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12 octobre 2014 7 12 /10 /octobre /2014 18:58
Larinda e Vanesio - Une réponse au déclin annoncé.

Suite à la mort annoncée de l'Opéra de Rome, dans un récent éditorial paru sur le site Forum Opéra, Sylvain Fort se demandait si, tout simplement, nous n'étions pas en train de vivre "la fin de l'opéra", en tant que spectacle. Ses arguments se tenaient, les solutions proposées aussi, pour certaines d'entre elles (je ne crois pas aux oeuvres "simplifiées"). Oui, il faut attirer un public jeune, mais pas avec n'importe quoi et n'importe comment. Surtout pas en sombrant dans la démagogie. Il faut trouver le moyen de lui faire aimer le genre, sans le dénaturer. Et pour cela, les oeuvres existent, les talents aussi.

On sait que le roi d'Espagne Philippe V exigea que Farinelli lui chante quatre airs quotidiennement durant dix ans, afin d'atténuer sa mélancolie. Deux de ces airs étaient tirés de l'oeuvre monumentale de Johann Adolph Hasse, compositeur allemand spécialisé dans l'opéra seria. C'est chez ce musicien prolifique qu'une petite équipe est allée dénicher un intermezzo "buffo", Larinda e Vanesio, et en a réalisé la création française à Avignon en 2011. Les mêmes sont de retour, cette fois pour la création parisienne, avec deux représentations données au Théâtre Montmartre-Michel Galabru.

La réponse à Sylvain Fort viendra d'eux, et de ceux qui se lanceront dans ce type de démarche. La recette est simple : oeuvre courte (une heure), petit effectif (deux voix et, à défaut d'un orchestre, un clavecin), intrigue classique et mise en scène intelligente. Mais, surtout, grand soin apporté à la qualité de l'exécution.

L'histoire tient en deux lignes : une soubrette veut se faire épouser par un vieux riche, et emploie pour cela divers travestissements, comme maître d'armes ou baronne malicieuse. Tout est bien qui finit bien, le barbon n'y voit que du feu, ils se marieront, n'auront pas d'enfant et il sera cocu en moins de temps qu'il n'en faut pour changer de costume.

La mise en scène de Bruno Streiff est remarquable de précision, de rythme et de ressort comique, usant du second degré à partir d'un livret pour le moins simpliste, et soignant le moindre détail. Pas d'orchestre, donc, mais comme une claveciniste le remplace, autant lui faire jouer un rôle, même épisodique. Roberta Tagarelli a droit à deux ou trois interventions muettes bien venues, et surtout elle conduit de son instrument une musique qui, si elle n'est pas des plus inoubliables, contient tout de même quelques très beaux moments, avec certaines audaces harmoniques étonnantes. Superbe musicienne qui, ne pouvant jouer sur les nuances, parvient tout de même à rendre audibles les différences entre l'accompagnement des récitatifs et la réduction d'orchestre qu'elle doit réaliser pour l'ouverture, les airs et les duos. Le tout en parfaite symbiose avec les deux chanteurs.

Mourad Amirkhanian, connu en France sous le nom d'Adam Barro, campe un parfait Vanesio, tour à tour bébête, naïf, libidineux et touchant. La voix de baryton-basse est longue et facile, même si en ce 12 octobre elle a paru moins richement timbrée que lors de captations antérieures (le temps humide à Paris y étant sans doute pour beaucoup). Il est dommage que la partition le cantonne dans un registre uniquement comique, lui interdisant pratiquement tout legato, en l'absence d'une romance ou d'une aria "seria". On l'attend alors, avec impatience, dans une autre oeuvre où il pourra nous montrer plus de variété.

Hasse a été, sur ce plan-là, plus gentil avec Larinda. C'est elle qui mène l'action comme elle mène Vanesio, la portant là où elle veut. Sans être terrifiante, sa partie est bien plus exigeante qu'il n'y paraît, demandant vocalises et ligne de chant longue, nuances, et une énergie continuelle. Anne-Charlotte Montville semble s'en amuser, et nous ferait presque croire que son rôle est facile tant elle y est à son aise. Pour elle qui fut une Olympia ou une Königin der Nacht, la colorature de Hasse est une formalité. Elle y met pourtant la même application, alliant une technique sans faille, un très beau timbre et un abattage de tous les instants. Scéniquement, Hasse lui permet de varier les caractères, et elle en profite pour mettre en valeur une grande présence théâtrale. Ensemble sur le plateau durant pratiquement tout l'ouvrage, ces deux très beaux artistes sont à suivre de très près.

Cette oeuvre a, étonnamment vu sa durée et son propos, nécessité deux librettistes, Antonio Salvi et Angelo Carasale et fut créée, selon les sources, à Dresde en 1734 ou à Naples en 1726, en complément de L'Astarto. Il existe des centaines de partitions similaires, courtes et légères en effectif, et pas seulement au XVIIIème siècle. Un peu de curiosité permet de les dénicher, et de les faire revivre. Et, en plus d'offrir l'occasion à de jeunes chanteurs de se faire connaître, elles peuvent peut-être amener un public nouveau vers les plus grandes salles. Plus, en tout cas, qu'une 2548ème Carmen ou qu'une énième reprise de Tosca. Mais, pour cela, il faut que les troupes qui osent puissent vivre. En ce dimanche, la salle était à moitié pleine, faute d'argent pour une publicité vraiment efficace. Alors, amis lecteurs parisiens ou banlieusards, faites-moi confiance et pour 25 € seulement (vu la qualité de ce qui est offert), il ne vous reste qu'une date, dimanche prochain, 19 octobre, pour aller applaudir Anne-Charlotte, Adam, Roberta et Bruno. Et pour faire éclater le théâtre ! Les sièges sont confortables, venez avec vos enfants. C'est ainsi que l'on suscite des vocations...

 

Théâtre Montmartre-Galabru

4, rue de l'Armée d'Orient - 75018 Paris

Tel : 01 42 23 15 85

Métro : Abbesses.

 

 

 

Larinda e Vanesio - Erevan, 13 avril 2013 - Anne-Charlotte Montville, Adam Barro. (Extrait).

 

© Franz Muzzano - Octobre 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'oreille de Franz
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commentaires

Ciabrini 20/12/2014 10:21

Mourad Amirkhanian, connu en France sous le nom d'Adam Barro
nous nous sommes vus hier a la madeleine c'était bien lui a Canari.

Marie-Pascale 15/10/2014 17:27

Superbe en effet. Les voix des chanteurs sont remarquables et leur présence scénique époustouflante. La claveciniste fait preuve d'un immense talent. Quant à la mise en scène, elle est absolument magnifique.

Ciabrini 13/10/2014 19:41

je ne suis pas certain mais j'avais du voir Adam au concours de Canari dan un extrait de l'Occasione fa il ladro ou il était assez étonnant!

Pesnel 13/10/2014 17:33

Tout simplement magnifique, mais malheureusement l'opéra ne vient pas souvent en Bretagne, dommage. Je suis très grande fan de Mourad Amirkanian, voix magnifique

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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