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30 août 2014 6 30 /08 /août /2014 23:50
Les Dames "d'en haut" et la tenancière de la rue Daguerre.

Marie-Louise Girod, à l'orgue de l'Oratoire du Louvre.

 

La disparition, le 29 août dernier, de Marie-Louise Girod, qui aurait fêté ses 99 ans le 12 octobre prochain, m'a remis en mémoire une anecdote à la fois triste et révélatrice d'un  état d'esprit présent chez certaines "gloires" qui ne créent que pour satisfaire leur propre narcissime.

 

Il y a quelques années, un ami organiste me proposa d'écrire avec lui le scénario d'un documentaire qui dessinerait le portrait croisé de quelques grands serviteurs de la musique sacrée ayant atteint un âge plus que respectable, afin de recueillir leurs souvenirs...pendant qu'il en était encore temps. Notre choix se porta sur quatre noms qui paraitront évidents aux connaisseurs de la chose liturgique : Marie-Louise Girod, Suzanne Chaisemartin, Marie-Claire Alain et le Chanoine Jehan Revert.

La première était la doyenne de notre quatuor. Née, donc, le 12 octobre 1915, elle avait été élève de Marcel Dupré, camarade de cours de Jehan Alain et était présente à Notre-Dame de Paris lors du concert qui vit Louis Vierne succomber à une embolie sur ses claviers, le 2 juin 1937. De quoi raconter pas mal de choses...

Jehan Revert, né en 1920, fut Maître de Chapelle à Notre-Dame de Paris de 1947 à 1991, Durant toutes ces années, il eut la charge de la vie musicale de la cathédrale, travail colossal comprenant offices, service capitulaire, laudes, vêpres et concerts spirituels. Il forma, avec Pierre Cochereau au Grand Orgue et le trop méconnu Jacques Marichal à l'orgue de choeur, une espèce de trio magique qui porta la liturgie à des sommets difficiles à égaler.

Suzanne Chaisemartin, née le 7 février 1921, étudia elle aussi avec Marcel Dupré. En plus d'une carrière de concertiste qui lui fit parcourir le monde entier, elle fut titulaire des orgues de Saint-Augustin de 1949 à 1997, et se révéla aussi un professeur remarquable et recherché.

Marie-Claire Alain, enfin, plus connue du grand public à cause de sa gigantesque discographie, naquit le 10 août 1926 et fut elle encore élève de Marcel Dupré et aussi de Maurice Duruflé. Soeur de Jehan Alain, elle donna plus de 2500 concerts sur toute la planète, fut titulaire de l'orgue de Saint-Germain-en-Laye, et forma elle aussi de nombreux organistes aujourd'hui célèbres.

Bref, du très beau monde, et surtout la possibilité de laisser parler quatre témoins majeurs du paysage musical liturgique français sur plus de soixante-dix ans.

Nous avions obtenu l'accord de chacun, mais il fallait aller vite. Marie-Louise Girod avait dépassé les 90 ans, Marie-Claire Alain commençait à ressentir les premiers symptômes de la maladie d'Alzheimer qui allait l'emporter en 2013, le Chanoine Revert se fatiguait très rapidement. Seule Suzanne Chaisemartin gardait bon pied bon oeil, restant en bonne épicurienne une cliente fidèle (et raisonnable) du Nicolas de la rue de la Convention. Nous avions un plan, le début d'un synopsis, mais nous n'avions aucun moyen technique. Il nous fallait un réalisateur, spécialisé dans le documentaire, et si possible réputé.

Et ça tombait bien, j'étais alors voisin d'Agnès Varda, que je croisais régulièrement dans la partie ouest de la rue Daguerre. La rencontrant quelques jours plus tard, je lui soumis notre projet, en lui précisant que les intéressés étaient ravis de pouvoir témoigner, qu'elle aurait accès aux différentes tribunes et à des lieux secrets de Notre-Dame, et que notre "scénario" n'était qu'une ébauche qu'elle pourrait modifier à sa guise. Je l'assurais aussi de l'intérêt que beaucoup d'amateurs porteraient à un tel documentaire.

Sa réponse sonne encore à mes oreilles comme une synthèse de la bêtise, de l'athéisme intégriste et de la suffisance réunis : "Qu'est-ce que j'en ai à foutre de vos grenouilles de bénitiers ? Je ne vais pas perdre mon temps à aller filmer chez les curés !"...

Quelques mois plus tard, elle bloquait durant deux jours toute une partie de la rue Daguerre, la recouvrant de sable, pour, selon ses dires, faire un "pendant populaire à Paris-Plage". Héritière des droits de Jacques Demy, elle possède de nombreux immeubles dans cette rue, et la mairie du quatorzième ne lui refuse aucune excentricité, sans se préoccuper des nuisances subies par le voisinage. Quelques tonnes de sable furent donc plus "culturelles" que le témoignage d'artistes d'exception.

Le documentaire auquel nous rêvions ne verra donc jamais le jour, le quatuor étant maintenant devenu un duo que nous ne souhaitons plus déranger. Par la faute de l'aveuglement égoïste d'une "créatrice" nombriliste, le temps ne nous ayant pas permis de trouver un autre réalisateur. Et Marie-Louise Girod a emporté ses souvenirs avec elle...

 

© Franz Muzzano - Août 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans Chamades et voix céleste
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Roy Philippe 31/08/2014 18:40

Merci pour cet article qui, comme d'autres, nous éclaire et nous permet de toucher du doigt l'humanité universelle, cher Franz.

Ciabrini 31/08/2014 13:13

Je ne connaissais pas cette histoire ni ce domaine, nous avons un peu travaillé avec Jean Guillou pour la "révolte des orgues". mais sans plus.

Une preuve de plus, si besoin en était de la conn.. humaine

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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