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4 août 2014 1 04 /08 /août /2014 22:19
La Forza del Destino à Munich - Au bout du sublime.

Acte IV : Jonas Kaufmann, Vitalij Kowaljow, Ludovic Tézier, Anja Harteros.

 

En rédigeant il y a quelques jours un bref hommage à Carlo Bergonzi, je relatais l'absence assourdissante de ténors italiens capables aujourd'hui de magnifier Verdi. Ce constat vaut aussi pour les autres voix, à l'exception peut-être de quelques barytons. En reprenant, en ce 28 juillet, la production de La Forza créée en décembre dernier, le Bayerische Staatsoper propose une distribution dans laquelle seul Fra Melitone, parmi les rôles importants, est italien. Et pourtant (ou doit-on dire grâce à cela ?), il n'est pas exagéré de considérer qu'il s'agit de la plus fantastique production de l'année, tous théâtres et tout répertoire confondus. Et pour cette oeuvre, de la plus réussie depuis des lustres.

De façon quasi unanime, la presse a massacré la mise en scène de Martin Kušej, parlant de laideur, d'indigence, de sottise et surtout, de contre-sens. On peut ne pas l'apprécier visuellement parlant, mais déclarer qu'elle dessert l'oeuvre en la trahissant relève de la mauvaise foi, voire du règlement de compte. Sa première qualité, et elle n'est pas mince, est de rendre lisible l'un des livrets les plus complexes qui puisse exister. Les rapports entre Leonora, Carlo et Alvaro au fil de l'intrigue (et du temps) deviennent d'une clarté lumineuse sans que jamais l'impression de "prendre un cours" ne surgisse. Kušej ne nous explique pas l'action, il nous montre les passions, leur évolution, leur violence et même parfois leur douceur dans un univers apocalyptique où toute espérance semble bannie. Dès l'ouverture nous sommes fixés. Donnée à rideau ouvert, elle nous montre la table du Marquis de Calatrava, à l'heure du souper familial. Pendant que résonne le thème du destin, la fratrie ne partage pas le repas, elle le consomme sous la surveillance du maître des lieux. Tous sont figés, à l'image de Carlo enfant, idée géniale renvoyant directement à la pièce de Rivas d'où Francesco Maria Piave a tiré son livret. Ce gamin bien peigné, silencieux et trop sage avec sa cravate, son pull à col en V et ses grosses lunettes de premier de la classe symbolise le sentiment principal que développait Rivas : la vengeance. Il craint son père, mais il est la "lignée". Il a déjà en lui cette rigidité héréditaire qui exclut tout pardon, et bien sûr toute mésalliance. Superbement dirigé par Kušej, le gamin exprime par ses attitudes et ses regards tout ce qui bouillonne en lui lorsque le marquis meurt dans ses bras. Et sa mâchoire crispée comme ses yeux fixes ne disent qu'un mot : vendetta. Seule, Leonora avait laissé paraître, par des tout petits gestes, la tempête intérieure qui était la sienne au moment de ce repas. Partira-t-elle, quittera-t-elle ce monde clos pour suivre l'amour et, d'abord, Alvaro tiendra-t-il sa promesse ? Viendra-t-il ? Ces minuscules détails démontrent une vraie direction d'acteurs, donnant tout son sens à ce qui est beaucoup plus qu'une scène d'exposition, en en faisant le détonateur de la catastrophe annoncée. Pour Kušej, tout est déjà consommé, tout ne peut que mal se passer. Mélange de déterminisme, de fatalisme, de conséquences de divers fanatismes, sa vision est d'une absolue noirceur. On peut ne pas y adhérer, on peut la trouver discutable. Mais on ne peut lui nier sa parfaite cohérence, qui dès la fin du premier acte nous montre un vrai cadavre et deux autres en sursis. Si "destin" il y a, il est là, dans les conséquences du geste fatal involontaire d'Alvaro, qui tue Calatrava directement, mais condamne tout autant Leonora et Carlo à une mort certaine et annoncée.

Alvaro, justement. J'ai lu qu'on l'avait "enlaidi", qu'il apparaissait "moche" et même, appréciez le terme, "contre-glamour". Et pas chez n'importe qui, mais sous la plume d'André Tubeuf, peut-être le plus cultivé des critiques, l'un des rares à se laisser aller à mettre à nu ses émotions, à oser la subjectivité. J'ai depuis toujours une admiration et un respect sans limites pour cet homme qui, depuis près de cinquante ans, a fortement contribué à me faire encore plus aimer l'opéra. Alors je n'en ai que moins de scrupules à lui dire qu'à mon sens, il est passé totalement à-côté de ce que veut nous montrer Kušej. Pourquoi cette chevelure, cette veste de cuir, cette allure qui ne sont pas de mise pour un homme de noble ascendance ? Tout simplement parce qu'il est "l'autre", l'étranger, l'Indien, et tout cela est clairement dit dans le livret. Pour un Vargas, il est de mauvais sang, il est le métèque. Et toute mésalliance serait impensable, elle salirait à jamais le nom. Alors dans ce premier acte, Alvaro est l'absolu contraire de Carlo, dans le geste comme dans le costume. Qu'importe que Carlo soit alors un enfant, il portera les mêmes habits, entre Le Quesnoy et Deschiens, au II, une fois devenu adulte. Il n'y croisera pas Alvaro, mais visuellement le choc est très fort. C'est lui qui est ici "amoché", engoncé dans un carcan que la guerre ne lui a pas encore permis de quitter. Kušej joue merveilleusement sur ce contraste. Dès son apparition, Alvaro est le symbole de la liberté entrant dans la maison des interdits. Ses cheveux volent quand il enlace Leonora, il n'a pas d'entrave. Et c'est juste, Tubeuf a raison, il n'est pas "glamour". Il est "vrai", tout simplement.

Mais cette liberté et cette "vérité" d'un presque "chaste fol" ne durent que le temps d'un acte. Alvaro, séparé de Leonora dans sa fuite, sait qu'il a commis "la faute". Absent du deuxième acte, on ne peut que l'imaginer errant plus en quête de paix qu'en quête d'amour. Kušej a très bien perçu l'originalité de cette oeuvre où pourtant tout est là pour offrir un drame sentimental. Leonora et Alvaro s'aiment, mais cet amour ne s'exprime que dans un unique duo, au I, rendu ici volontairement très charnel. Le reste, tout le reste est histoire de vengeance et de rédemption. Croyant son amant à jamais perdu, Leonora veut expier, se laver de toute tache. Certains se sont moqués du choix fait par Kušej, lors de sa réception au cloître. Il va au contraire au bout d'une logique, celle de l'absolu adieu au monde. Sa grotte n'est pas celle dépendant d'un monastère, mais la grotte d'une secte, avec tous ses rituels. Il ne dénonce pas le catholicisme en tant que tel, il exacerbe le fanatisme sectaire pour mieux le pulvériser dans la scène ultime, avec son enchevêtrement de croix symbolisant l'effondrement d'un monde fermé. Le bain purificateur prend ainsi tout son sens, nouveau baptême lavant de tout péché, mais imposant la claustration pour un perpétuel et ne nos inducas in tentationem. Guardiano, vaincu, aura droit lui aussi à sa mort symbolique, prostré, sans voix, accoudé à la table.

La fameuse table, qui a tant fait parler...Seul élément du décor présent durant tout l'ouvrage, elle s'avère d'une importance capitale de par la multiplicité des symboles qu'elle évoque, et l'utilisation que Kušej en fait. Support du repas initial, puis siège des élans passionnés d'Alvaro pour Leonora, elle deviendra autel, lieu de prière, de duel, après avoir servi d'étal pour la maigre pitance donnée aux miséreux. Mais, surtout, elle ne bouge pas, elle s'impose, elle attire pendant quatre actes. Immuable, seul "personnage" rectiligne et anguleux de l'oeuvre, elle finit par imposer l'action qui soit se déroule autour d'elle, soit l'utilise. Cette table n'est rien d'autre que le "destin", froidement défini par son déterminisme de simple table. Il suffit de comparer les deux séquences inaugurales et terminales pour s'en convaincre : Calatrava régnait sur sa caste et va mourir, Guardiano dirigeait sa secte et n'est plus rien. Carlo enfant se taisait, Carlo adulte est mort. Leonora attendait de pouvoir fuir, son frère a tenu parole en lui offrant une fuite définitive. On guettait l'arrivée d'un Alvaro symbole de liberté, on voit sortir un Alvaro rédimé mais seul à jamais, jetant une croix inutile. Le point commun ? la table, comme un aimant.

 

La Forza del Destino à Munich - Au bout du sublime.

Acte IV : Jonas Kaufmann, Anja Harteros.

 

Kušej a trouvé sa ligne de narration, il doit mettre en scène les éléments qui vont amener l'inéluctable. Et d'abord, la guerre, ici vue comme urbaine. Point d'ennemi en scène, simplement les dégâts causés, dans un paysage évoquant les ruines du World Trade Center, mais comme simple élément de décor, sans la moindre ostentation. Ce qui l'intéresse, c'est le véritable couple de La Forza, celui qui enchaîne les duos à partir du III. Alvaro sauve Carlo, qui le sauve à son tour. L'amitié fraternelle est là, et vraie, sincère, profonde. Mais que l'on n'extrapole pas : ils deviennent frères d'armes, prêts à mourir l'un pour l'autre (comme Don Carlo et Posa, mais en beaucoup plus cru, en beaucoup plus viril), et toute autre suggestion de relation serait vaine. Leurs duos sont construits comme des duos d'amour, avec parfois la haine qui veut s'installer (mais la musique de Verdi est si subtile que même dans les passages les plus violents, elle ne parvient qu'à être une illusion de haine), et la majeure partie de la beauté de l'oeuvre est dans ces duos, où douceur et violence alternent dans une progression et une construction que l'on ne retrouve nulle part ailleurs chez Verdi. Il faut à Kušej deux bêtes de scène tant il leur demande d'aller au bout du possible. Et comme il les a...

Illustrer les scènes annexes est un casse-tête pour beaucoup, pas pour Kušej. Il se veut dans un drame, il y reste et même les interventions de Preziosilla sont teintées de noirceur. Qu'est-elle, après tout, plus qu'une gitane diseuse de bonne aventure ? Une pute à soldats, tout simplement, dont le si étonnant Rataplan  prend une tonalité de sonnerie aux morts. Quant à Fra Melitone, ses allures de Falstaff ne doivent pas faire illusion : il est la face sombre, hypocrite, de la secte. Beaucoup plus sombre que ses discours ne le laissent croire.

La Forza del Destino à Munich - Au bout du sublime.

Acte III.

 

De ces décombres, de cet amas de désillusion surgit une musique qui, quand elle est interprétée ainsi, compte parmi les plus sublimes écrites par Verdi. Asher Fisch y est pour beaucoup plus que ce que l'on croit de prime abord. Parfois, un grand chef est aussi un chef qui sait se faire oublier. Qu'on n'attende pas de lui une lecture analytique, et encore moins des torrents débordant d'effets. Mais il est lui aussi dans le drame absolu, dans une vision très "violence et passion" qui se fond dans le chant de tous les protagonistes. Chacun est parfaitement à son aise, dans le tempo qu'il a choisi, et est amoureusement accompagné, et relancé quand il le faut. Tout chante, frémit, s'agite, se déchaîne aux justes moments dans un parfait ensemble (le travail accompli en décembre y est certainement pour quelque chose, l'équipe étant exactement la même). Lui aussi a eu droit à son lot de critiques, se voyant reprocher un manque d'architecture et de vision d'ensemble. C'est-à-dire très exactement ce qui furent, avec l'écoute du plateau, ses qualités premières. Réussir de cette manière une Forza est en soi la preuve que l'on est un grand chef lyrique.

Comment chanter Preziosilla, qui est vulgaire, sans "chanter vulgaire" ? Je dirais bien que Nadia Krasteva est le point faible de cette distribution, si le rôle n'était pas lui-même la seule faiblesse de la partition. Indispensable pourtant, mais quasiment impossible à défendre tant son écriture est comme bâclée. Scéniquement, Krasteva est dans son rôle. Vocalement, elle ne parvient pas à être autrement que criarde, forçant les graves et arrachant tant bien que mal ses aigus. Mais on ne juge pas une cantatrice sur Preziosilla...

En revanche, voir Fra Melitone confié à un véritable chanteur qui n'en fait pas une espèce d'anticipation du Sacristain de Tosca montre le soin apporté à la distribution (tous les "petits" rôles sont d'ailleurs très bien campés, à l'exemple du Maestro Trabuco de Francesco Petrozzi, le seul autre "Italien" de l'équipe). Renato Girolami fait montre d'une grande présence, sait être intraitable avec les petits et ramper devant Guardiano, alléger (en apparence) le propos tout en soignant sa ligne de chant. Il y a du Falstaff dans son émission, pas seulement dans son physique. Ses stances, les essais de démonstration de son petit pouvoir sont toujours chantés avec une volonté de qualité de ligne qui rappelle qu'il est aussi un Don Magnifico, qu'il fut un Comte des Nozze, et qu'il fut formé par Sesto Bruscantini. La classe, même dans le grotesque.

En décembre dernier, le timbre de Vitalij Kowaljow m'avait impressionné par sa richesse harmonique. Ce 28 juillet, il accusait probablement une certaine fatigue passagère, la voix apparaissant comme légèrement voilée et la projection moins impressionnante. Mais le chant reste magnifique, jamais forcé. Bien entendu, dans cette représentation-là, nous n'entendons pas le creux autoritaire d'un Ghiaurov ou d'un Vinco, mais je sais que lorsque le physique ne le trahit pas, il en est très proche. Son intelligence lui a fait modifier son approche de Guardiano, plus dans l'autorité sereine que dans l'invective péremptoire. Là aussi, un grand artiste ne déparant nullement auprès du merveilleux trio réuni à Munich.

 

 

La Forza del Destino à Munich - Au bout du sublime.

Acte II : Anja Harteros.

 

De toute évidence, Anja Harteros est la Leonora idéale pour cette production. Son port de tête, sa façon de se mouvoir, altière, noble, extrêmement femme et pourtant virginale se fondent dans la vision sans espoir proposée par Kušej à un point tel que nous sommes plus proches de la fusion que de l'interprétation. Même dans les moments où l'élan s'impose, où elle doit lâcher la bride, elle contrôle le moindre geste pour conserver une espèce de distanciation qui nous dit : "à quoi bon, je connais mon destin". Et la voix suit cette même optique, contrôlée à l'extrême, marmoréenne, presque sévère parfois. Il y a de l'Isolde du III de Tristan dans ce chant qui espère un "au-delà" plus qu'il ne rêve d'un présent. On peut regretter une absence de sensualité (qu'aurait donnée une Sondra Radvanovsky, aujourd'hui la seule qui puisse lui être comparée, nous aurions eu alors une Leonora beaucoup plus "femelle", bouillonnante, volcanique même), on peut déplorer ce détachement, cette apparente froideur. Mais toute autre attitude aurait été un contre-sens, tant l'Histoire semble écrite dans ses yeux dès la mort du marquis, voire dès le lever du rideau. Et ce chant est porté par une cantatrice d'exception, qui sait toujours très exactement jusqu'où elle peut aller dans le flux de son phrasé, où la respiration ne semble là que pour la survie. Et que ce soit au cloître, avec Son giunta...Madre, pietosa Vergine (qui nous fait remonter très loin dans le passé pour proposer une comparaison possible...Giannini ? Arangi-Lombardi ? Seinemeyer, même ?) ou dans un Pace, pace mio Dio d'anthologie, nous entendons une violoniste dont l'archet serait arrondi pour assurer un legato idéal. Avec un éventail de nuances qui semble sans limites, mais qui est toujours sous contrôle. Il me faut toutefois émettre une réserve, toujours la même que dans sa Leonora du Trovatore, dans son Elisabetta et même dans son Elsa. Son timbre, exceptionnel du grave jusqu'au haut-médium, devient parfois un peu acide dans l'aigu. Comme s'il lui manquait cette fondamentale qui fait la vraie spinto, et que Radvanovsky, là, possède superbement. Comme si cet aigu ne résonnait que de la poitrine à la racine des cheveux, sans naître du bas du corps. Sans réellement se détimbrer, le son perd de sa richesse. Mais cette sensation m'est apparue moins nette en cette fin juillet. Comme si elle avait pris conscience de ce défaut, et qu'elle commençait à le corriger. Si elle y parvient, elle sera alors pour moi au sommet, dans l'Olympe des plus grandes tragédiennes du chant. Même si elle restera toujours à bonne distance, un peu froide, parfois glaçante. Comme une Garbo qui n'aurait jamais tourné Ninotchka...Mais ne nous plaignons pas. Il y a dix ans, nous rêvions d'une cantatrice comme elle. Aujourd'hui, nous en avons plusieurs...

 

La Forza del Destino à Munich - Au bout du sublime.

Acte IV : Jonas Kaufmann, Ludovic Tézier.

 

Mais La Forza, avant d'être l'histoire d'une femme face à son destin, est avant tout la rencontre de deux hommes que tout oppose. Chacun est issu d'une grande lignée, mais si Carlo est l'héritier de traditions rigides, Alvaro incarne l'homme libre. En réunissant ces deux hommes, Verdi compose, en trois duos, l'une des plus belles progressions dramatiques de toute l'Histoire de l'opéra. Les trésors du passé nous ont laissé des témoignages exceptionnels (Caruso/Scotti, Bechi/Lauri-Volpi, Del Monaco/Warren...), et ce qu'ont offert une nouvelle fois Jonas Kaufmann et Ludovic Tézier est du même sang. Théâtralement, d'abord. Pour Tézier, cette production avait été en décembre une sorte de révélateur. Lui, que l'on avait connu si mal à l'aise en scène, si gauche (et même dans Wolfram, un comble ! Minnesanger statufié laissant couler des Lieder d'une absolue pureté, il semblait ailleurs, s'excusant d'être là...), lui qui surjouait l'Albert de Werther devenait enfin "acteur" de son chant. Kaufmann l'avait bousculé, poussé dans ses retranchements. Il l'avait guidé, et il s'était libéré. Quelques mois plus tard, la leçon a porté. Les deux se répondent, chacun relançant l'autre, et Kaufmann, qui habite toujours ses rôles de façon totale, même quand il ne chante pas, même quand il observe (souvenons-nous de son premier acte de Parsifal au Met), n'est plus le meneur du jeu. Et Kušej leur demande de véritables prouesses physiques, imposant de vrais duels, de vrais combats. Ils ne "jouent" plus, ils "deviennent" Alvaro et Carlo, symboles de l'impossible fraternité. Jusqu'aux acrobaties sur la table, sans retenue aucune, ils nous font croire que le couteau se plantera vraiment dans la gorge ou le ventre de l'un d'entre eux. Mais quand ce sera le cas, le geste se fera d'une absolue discrétion, presque invisible. Comme le constat terminal que tout ceci n'était après tout qu'une suite de malentendus visant à confirmer trois solitudes. Car comme Leonora, Alvaro et Carlo sont nés solitaires, et les chemins qu'ils ont pris ne peuvent qu'accentuer l'impossibilité du partage. Alors, seul le chant peut leur permettre de prendre une sorte de revanche contre ce destin implacable. Solenne in quest'ora  donne le ton, attaqué pianissimo comme seul Kaufmann sait le faire (murmuré ET projeté), et tenu comme la confidence d'un dernier à-Dieu. Sublimé par une cantilène hors-norme (le gruppetto dégusté sur Vi stringo al cor mio...), il pourrait très bien clore l'ouvrage, comme le fera O terra, addio d'Aida à qui il ressemble tant. Mais Alvaro ne peut mourir, l'histoire n'est pas terminée. Tézier se fond dans le chant de Kaufmann, dans le même soupir, allégeant à l'extrême, mais ne détimbrant jamais. Et la progression culmine dans le Invano, Alvaro du IV, véritable explosion de violence théâtrale et vocale, mais d'une violence toujours contrôlée. Kaufmann se joue de la terrifiante difficulté de ce passage (ambitus, écarts, éclats...) avec une maîtrise simplement hallucinante, retenant le moment où il arrachera l'épée, provoquant un Finalmente ! libérateur à Tézier, qui ne s'est peut-être jamais lâché ainsi. Rarement la notion de "tension" aura été à ce point montrée...et chantée. Deux "frères contraires" sont allés au bout d'eux-mêmes : A entrambi morte...

Avant cela, avant ce climax qui nous laisse littéralement au tapis, chacun avait pu montrer cette idée de solitude inéluctable dans des airs comptant, là aussi, parmi les plus complexes et aboutis composés par Verdi. La vita è inferno all'infelice semble ici avoir été écrit pour Kaufmann, tant chaque inflexion de la phrase sonne juste, tant chaque mot est "senti", tant il peut faire valoir sa science unique de la nuance (l'attaque de O tu che in seno agli angeli, venant de nulle part...), et tant il conserve une réserve en refusant l'épanchement inutile. Unique et, pour ce répertoire, encore une fois seul au monde.

Tézier atteint presque le même niveau de qualité dans son Urna fatale, sublime de timbre et de legato, mais que suit un Egli è salvo un rien plus timide, plus prudent peut-être, à l'image de sa cadence un peu trop sage. On devinerait presque qu'il la modifie au tout dernier moment afin de l'assurer (sans pour autant que l'on attende le la bémol qu'ajoutait Warren). Un rien de mordant supplémentaire, un timbre un peu plus noir (n'oublions pas qu'il se réjouit qu'Alvaro ait survécu pour mieux le tuer lui-même) et lui aussi frôlerait la perfection.

Mais qu'importe cette infime réserve (quel autre baryton pourrait chanter cet air ainsi ?), cette soirée prouve qu'un trio verdien idéal existe aujourd'hui, et permet de rêver à d'autres moments d'exception. Une nouveau Don Carlo, par exemple, qui ferait oublier qu'à Salzburg, le couple Kaufmann/Harteros avait été un peu l'arbre merveilleux qui cachait une forêt de clés de fa allant du médiocre à l'impossible. Ludovic Tézier en Posa, à la place d'un Hampson fâché avec la justesse, pauvre de timbre et qui avait plus cherché à rivaliser qu'à communier avec son partenaire, voilà qui aurait une certaine allure.

Oui, nous avons des raisons d'espérer après de tels moments où Verdi est, enfin, célébré.

 

 

 

 

 

© Franz Muzzano - Août 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'oreille de Franz
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commentaires

Elisa Marchand 13/08/2014 21:38

Mille mercis pour ce compte rendu réfléchi teinté aussi d'humour de cette "Forza del Destino" et quelle interprétation brillante du trio Harteros,Kaufmann,Tézier qui vivent leurs rôles !

ANNIK BALARD 13/08/2014 14:01

Je découvre votre site et ne peut qu'être d'accord et vous remercier pour votre analyse de la Forza ;
je n'ai pas compris les différentes critiques de cette mise en scène et de ces chanteurs merveilleux.
Inconditionnelle de Jonas et de Ludovic Tezier, quel bonheur de les voir réunis et dans une osmose si
parfaite. Je rêve d"autres Verdi - le bal masqué peut être ??? encore bravo pour votre analyse - j espère
avoir des places à Munich en Mai prochain ...

MACHADO Marie-Laure 12/08/2014 22:25

Belle et DIDACTIQUE (très important!) analyse de la mise en scène de Kusej !

Carlo Ciabrini 11/08/2014 12:33

Là aussi, je ne vais pas parler des chanteurs, je pense que nous ne serons jamais d’accord, ce n’est pas la peine de croiser le fer pour rien.
Mais la mise en scène : honnêtement je reste confondu, voir admiratif de ce que vous écrivez (ni voyez là nul flatterie, ce n’est pas mon genre). Je suis encore resté quelque année en arrière.
Mais ma question est la suivante, n’y voyez-vous pas, non pas une trahison de Verdi mais d’aller porter un message que le compositeur ne demandais pas. J’ai vu beaucoup de version de concert ou la souffle de la musique était bien suffisant.

Franz Muzzano 11/08/2014 16:08

La Forza est à elle seule assez déroutante pour le novice, de par son intrigue pour le moins complexe. Et justement, je trouve qu'il la rend très claire.

carlo ciabrini 11/08/2014 14:12

Tout a fait ok pour Chereau, par contre de Tristan que j'ai vu en dernier était en dessous de tout.
Et pensez vous ( pour la forza) que cette MES ne détourne pas le novice de cette musique si fabuleuse a elle seule.

Franz Muzzano 11/08/2014 13:13

Il est possible, voire probable, que ni Verdi, ni Piave, ni même Rivas ne pensaient que l'on puisse aller si loin dans la représentation de la tragédie qu'ils ont créée. Mais je suis sincèrement convaincu que Kušej est allé puiser au fond de la partition et du livret tout ce qui peut y être suggéré, même parfois inconsciemment. La solitude, qui est la marque des trois principaux personnages (et même des quatre, Giardiano aussi est profondément seul), est mise en avant et magnifiquement synthétisée dans la scène finale. Verdi ne nous raconte pas qu'une histoire d'amour impossible, et de vengeance inéluctable. Ce serait un peu trop "lacrymal", voire eau de rose. Dans "La Forza", la musique dit tout, c'est vrai. Mais le théâtre existe pour, non pas se montrer redondant ni simplement illustrer, mais pour que l'image se fonde, fusionne avec la partition. Ici, c'est pour moi une totale réussite, qui n'est en rien une trahison. Et rien de ce que suggère Kušej n'est contraire à ce que nous racontent Verdi et Piave. Je comparerai son travail à ce qu'a pu proposer Chéreau dans son Elektra, son Tristan, et bien entendu son Ring, qui fut massacré en 1976, avant que l'on se replonge dans le livret (et les didascalies) pour s'apercevoir qu'il était extrêmement fidèle aux désirs de Wagner (voir pour cela son témoignage dans le livre "Histoire d'un Ring").

Jean-Pierre MONDEIL 08/08/2014 11:15

Je découvre votre site et ne peux que m'incliner devant votre analyse de ce spectacle... L'un de ceux qui vous font croire que vous êtes au centre du monde et que l'univers entier gravite autour de la scène.
Comme vous, je n'ai pas été choqué par la mise en scène et suis même surpris d'apprendre qu'elle aurait été vilipendée... Reste que ce qui nous tient, c'est la musique, le chant, et que de ce côté-là j'imagine mal qu'il puisse y avoir débat contradictoire.
Amicalement

Roger Yaeche (Italopera) 06/08/2014 20:42

J'ai décidé d'écrire un commentaire, mais je suis atteint du syndrome de la page blanche. Oui, soudainement, je ressors et reste totalement muet, devant une telle interprétation du génie de Verdi, et aussi devant ces lignes écrites, mon cher Franz, d'une main de maître, comme tu es seul à pouvoir le faire.
Que de beautés égales, dirait Mario Cavaradossi, à savoir le chant d'une part, ta science de l'analyse avec les mots choisis qui conviennent d'autre part.
Merci Franz, du fond du coeur !

Franz Muzzano 06/08/2014 21:40

Merci Roger :)

HELENE ADAM 05/08/2014 22:14

J'ai exprimé plusieurs fois ma passion pour cette représentation de la Forza del destino (que j'ai vue en live à Munich le 5 janvier avant de la revoir sur ARTE le 28 juillet) ; votre analyse est parfaite. Le 5 janvier quand les duos ont commencé la salle a retenu son souffle consciente, je crois, de toucher effectivement au sublime, quand tout est au point, le sens de l'action, la beauté de la musique, du chant, des mouvements, incroyablement coordonnés et si naturel. La Forza de cet été est encore plus accomplie avec sans doute une interprétation plus hard, plus violente du personnage d'Alvaro.... Merci pour ce commentaire, mon cher Franz... Je partage à 200%.

Franz Muzzano 06/08/2014 01:13

Merci, chère Hélène. C'est très simple d'écrire sur un moment qui touche à la perfection, en fait :)

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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