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20 septembre 2014 6 20 /09 /septembre /2014 23:21
Magda Olivero (25 mars 1910 - 8 septembre 2014).

Adriana Lecouvreur.

 

Si elle avait écouté ses premiers "juges", elle n'aurait jamais fait carrière. Elle arrivait pourtant dotée d'un solide bagage musical (piano, harmonie, contrepoint), mais vocalement formée par deux "chanteuses" probablement adeptes du cri. Sentence froide et brutale : "Vous n'avez ni voix, ni musicalité, ni personnalité. En fait, vous devriez faire autre chose que du chant". De quoi en briser plus d'une. Mais la petite Maria Maddalena, native de Saluzzo dans le Piémont, avait du caractère, et insista. Deuxième audition, pour la radio de Turin, et même verdict, cette fois venant du chef Ugo Tansini. Mais dans un coin se tenait Luigi Gerussi, pianiste, chef de chant et surtout détenteur des secrets du grand Antonio Cotogni, créateur du premier Posa italien à Bologne en 1867, et fondateur de "L'école de Rome", où son génie de l'enseignement lui permit de former ou d'aider des pointures comme Jean de Reszke, Mattia Battistini, Mariano Stabile, Giuseppe de Luca, Giacomo Lauri-Volpi et bien d'autres. En d'autres termes, il était l'un des gardiens de la grande technique vocale italienne en des temps où le hurlando prétendument vériste faisait des ravages. Gerussi en avait tout retenu, et prit la chanteuse, devenue Magda, sous son aile. Il la "reforma", durant quelques années de travail acharné, lui apprenant la maîtrise du souffle, de la ligne, de la couleur. Et à vingt-deux ans, elle laissa sa première trace dans l'oratorio I misteri dolorosi de Nino Cattozzo, avant de faire ses véritables débuts sur scène en 1933 à Turin dans Gianni Schicchi. La même année, elle débute à la Scala, et tout s'enchaîne très vite. Sur les conseils de Tullio Serafin, elle met en valeur son aigu et sa colorature (Gilda, Manon, Sophie), et chante même Elsa à Rome en 1937. Tout naturellement vient Violetta, qu'elle fait sienne dans une optique très personnelle, se réappropriant le rôle (et parfois la partition, mais sans jamais la trahir), comme peu d'autres l'ont osé.

 

E strano...Sempre libera (La Traviata, acte I) - Naples, 1964.

 

La cadence avec son aigu ajouté à la fin du Ah ! Forse e lui tout comme le rire (extraordinaire) amenant le Sempre libera ne doivent pas prendre le pas sur le reste, tout le reste. Un souffle prodigieusement maîtrisé, une égalité sur l'ensemble du spectre quasi "instrumentale" tout en restant "habitée", un legato d'école, et une science de la colorature à donner en exemple (écoutez la perfection des échelles ascendantes à partir de 7' 40"), le tout couronné d'un aigu triomphal (la vitesse de l'enregistrement play-back ne permet pas d'assurer que la "source" est bien un mi bémol, mais qu'importe...) montrent au moins une chose : à 54 ans, Magda Olivero possédait une santé vocale que beaucoup de ses collègues de vingt ans plus jeunes pourraient lui envier. Et 1964, pour elle, était presque une aurore !

L'histoire est bien connue. Une carrière arrêtée en 1941, alors qu'elle vient de se marier, reprise dix ans plus tard (non sans que la voix ait été entretenue lors de diverses apparitions dans des oeuvres de charité), à la demande de Cilea qui ne veut qu'elle pour incarner Adriana Lecouvreur dans son ouvrage éponyme, et le retour sur les planches pour un répertoire essentiellement vériste (ou considéré comme tel), qui la voit faire des débuts triomphaux au Met dans Tosca à soixante-cinq ans, aux côtés de James King, puis donner la réplique à Kraus, Pavarotti, Domingo...elle qui avait côtoyé Pertile, Lauri-Volpi, Gigli, Schipa (qu'elle ne pouvait pas qualifier tant elle l'admirait), et la génération dorée des Del Monaco, Corelli et autres Bergonzi. Une carrière qui prendra fin, sur scène tout au moins, à Verone dans La voix humaine de Poulenc, en 1981. Cinquante années qui n'altérèrent en rien une voix qui, en soi, n'était pas particulièrement un don du ciel. Il n'y avait pas grand chose d'inné dans le chant de Magda Olivero, mais le fruit d'un travail incessant, d'une profonde réflexion sur sa technique à partir des bases offertes par Gerussi. Et la comparaison sur un même passage à plusieurs décennies d'écart est assez édifiante...

 

 

 

Signore, ascolta (Turandot, acte I) - Florence, 28 mars 1969.

Cinquante-neuf ans, la voix n'a pas une ride, pas un signe de fatigue. Le legato est à tomber, les nuances sublimes, l'aigu juvénile. Et toujours cette diction à fleur de lèvres, d'une précision phénoménale sans jamais altérer la ligne de chant. Mais elle avait été de l'équipe qui avait enregistré la première intégrale de l'ultime ouvrage de Puccini...

 

Signore, ascolta - Non piangere Liù (Turandot, acte I) - 1937 - Francesco Merli (Calaf), Luciano Neroni (Timur), direction Franco Ghione.

 

Certes, la voix semble plus juvénile, mais si l'on écoute bien tout est déjà là, trente-deux ans plus tôt. La prise de son occulte un peu la fondamentale grave qui, pourtant, est bien présente. Et une chose saute aux oreilles : l'absence d'effets, la "modernité" de ce chant (certaines sonorités ne sont pas sans rappeler Caballé dans ses meilleurs soirs).

Cet enregistrement permet aussi d'entendre l'immense Francesco Merli, et d'ouvrir une parenthèse. Écoutez bien son émission, et sa façon de travailler sur les nuances, en particulier sur Per quel sorriso, dolce mia fanciulla. Il ne vous rappelle pas quelqu'un d'actuel, de très actuel même, qui n'a pas encore abordé Calaf mais le fera probablement sous peu ? Un ténor qui aujourd'hui enchaîne les triomphes mérités, même si un lecteur de ce blog le considère comme une purge ? Pour moi, sur ce plan-là, la comparaison est plus que parlante. Fermons la parenthèse, je reparlerai de Merli.

 

Quelque chose peut sembler étonnant lorqu'on évoque la fabuleuse longévité de Magda Olivero (elle enregistra des extraits d'Adriana à quatre-vingt trois ans !), et que l'on regarde son répertoire. Sur les quarante-quatre compositeurs dont elle a chanté les oeuvres, trente-et-un étaient encore vivants lorsqu'elle a commencé à les travailler. Bien-sûr, elle aborda Medea en 1967, et ajouta Desdemona à ses quelques Verdi de jeunesse. Mais c'est incontestablement dans le répertoire vériste et post-vériste qu'elle fut le plus dans son élément, dans une écriture considérée parfois comme dangereuse pour la voix. Mais elle a ainsi donné la preuve que l'on peut durer quel que soit ce que l'on chante, à la condition d'user de la juste technique. Magda Olivero a chanté Alfano, Cilea, Giordano, Mascagni, Malipiero ou Menotti comme si elle chantait du bel canto romantique (je parle uniquement de la technique), sans jamais user du cri, de l'effet gratuit, de tout ce qui a contribué à, sinon tuer, du moins rendre bien malade la "vocalita" italienne durant des décennies. Malheureusement, ses enregistrements officiels sont plus que rares (supposer qu'elle dérangeait beaucoup l'équipe Legge/Meneghini/Callas n'est pas exagéré...), mais les "live" sont nombreux. Tout est à écouter, et à prendre en exemple. Si elle n'a pas eu d'héritière directe, la nouvelle génération, intelligente et cultivée, y trouvera une mine d'or, et un exemple à suivre.

On notera aussi que comme d'habitude, la France a brillé par son absence en termes d'hommages. Déjà, Licia Albanese, disparue le 15 août dernier à cent-cinq ans (officiellement, il se pourrait que ce soit plus, la dame aurait eu tendance à se...rajeunir !) était partie dans l'indifférence générale de nos media. Beaucoup plus marquante, à mon sens, dans l'Histoire de la musique, Magda Olivero a subi le même sort. Nous commençons à y être habitués. Tant pis, faisons sans eux, et rendons-lui hommage...entre nous.

 

Adriana Lecouvreur - Finale. Magda Olivero (Adriana Lecouvreur), Franco Corelli (Maurice de Saxe), Ettore Bastianini (Michonnet), direction Mario Rossi.

Naples, San Carlo, 28 novembre 1959.

 

 

© Franz Muzzano - Septembre 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans L'hommage de Franz
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commentaires

Ciabrini 23/09/2014 11:58

4 comments! la pauvre elle méritait mieux que cela

mpr 21/09/2014 10:37

encore une pierre a mon édifice "inculture musicale" bien sur très interessant sur cette artiste que je ne connaissais pas ..... et qui a parlé de "purge" ??? j'en prendrais bien une tous les jours !!!!

ADAM HELENE 21/09/2014 10:37

Bel hommage à la talentueuse (et belle) Magda Olivero. Sa "Violetta" (e strano...) est effectivement incroyablement moderne et d'une virtuosité que beaucoup de nos "Violetta" contemporaines pourraient à juste titre lui envier. Sa voix ne décroche jamais malgré d'évidentes (et très belles) acrobaties vocales (dont ce rire incroyable et terriblement risqué mais qui rend sa prestation si vivante). Je la découvre aussi bonne actrice que virtuose, naturelle, semblant chanter sans effort (quand respire--t-elle? ). Un vrai plaisir aussi dans Turandot ou Tosca. Je l'avais d'abord associée à son Adriana et aux productions les plus récentes (de son époque) mais je vois que sa "carrière" (hélas interrompue) a été beaucoup plus variée. Concernant le ténor Francesco Merli, son Calaf évoque effectivement un ténor très actuel et que nous aimons beaucoup... Ignorons les fâcheux absurdes qui emploient de bien curieuses expressions pour parler musique ....

Ciabrini 21/09/2014 09:13

Merci pour elle,
par contre pour Merli, il faut avoir beaucoup d'imagination pour y trouver la moindre ressemblance avec JK. Le jour ou JK fera le même Ut que Merli dans cet enregistrement de Turandot. Et, encore Gigli était aussi élève de Cotogni.

Franz Muzzano 21/09/2014 15:47

Vous voyez, je ne suis pas le seul à avoir entendu cette similitude, notamment sur le passage que je signale. Pour ce qui est de l'ut de Calaf, attendez donc de voir ce qu'il en fera, qui sera de toute façon musicalement irréprochable à partir du moment où il se sera décidé à le mettre à son répertoire.
Oui, je sais, Gigli était aussi élève de Cotogni. Dommage qu'avec le matériel qu'il possédait, il n'en ait pas conservé la rigueur et le sérieux dans le travail, à l'image des De Luca et Lauri-Volpi que j'ai cités.

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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