Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 octobre 2014 1 20 /10 /octobre /2014 20:03
La Traviata au Liceu - La passion selon Ciofi.

Comme celle de Damrau, plus récemment abordée, et dans une optique radicalement différente, la Violetta de Patrizia Ciofi ne se laisse pas facilement appréhender. Il faut accepter un premier acte où tout ce qui pourrait être démonstratif est banni, par exemple. J'avais eu un peu de mal à le comprendre en 2004, à Venise, dans une production magnifique signée Carsen et génialement dirigée par Maazel. Il en fut de même en 2009 à Orange, où en plus elle était bien seule avec Chung, sans mise en scène et devant subir les minauderies de Grigolo. En ce 20 octobre, elle était à Barcelone et grâce à Catalunya Música, un nouveau grand moment d'opéra nous a été offert.

Je n'évoquerai pas la mise en scène de David McVicar, créée au Scottish Opera en 2008, et reprise à Genève en 2013. Simplement, quelques mots pour saluer une nouvelle fois l'une des plus fabuleuses "actrice de son chant" de notre époque.

Beaucoup ont maintenant compris qu'une Violetta en parfaite santé au I était un non-sens, et que le fameux théorème des "trois voix nécessaires" n'était pas une science exacte. Ce premier acte n'a jamais, vocalement parlant, été une partie de plaisir pour Ciofi. Étonnamment, la colorature et les aigus du finale lui ont toujours posé problème, elle qui se joue des pires difficultés belcantistes sans le moindre souci (voir son Amenaide du TCE la saison dernière). Cette Violetta moribonde dès le brindisi a toujours été une constante dans son interprétation, mais ce qui pouvait apparaître comme une faiblesse en 2004 ou 2009 devient ici un atout, une force supplémentaire dans la caractérisation de son personnage. On entend la phtisique, qui peine à vocaliser comme la dévoyée pouvait certainement le faire, au temps des plus belles heures de sa vie de débauche. Ce Sempre libera est une réminiscence d'un passé qui est mort, et qu'elle sait qu'elle ne reverra plus. Il doit être "imparfait", comme marqué des rides de la souffrance. Alors Ciofi ne cherche pas à se faire plus belle qu'elle n'est, elle constate dans ce cri de douleur tout un monde perdu, ne se rebellant que par les seuls mots vraiment sincères sortis de ses tripes contenus dans cette scène : Gioir ! Gioir ! donnés pianissimo, "Vivre !  Vivre !", quand tous les autres mots ne suggèrent que la survie et le mensonge que l'on se fait à soi-même. Suprême fragilité maîtrisée, qu'il est très facile de confondre avec une faiblesse vocale. Bien entendu, dans une telle optique, pas de mi bémol mais quelle importance ?...

Elle sait, de toute façon, que son sens du phrasé, du legato, que l'absolue pureté de sa ligne de chant vont faire merveille dans les deux autres actes. Et que ce léger voile, qui ne la quittera décidément jamais, est un atout supplémentaire pour offrir une rebellion, une rédemption et une agonie simplement bouleversantes et sublimes. On entend le coeur battre au bord des lèvres dans le Non sapete quale affetto vivo, immenso m'arda in petto ? qu'elle espère encore suffisant pour faire fléchir Germont. Dernière adresse de femme qui se veut encore libre, avant de rendre des armes devenues bien inoffensives avec un Dite alla giovine sì bella e pura murmuré comme une demande d'absolution. Plus tard, son Amami, Alfredo, quant'io t'amo ne sera plus qu'un flot de larmes rentrées, et le Io spenta ancora pur t'amerò sonnera comme venu, déjà, d'outre-tombe.

C'est un spectre qui apparaît au III, un spectre qui s'éveille un moment pour l'Addio, del passato, donné comme nu, presque en voix blanche, ultime prière pudique qui, petit à petit, monte vers le Ciel qu'elle souhaite encore atteindre. Et dont elle semble allumer tous les feux par un Oh gioia ! final qui la voit, enfin, sourire.

Une telle Violetta, une telle cantatrice, n'ont en fait presque pas besoin d'être vues pour être "visibles". Ciofi, par son chant-même, nous fait contempler son visage, son corps si bien adapté au rôle, ses yeux faits de pleurs et de lumière. Exceptionnelle qualité dévolue aux plus grandes, qui nous font oublier que l'on n'a pas l'image...

 

Auprès d'elle, il faut parvenir à exister. Charles Castronovo est un impeccable Alfredo, qui n'en rajoute jamais dans l'effet gratuit, et propose quelques très beaux moments, à l'image du Questa donna conoscete ? de la seconde scène du II. Son timbre chaud, lumineux mais naturellement plus sombre que ce que l'on a coutume d'entendre, y fait merveille. Avec en plus une façon de mordre dans la phrase, de légèrement anticiper qui montrent le parfait musicien qu'il est. Vladimir Stoyanov est un tout aussi beau Germont, peut-être trop humain à son apparition. Il lui manque la capacité à faire entendre l'évolution du père, qui doit entrer chez Violetta en ayant deux enfants, et en sortir en en ayant trois. Il arrive presque en ami, déjà confident quand il annonce D'Alfredo il padre in me vedete ! Mais la voix est superbe, et son Di Provenza magistral de ligne et de maîtrise de la tessiture.

 

Au pupitre, Evelino Pidò passe du médiocre (le prélude, sans âme, et parfois l'accompagnement, décalé d'une demi-mesure à la fin de Pura siccome un angelo...) au simplement correct. On cherche en vain une réelle vision dans sa direction, mais il a le grand mérite de ne pas nuire à ce qui se passe sur le plateau. On l'oublie en fait très vite, pour ne plus entendre qu'une superbe équipe, dominée par une magicienne. Merci, Patrizia...

 

© Franz Muzzano - Octobre 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.
 

Partager cet article

Repost 0
Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'oreille de Franz
commenter cet article

commentaires

Roy Philippe 25/10/2014 14:28

Bravo encore pour cet article Franz! Je ne sais pas si vous la connaissez personnellement, mais vous la connaissez intimement, ce qui est presque mieux!

MACHADO Marie-Laure 21/10/2014 19:47

Tout-à-fait d'accord, CIOFI est une immense TRAVIATA, entre autres de ses exceptionnelles interprétations. MAIS, le mot GIOIRE (avec ou sans E à la fin selon les livrets) ne signifie pas "vivre" ("vivere" en Italien) mais signifie JOUIR (voir dico. italien GARZANTI et ce mot n'a qu'un seul sens dans ce dico.). L'ASO et le programme de Bastille traduisent aussi "gioir" ou "gioire" par "jouir". Mais peut-être avez-vous une source plus sûre que le GARZANTI ??? GIOIA, juste après, signifie "joie" toujours dans le dico. et Bastille l'a traduit par "réjouissance", pas bête !

Franz Muzzano 21/10/2014 20:28

Merci Marie-Laure, et absolument d'accord sur cette traduction littérale. Mais j'ai choisi de privilégier "Vivre" (que l'on trouve dans certaines traductions) pour souligner le contraste avec le reste du texte de ce passage. Pour moi, Violetta n'y parle que jouissance, joie, liberté, refus d'entraves mais comme si elle revoyait son passé. Avec ce "Gioir !" donné soit piano, soit pianissimo, elle retombe sur terre, revient dans sa réalité du moment. Et son espoir n'est plus "survivre", mais "vivre", je dirai "normalement". Quitte à ce que ce soit en se casant, quitte à devenir une "bonne ménagère" (c'était une des rares bonnes idées de Tcherniakov à la Scala, malheureusement caricaturée). Je ne vois pas ce "Sempre libera" comme un moment d'euphorie, mais comme une espèce de "tout ça pour quoi ?", une sorte d'antiphrase, où le seul moment de vérité est justement ce "Gioir" qui doit être presque une première supplique. D'ailleurs, on n'insiste pas assez l'aspect métaphysique du rôle...À qui s'adresse ce "Sempre libera" ? À qui est confié "Addio del passato" ? Comment expliquer cette transformation au II, qui la voit totalement s'oublier elle-même ? Une courtisane, même de seconde zone, se laisserait retourner ainsi par le seul père de son amant, sous prétexte qu'il a une fille à marier ? Étonnant...De là à voir différemment l'image que représente le père Germont, il n'y a qu'un pas qui mériterait d'être franchi par un metteur en scène qui sortirait du simple drame bourgeois.
Finalement, je pense que ce "GIOIR" est le mot essentiel de tout cet air, non pas comme un appel à la jouissance, mais comme un "laissez-moi simplement VIVRE". Et la façon dont Ciofi le déguste le traduit très bien.

Mais je vous concède que cette vision toute personnelle n'engage que moi :)

Mpr 21/10/2014 13:35

Pas écouté mais imaginé par ce compte rendu que ce devait être une belle représentation .

Franz Muzzano 21/10/2014 16:05

Oui, il s'agit bien du même ténor, que j'avais découvert dans Mireille (insuffisant à l'époque, mais l'ensemble était tellement médiocre, à l'image de Mula...), et que j'avais trouvé en progrès à Aix (malheureusement, c'était Dessay...). Si vous pouvez écouter le replay sur le lien que je vous ai communiqué, vous verrez que la voix a maintenant du corps, est devenue très égale. Et il est toujours un très fin musicien. Un bel Alfredo actuel, que je ne comparerai pas à Beczala aujourd'hui parfait dans ce rôle, mais qui ne fait que s'améliorer.

ciabrini 21/10/2014 14:58

Ce n'était pas du mi b. que je parlais mais de tout ce que j'avais encadré dans votre texte. Ceci étant cette note n'apporte rien au personnage ni a l'oeuvre. Combien de beau mi b pour deux actes suivant désastreux! Et Ciofi est une belle artiste. Quant au ténor si c'est celui qui a chanté Mireille a Paris et Alfredo a Aix avec Dessay je ne peux pas partager votre enthousiasme.

Ciabrini 21/10/2014 11:18

"Beaucoup ont maintenant compris qu'une Violetta.... maîtrisée, qu'il est très facile de confondre avec une faiblesse vocale. Bien entendu, dans une telle optique, pas de mi bémol mais quelle importance ?...

Il fallait y penser
ceci me rappelle une vielle critique de la tribune des critiques de disques il y a ...... ou une dame dont la postérité n'a pas retenu le nom a propos de l'esultate de Vickers qui était loin d'être parfait. c'est normal il revient de la bataille.

il est vrai qu'en 1972 a Rome Zeani peinait dans le premier acte mais était grandiose dans le reste.

Comment attrapez-vous cette chaine
merci

Franz Muzzano 21/10/2014 13:33

Non, pas "il fallait y penser". Ce n'est pas à vous que je vais apprendre que ce mi bémol n'est pas écrit par Verdi et ne se trouve même pas en "optionnel" dans la partition originale (je parle de celle révisée, pas de la première version qui fut redonnée à Venise en 2004, avec cette même Ciofi, qui là le donnait, comme elle le donna à Orange en 2009). D'ailleurs, toutes les cantatrices, à ma connaissance, terminent sur un la bémol aigu, alors que Verdi l'a écrit une octave plus bas (cadence parfaite descendante, et non ascendante). La comparaison avec les aigus toujours un peu difficiles de Vickers dans "Esultate" n'a donc pas lieu d'être. Ce mi bémol est une tradition, qui est tout à fait heureuse, mais qui n'apporte rien au caractère de Violetta. Fleming ne le donnait pas, et comme vous la citez, la grande Zeani était loin d'en faire une religion.

Pour ce qui est de la chaîne Catalunya Musica :

http://www.catmusica.cat/index_cm.htm

ADAM HELENE 21/10/2014 08:27

Je 'lai raté hier (Barbier oblige) mais je l'avais entendue (Ciofi) dans ce rôle à Orange et, comme vous, j'adore cette interprète (hélas à Orange, il y avait Grigolo qui m'insupporte littéralement). Ciofi était merveilleuse dans le Tancrédi du TCE... j'ai entendu Castronovo cet été dans Berlioz (la damnation de Faust) où il remplaçait au pied levé, Vargas souffrant, et il était effectivement très, très séduisant (j'aime les timbres sombres chez les ténors dans les rôles dramatiques...). J'essayerai de réécouter cette représentation... merci pour votre article !!!

Franz Muzzano 21/10/2014 13:23

Merci Hélène :)

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
  • Contact

Recherche