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29 septembre 2014 1 29 /09 /septembre /2014 18:31
Joyce DiDonato au TCE - Le métier a parlé.

Plusieurs fois, j'ai eu l'occasion de dire à quel point je considère Joyce DiDonato comme l'une des plus grandes cantatrices de notre temps, et dans le répertoire qui est actuellement le sien, la référence absolue. J'ai même pensé qu'elle pourrait être la Charlotte idéale du Werther de Kaufmann, avant qu'il n'abandonne le rôle. Qu'elle devrait commencer à sérieusement songer à certains rôles verdiens (Eboli, Azucena...) où elle pourrait être magnifique. Mais sans pour autant devenir objectif (je pense que c'est au-dessus de mes forces !), l'admiration que je lui porte ne m'empêche pas d'être impartial, et de dire ma déception après son concert du 27 septembre au Théâtre des Champs-Élysées. Déception certes très relative, face à ce qui fut tout de même une très belle soirée de musique, mais à mon sens un peu ternie par ce qui ne fut probablement qu'une méforme passagère.

J'entends déjà les commentaires ? Méforme ? Nous n'avons pas entendu le même concert ! Il faut dire que la standing ovation dont elle fut gratifiée tendrait à prouver que je me fourvoie, quand certains de mes amis très connaisseurs en sont revenus enchantés. Mais je persiste. Si la colorature fut de bout en bout somptueuse, si la recherche ornementale démontra une nouvelle fois sa parfaite maîtrise de ce que le bel canto doit être, si ses trilles furent des modèles absolus, la voix en elle-même n'était pas totalement au rendez-vous. Aigus parfois durs, voire s'éteignant un instant lors d'une cadence attaquée pianissimo, et surtout souffle souvent court (pour elle, qui nous a habitués à phraser sur de très longues tenues, souvenons-nous de sa prière dans Maria Stuarda) qui lui imposa d'écourter beaucoup des notes finales, toujours dans les cadences, et d'ajouter des respirations qu'à l'évidence elle ne souhaitait pas (et qu'elle ne fait pas en studio), l'ont obligée à opter pour une certaine retenue. Je l'ai sentie plus d'une fois sur la réserve, et j'ai attendu en vain que sa voix se déploie réellement. Mais c'est là que l'on reconnaît les plus grands : malgré ces soucis, grâce à une technique superlative et un "métier" prodigieux, elle est parvenue à offrir un programme extrêmement exigeant sans encombres, réussissant malgré tout à projeter sa voix sur tout le spectre par-dessus un orchestre qui ne l'a pas toujours ménagée. Mais, qu'on me le pardonne, je n'ai pas "décollé"...

 

Pourtant, le récital proposé, miroir de son dernier enregistrement Stella di Napoli, est de bout en bout passionnant. Il offre une espèce de camaïeu des multiples tendances belcantistes ayant vu le jour à Naples entre 1822 et 1845, ce qui peut paraître en soi déjà paradoxal. En effet, dans son acception pure, on peut considérer, comme Rodolfo Celletti, que le bel canto est mort avec Semiramide, en 1823, voire avec Il Viaggio a Reims qui en est presque un pastiche, en 1824. Mais Naples a résisté, faisant exception en parvenant à conjuguer tradition vocale et inventivité créatrice. L'opéra de Pacini Stella di Napoli, justement, en est peut-être le plus parfait exemple. Lorsqu'il est créé au San Carlo le 11 décembre 1845, Bellini est mort depuis dix ans, Donizetti a composé toute son oeuvre, Rossini n'écrit plus d'opéra depuis quinze ans. Verdi a déjà donné Ernani, Nabucco, I due Foscari entre autres. Pour ne parler que de l'Italie, car un peu plus au Nord, à Dresde, Tannhäuser a été donné deux mois avant. Et pourtant, l'aria Ove t'aggiri o barbaro aurait pu être composée vint-cinq ans plus tôt, et ce ne sont pas les emprunts au folklore d'Europe centrale qui doivent nous le masquer. Comme il l'a déjà montré en 1840 avec Saffo, Pacini fut peut-être le dernier survivant d'un style d'écriture vocale que le siècle avait abandonné. Et ce n'est en rien un hasard si ces deux oeuvres ouvrent et terminent la soirée : Pacini reste comme une sorte d'Oro di Napoli, qui, même s'il put créer ses oeuvres dans toute l'Italie, est viscéralement lié à l'ombre du Vésuve. Là où une certaine tradition put perdurer, et là où elle mourut.

L'inventivité se trouve aussi dans certaines audaces d'écriture (la cadence picarde concluant la romance Dopo l'oscuro nembro tirée d'Adelson e Salvini de Bellini), ou d'orchestration (rapports bois/percussions, alliances de timbres...) que l'on retrouve dans toutes les oeuvres proposées. Oeuvres que l'on ne demande qu'à redécouvrir dans leur intégralité. À l'exception de Zelmira de Rossini, elles étaient toutes tombées dans l'oubli, et beaucoup mériteraient probablement d'en sortir, ne serait-ce que par des versions de concert (si un programmateur du Festival de Montpellier me lit, sait-on jamais...). Elisabetta al castello de Donizetti, Le Nozze di Lammermoor de Carafa (ne serait-ce que pour comparer avec Lucia, qui emprunte la même intrigue) devraient avoir une nouvelle chance. Et plus encore, peut-être, La Vestale de Mercadante, créée en 1840, quatrième adaptation du livret mis en musique par Spontini trente-trois ans plus tôt. La prière de Giunia, qui n'est qu'un personnage secondaire, Se fino al cielo ascende, est d'une telle "douceur noire", de celles qui prennent au ventre, que l'on souhaite vraiment en entendre plus.

Mais un récital de ce calibre exige des pauses, et l'orchestre s'en est malheureusement chargé. Malheureusement, car en dehors de l'ouverture d'Alzira de Verdi, pas vraiment indispensable, au même titre qu'un Ballabile du Siège de Corinthe qui ne provoque pour seule réaction que celle de se pincer pour accepter qu'il est bien signé Rossini, on se demande ce que l'ouverture de Norma est venue faire dans ce programme. Et celle d'Elisabetta, Regina d'Inghilterra a surtout pour conséquence de prouver qu'il est très difficile de bien diriger Rossini. Et que ce n'est pas encore ce soir que l'on pourra entendre un "crescendo rossinien" correct. Pourtant, impossible de rendre qui que ce soit responsable de ces intermèdes médiocrement rendus. Riccardo Minasi ne manque pas d'énergie, il aurait même tendance à en avoir parfois trop, et cherche souvent le beau phrasé. Sa formation baroque l'amène tout de même à un peu forcer sur les accents, et à exagérer certaines nuances (ce qui, dans les accompagnements, oblige DiDonato à pousser le volume plus qu'elle ne le souhairerait). Mais il faut lui reconnaître un parfait sens de la "relance", et une très belle gestion des tempi, "avançant" très justement lorsque cela est nécessaire. L'Orchestre de l'Opéra de Lyon n'est pas lui-même en cause, sauf à considérer qu'il oublie qu'il n'est pas placé en fosse et qu'un fortissimo de plateau ne donne pas le même résultat qu'un fortissimo sous la scène. Il vaut surtout par ses individualités, et en premier lieu par son clarinettiste, Jean-Michel Bertelli, tout simplement exceptionnel. Il faut dire que le programme lui donne la part belle, à commencer par l'introduction de la scène tirée des Nozze di Lammermoor. Alors, peut-être que tout simplement les séquences purement orchestrales ont été moins travaillées, moins rodées (elles ne figurent pas sur le disque...). Et que l'adaptation à des acoustiques différentes lors de cette tournée de promotion est plus difficile que prévu...

Voilà un programme que j'aimerais vraiment réentendre, certain que je ne resterai pas sur ma faim. Et retrouver la Joyce DiDonato libérée, expansive, radieuse du Tanti affetti de La donna del lago donné en bis. Il est vrai qu'elle y est chez elle, et que là elle n'a plus rien à nous prouver. Et comme "Yankee Diva" aime Paris autant que Paris l'aime...

 

© Franz Muzzano - Septembre 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

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commentaires

Hélène ADAM 06/10/2014 15:51

Je commente un peu tardivement mais nous avons déjà échangé sur le sujet... Votre critique est très pertinente, et je crois que vous avez raison en soulignant le fait que Joyce DiDonato est capable de faire mieux, mais sa technique est époustouflante et je dois dire qu'elle m'a conquise dès les premières minutes. C'est sans doute pour cela que j'ai vraiment apprécié la soirée... elle fait une tournée de dingues, ceci dit, baden Baden, Lyon, Londres, Paris... en chantant un programme aussi complexe, je pense que ce n'est pas raisonnable pour sa voix...

Mpr 30/09/2014 14:12

Moi j'aime beaucoup tes articles,cela m'apprend des choses et je me sent moins à côté des événements ......(comme je ne suis pas à même de critiquer, sauf si mon "instinct" me le souffle, j'écoute et ne dis rien !

ciabrini 30/09/2014 09:48

j'ai commandé le CD mais il n'est pas arrivé. je vous fait confiance pour la critique. J'aime beaucoup cette chanteuse. (Donna del lago a Garnier, Rosine au ROH). par contre je ne partage pas votre opinion sur ses capacités a passer a Verdi. Enfin si il n'y avait que des artistes de cette dimension je serai plus souvent au théatre
a+

Jean-luc 30/09/2014 05:25

D'accord avec toi sur les intermèdes orchestraux. Sur la Dame, moins, tu le sais' meme si oui, il y a eu quelques aigus voilés (plus que durcis selon moi) et une attaque pianissimo un peu.... Ratée..... Tu viens te consoler le 20 pour Alcina ?

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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