cross-over fasse du mal à cette voix si attachante et à une si belle technique. Merci pour votre papier.

Ciabrini 10/11/2014 14:33

http://bit.ly/1EuxgCI

on est presque d'accord

BASSA 10/11/2014 11:55

Merci pour votre analyse, j'attends avec impatience la sortie de ce CD, mais votre commentaire ne me surprend pas, pour avoir entendu à plusieurs reprises, Roberto Alagna, interprêter en concert, entre autres,le bruit des chants de Sigurd, Magische Töne et l'air de Lenski aussi bien en russe qu'en français

MPR 10/11/2014 10:05

eh bien si tu le dis....Pour ma part tu es bien le seul a qui je donne crédit ...mais c'est vrai que pour la diction... et je suis d'accord aussi que sa nouvelle vie doit être plus apaisante .....

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
  • Contact

Recherche