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20 août 2014 3 20 /08 /août /2014 19:41
Il Trovatore à Salzburg - Fifty shades of red, un chef et une étoile.

Oui, visuellement cinquante nuances de rouge, au moins, mais que dire du nuancier proposé par Gatti pour ce Trovatore absolument fabuleux par son approche et par sa réalisation. Très loin de la production démonstrative qui justifierait la célèbre phrase "donnez-moi les quatre meilleurs chanteurs du monde et je vous monterai cette oeuvre", nous sommes dans une espèce de redécouverte d'un opéra qui, avec le temps et certaines traditions, avait perdu beaucoup de son essence originelle.

Il Trovatore est un opéra paradoxal. Il est un recul (au sens temporel) dans la production verdienne, en ce sens qu'il revient à certaines formes purement belcantistes, dans l'écriture vocale et la construction d'ensemble (succession d'airs, duos, trios, choeurs sans réelles phases de transition, comme on en trouvait dans Attila, Rigoletto et évidemment Macbeth). Mais il est en même temps annonciateur de nombreux ouvrages à venir, de Traviata à Otello en passant par Aida ou La Forza. Et ces petits détails qui surgissent ça et là, ce n'est pas sur le plateau qu'on les entend, c'est à l'orchestre. J'étais très sceptique après avoir entendu la soirée du 9 août, probablement trahie par la prise de son. Mais celle du 15 me fait pardonner à Daniele Gatti sa calamiteuse Traviata milanaise. Des Wiener Philarmoniker de gala l'ont suivi dans une lecture de l'oeuvre de bout en bout passionnante, qui tient parfois de la miniature dans le travail d'orfèvrerie. L'énergie est là, toujours, et encore plus dans les tempi retenus où elle est intérieure. Jamais le déchaînement ne vient couvrir le plateau, et clarté et légèreté sont présentes du premier roulement de timbales jusqu'à l'ultime accord. Avec un tel orchestre (le velours des cordes, la précision et l'équilibre des bois, le sans-faute des cuivres !!!), sa démarche trouve le véhicule idéal. Je n'aime pas le terme "dépoussiérage", que certains emploient parfois à tort, par exemple pour qualifier le récent Otello d'Orange (en fait, pour en justifier les failles). Mais il pourrait tout à fait s'adapter à ce Trovatore, en ce sens que Gatti le débarrasse de certaines habitudes, et lui redonne l'équilibre que Verdi a si savamment dosé. Et explique peut-être certains choix dans la distribution, à commencer par celui de Francesco Meli.

Un Ottavio, un Almaviva, un Nemorino pour incarner Manrico ? Même si, à 34 ans, il s'est depuis quelques années lancé dans des Ballo ou des Boccanegra peu convaincants, j'en étais resté à ses Alfredo et Duca. Nous sommes loin, a priori, de la vaillance du rôle-titre. Mais d'où vient cette idée de "vaillance" ? Des interprétations légendaires que nous gardons tous en mémoire (Vezzani, Lauri-Volpi, Corelli voire, dans l'excès souvent, Bonisolli), qui parvenaient à conjuguer la ligne pure de Ah ! si ben mio avec le tonitruant Di quella pira (et, en ce qui concerne Corelli, pour l'éternité). Mais qui créa Manrico ? Carlo Baucardé, un Arturo des Puritani, un Poliuto, et, d'abord, un Duca. Et, surtout, il le créa par défaut, puisque Verdi l'avait écrit en pensant à Raffaele Mirate, le créateur de ce même Duca, spécialiste de Donizetti et de Rossini. Une trajectoire qui ressemble étrangement à celle de Francesco Meli...Alors ceux qui attendent l'histrionisme en seront pour leurs frais, ce Manrico-là est trouvère avant d'être guerrier. La voix a tout de même pris du volume et de la largeur, lui permettant de proposer de très beaux moments dans lesquels sa fréquentation du bel canto est utilisée de façon magistrale. La conduite du souffle est parfaite, la ligne admirablement contrôlée, le timbre riche. Les nuances sont délicatement amenées, avec des pianissimi toujours habités, même si j'aurais aimé qu'elles ne se limitent pas à des contrastes forte/piano d'une phrase à l'autre, mais soient présentes "dans" la phrase, et même "dans" la note (ce que réussissait si bien Kaufmann à Munich), par exemple dans le Ah ! si ben mio. Le pari d'un Manrico plus léger que de coutume serait parfaitement tenu s'il n'y avait pas les ensembles, dans lesquels Meli ne peut rivaliser dans la projection, et est très souvent couvert, à l'image du trio Di geloso amor sprezzato. Et, bien évidemment, la pira  le dépasse (le tempo infernal pris par Gatti l'aide beaucoup, en particulier pour un O teco escamoté à la reprise), et l'All'armi final est douloureux (la note grave de la version originale donnée ici étant plus sonore que l'aigue, qui semble presque "suggérée"). Mais les ayatollahs du contre-ut (ici, un si) devraient se faire une raison, on ne juge pas un Manrico sur une note. Et ce trouvère-là est un pur chanteur, passé maître dans l'art du legato et du phrasé. Bien entendu, il n'aurait probablement pas été retenu dans une conception plus "héroïque", plus extérieure de l'ouvrage, où ses partenaires se seraient livrés au petit jeu de celui qui chanterait le plus fort, poussés par un orchestre tonitruant. Mais avec Gatti, en ce mois d'août, c'est "de la musique avant toute chose". Cette production pourrait bien s'avérer déterminante pour la suite de la carrière de ce ténor à suivre de près.

 

Le choix effectué pour la distribution des quatre principaux rôles est par ailleurs significatif de ce que le Festival a cherché à produire, avec ce Trovatore "nettoyé". A priori, dans une version "classique", aucun des chanteurs n'aurait trouvé sa place. Leonora était lyrique, tendance colorature, la voilà lyrico-spinto. Manrico, on l'a vu, vient du bel canto, Azucena du baroque tendance Spinosi, et Luna restera comme l'un des plus grands ténors de ces quarante dernières années. Tout semble voulu pour repenser l'approche de l'oeuvre, je dirais presque pour l'alléger. Superbe réussite, qui a tout de même ses limites.

J'avais émis quelques réserves concernant Marie-Nicole Lemieux lors du Tancredi donné en mai dernier à Paris. Malgré l'acoustique exceptionnelle du Théâtre des Champs-Élysées, la voix, superbe, avait du mal à passer la fosse. Bien évidemment, sur une prestation télévisée et radiodiffusée, il est impossible de se rendre compte de la teneur réelle de sa projection. Tout semble impeccable de ce côté là...sauf qu'en écoutant bien, on s'aperçoit que certaines notes suivies d'un silence de l'orchestre ne résonnent pas dans la salle comme on l'entend pour Luna et surtout Leonora. Et que bien souvent, dans les ensembles, elle est couverte par ses partenaires. Alors les techniciens du son ont-ils accompli un travail remarquable pour équilibrer la balance, en tournant un peu le bouton quand elle intervient ? J'aurais tendance à le penser, et seuls ceux qui étaient dans la salle pourraient me dire si je me trompe. Reste qu'elle est comme une tornade sur scène, jouant tout d'abord sur le contraste (un Stride la vampa chanté "buffa", suivi par un Condotta ell'era in ceppi et un Perigliarti ancor habités, torturés, spectraux), avant de totalement se lâcher, parfois même presque trop. Scéniquement, elle est incontestablement une magnifique Azucena. Mais vocalement, je suis moins séduit parce que tout simplement, j'entends souvent plus un Arsace qu'une gitane qui est en fait le personnage-clé de cette histoire abracadabrante. Ses graves pleins, jamais écrasés et son médium somptueux viennent compenser un aigu un peu serré, mais ne le font pas oublier. L'écriture d'Azucena est meurtrière, exigeant une tessiture qui se doit d'être toujours servie par un chant d'une grande richesse de timbre. Lemieux se montre encore trop "rossinienne" dans son approche du rôle (à l'image de ses passages coloratures en gammes descendantes, toujours donnés staccato, ce qui brise quelque peu le phrasé verdien). Mais ce caractère a aussi ses avantages, lui donnant par exemple une précision et une diction exemplaires. Quand la voix suivra l'engagement théâtral, elle sera de toute évidence une très grande Azucena (certains évoquent déjà Amneris...qui demande de tout autres moyens). Mais pour cela, elle devra probablement faire des choix. Nous pourrons voir son évolution dès l'an prochain, elle est programmée en gitane à Orange.

 

Il Trovatore à Salzburg - Fifty shades of red, un chef et une étoile.

Marie-Nicole Lemieux, Riccardo Zanellato, Plácido Domingo.

 

Parler de Plácido Domingo dans cette production est un exercice difficile. Soyons honnête, si un quelconque Ernest Chounard avait chanté Luna de cette façon, nous aurions tous été sanglants dans nos commentaires, et les plus gentils d'entre-nous auraient conclu à l'erreur de casting, même après l'annonce d'un problème de santé. Oui mais voilà, nous parlons d'une légende vivante de l'art lyrique, qui nous a offert une multitude de moments inoubliables. Alors dans ce cas-là, je tolère beaucoup de choses. Et je reste confondu d'admiration devant le sublime musicien qu'il est resté, et face au prodigieux acteur qui, scéniquement, campe un comte d'anthologie. Probablement, de toute l'équipe, celui qui se montre le plus juste et le plus investi, en tout cas le plus bouleversant. Malgré le fait qu'il a largement l'âge d'être le père de Manrico, donc de son frère, et d'ailleurs de tous les chanteurs du plateau, je crois en ce Luna. Il n'en fait pas un "méchant", c'est impossible pour au moins deux raisons : tout dans son jeu montre le véritable amour qu'il porte à Leonora, je dirais même la pureté de cet amour. Et son timbre lui interdit toute véritable méchanceté. Le voudrait-il qu'il ne le pourrait pas, il reste encore trop de soleil dans cette voix, trop de chaleur. Alors oui, bien sûr, le souffle est court (la représentation du 9 était pire pour lui sur tous les plans, et il se verra contraint d'annuler les trois suivantes suite à une infection pulmonaire, qui était à l'évidence déjà présente en ce 15 août), il ne peut pas tenir la ligne d'il balen del suo sorriso comme elle devrait l'être, et ne cherche pas à s'en cacher. Au contraire, les respirations qu'il est contraint d'ajouter sont placées de telle façon que le mot qui suit est mis en valeur, comme s'il "disait" son texte plus en conteur qu'en chanteur. À bout de voix, il parvient tout de même à provoquer une émotion intense, communiquant au public sa propre douleur. Certes, la cabalette qui suit est difficilement défendable, mais ces codes issus du bel canto sont avant tout des moments de bravoure, et cette bravoure il nous l'offre autrement. En redevenant un artiste comme les autres, d'une rare humilité, qui vit un soir difficile et s'impose d'aller au bout en respectant la partition. Et pourtant, il manque des notes, il en manque même beaucoup dans l'aigu. Non, il ne chante pas ce que Verdi a écrit, mais à lui je le pardonne, non parce que c'est lui (enfin, pas seulement...), mais parce qu'il chante ce que Verdi a suggéré. Ces fameux aigus n'ajoutent rien au "sentiment" de Luna, ils mettent en valeur la voix de ce que doit être un véritable baryton Verdi. Il ne l'est pas, et le sait parfaitement. Alors, plutôt que de risquer l'accident en cherchant à prouver quelque chose, lui qui n'a plus rien à prouver à qui que ce soit, il donne la quintessence de la mélodie verdienne, sans ses agréments. Et tout cela avec un art des nuances absolument inouï, toujours servi par une projection qui, elle, n'a pas faibli. Bien souvent, dans les ensembles, on sent qu'il se retient pour ne pas couvrir ses partenaires, en particulier Meli. Mais malgré l'indisposition, tout son corps résonne, tout en lui vibre et la voix se déploie de façon souveraine. Et si son E vivo ancor ! final, digne d'un Otello, concluant une ultime scène d'une puissance théâtrale hallucinante, devait être son chant du cygne, ce serait alors le plus beau des points d'orgue d'une exceptionnelle carrière.

La critique s'est assez peu intéressée à Riccardo Zanellato, pourtant Ferrando de première classe. À 45 ans, il s'impose comme l'une des basses italiennes actuelles incontestables, donnant la définition de ce que doit être une basse "chantante". Son Di due figli est un modèle de contrôle du phrasé, sur un tempo très retenu proposé par Gatti qui lui permet de mettre en valeur tous les ornements d'un air trop souvent sacrifié. Et quand tant d'autres hachent le phrasé, lui offre un legato d'école. Il est programmé à l'automne 2015 en Oroveso au Théâtre des Champs-Élysées, il faudra l'y entendre.

 

Il Trovatore à Salzburg - Fifty shades of red, un chef et une étoile.

Anna Netrebko.

 

En voyant cette production, on peut se demander pourquoi l'ouvrage ne s'appelle pas Leonora, tant il est ici évident que cette histoire n'a d'intérêt que par la présentation d'une figure d'amoureuse éperdue allant au bout des chemins de la passion. La filiation de Manrico ou de Luna n'a finalement guère d'importance, tant le scénario est peu crédible, pour ne pas dire qu'il frise le ridicule. Mais la façon dont la dame d'honneur de la Princesse d'Aragon s'embrase, se consume, passe par tous les stades du sentiment amoureux, telle que Verdi la traduit par le chant, voilà le seul argument recevable de cet opéra. Tout converge vers elle, l'affrontement des deux frères n'a de sens que parce qu'elle est leur quête. Et plus que Manrico, c'est l'Amour qu'elle recherche. Jusqu'au sacrifice. Leonora a quelque chose d'Isolde, de Sieglinde, dans sa volonté d'absolu. Et comme Verdi lui écrit un rôle d'une exigence vocale inouïe (spinto et colorature, extatique et explosive, et d'une tessiture à la limite du possible), il exige une cantatrice d'exception. Il y a quelques années, beaucoup auraient souri en entendant le nom d'Anna Netrebko associé à cette immense figure. Aujourd'hui, les mêmes ne peuvent que rendre les armes. Ce qu'elle a offert tout au long de cette soirée du 15 marquera à jamais sa carrière comme une sorte d'accomplissement (provisoire) du travail qu'elle a amorcé depuis quelque temps. Bien sûr, les pointilleux trouveront toujours à redire sur une phrase un peu détimbrée lors d'un dialogue de liaison, sur telle ou telle note un peu moins "dans la couleur". Mais l'évidence s'impose, elle est une Leonora idéale, vocalement et scéniquement. Plus "femelle" qu'Harteros, plus torche vive, elle se laisse totalement aller, jusqu'à suggérer un érotisme certain. Quant au chant, il approche réellement la perfection. Homogène sur tout le spectre, avec des graves dont on se demande encore où elle est allée les chercher tant ils sonnent plein, riche, timbrés, jamais appuyés ni forcés. Et son aigu n'a pas bougé, toujours aussi sûr, maîtrisé, contrôlé et ce quelle qu'en soit la nuance. Le médium a acquis une largeur qui lui autorise tout. L'éventail des couleurs est infini, tout comme celui des nuances, avec toujours une projection qui, même dans les pianissimi les plus extatiques, fait trembler tout Salzburg et ses faubourgs. Que l'on écoute son Tacea la notte placida, donné archet à la corde et assis sur une fondamentale grave gigantesque, et l'on comprend le sens du mot "legato". Ensuite, que l'on déguste le Di tale amor che dirsi qui s'enchaîne. Oui, il s'agit bien de la même cantatrice, ici dans la colorature détaillée par une orfèvre, où tous les ornements écrits sont non seulement respectés, mais magnifiés. Je pourrai entrer dans le détail de tout son rôle, montrer à quel point elle "conduit" les ensembles, passant au pur spinto avec la même aisance, et surtout réussissant le tour de force de non seulement conserver cette qualité tout au long de la soirée, mais d'encore s'améliorer au fur et à mesure qu'elle avance dans sa quête amoureuse. Jusqu'au point culminant que constitue D'amor sull'ali rosee. Là, le temps s'arrête, et l'on vit un moment comme on en connaît très peu dans une vie d'amoureux de l'art lyrique. On n'entend plus Anna Netrebko, on entend LE chant, dans toute sa pureté, sa plénitude, sa quintessence. Tout est là, lyrisme, sens des mots, trilles exceptionnels ne brisant pas la phrase mais la sublimant, timbre de miel et d'or liquide qui n'oublie pas d'être charnel, tout...Du domaine de l'indicible, et surtout de l'incomparable (et Dieu sait si des comparaisons stupides ont immédiatement été faites). Il y eut de grandes, d'immenses Leonora, que je n'ai entendues qu'au disque. Anna  Netrebko est actuelle, vivante, dans ses plus belles années et nous offre des moments comme ceux-là. Ce qui doit nous interdire tout autre commentaire qu'un merci.

Pour une telle étoile illuminant la nuit salzbourgeoise, il faut un accompagnateur qui sache créer l'écrin, le mettre en valeur et surtout ne jamais en briser les contours. S'il n'y avait qu'une seule raison pour justifier le parti-pris de Gatti, ce serait qu'il doit tout simplement laisser Netrebko lui faire l'amour à chaque fois qu'elle intervient. D'où ses tempi retenus (mais jamais "lents", il respire avec elle, comme avec tous les autres). Ils sont perpétuellement "ensemble", non pas de manière solfégique, mais de façon fusionnelle. Jusqu'au trio final, où avec Netrebko ils poussent Meli et Lemieux à se dépasser et à en faire un moment de pure grâce.

 

Comment mettre en scène une histoire aussi abracadabrante ? Dans laquelle l'intrigue ne tient pas, mais alors vraiment pas ? Alvis Hermanis a trouvé ce qui est peut-être la solution idéale : ne pas s'en préoccuper plus que nécessaire, et partir sur le postulat que tout ceci n'est qu'un rêve. Celui d'une gardienne de musée amoureuse d'un tableau, Le joueur de luth de Giovanni Busi (Le Cariani). Elle se créé son propre fantasme, dans lequel le musicien s'animerait et l'aimerait. Et le conférencier (Ferrando), le gardien de nuit (Luna), une guide un peu excentrique (Azucena) vont se trouver transportés avec elle en plein quinzième siècle, où elle sera devenue Leonora et le joueur de luth Manrico. Alors plus de bûcher, plus d'enclumes, pas même de gitans, mais des tableaux qui se mettent à vivre, et des personnages qui en sortent : Luna devient le Montefeltro de Piero della Francesca, Leonora l'Éléonore de Tolède de Bronzino. Tous ces tableaux vont apparaître et disparaître au fil de l'histoire, chacun ayant un sens en rapport avec l'action (ce qui est la seule limite à cette mise en scène, elle ne peut être pleinement appréciée qu'en étant vue plusieurs fois). Et tous ayant un point commun, transposé sur les costumes : la couleur rouge, et toutes ses nuances. Du rouge feu au rouge sang, en passant et insistant sur le rouge passion, le rouge emplit le plateau durant toute la première partie. Mais quand la mort s'annonce, les toiles disparaissent, seules restent les cimaises et quelques tableaux à terre, comme oubliés, permettant à Leonora de pratiquement "faire l'amour" avec le portrait du joueur de luth.

 

Il Trovatore à Salzburg - Fifty shades of red, un chef et une étoile.

Anna Netrebko.

 

Le rêve s'éteint, Leonora redevient pour un temps gardienne, avant que les personnages ne reviennent pour terminer l'histoire. Dans laquelle les rapports mère/fils, seul élément réellement fort du livret de Cammarano et de la pièce de Guttièrez, sont illustrés par de nombreuses Vierges à l'Enfant. Mise en scène, décors et costumes de toute beauté, intelligente et se focalisant sur l'essentiel, la soif d'amour de Leonora. Dans laquelle la passion croise la violence, les secrets, les non-dits. À mille lieues du Regietheater polluant encore trop de scènes lyriques (voir Bayreuth...), une parfaite symbiose entre scène et fosse pour un Trovatore qui restera une référence musicale et théâtrale (Salzburg a de la chance avec cette oeuvre, qui n'y avait pas été reprise depuis plus de cinquante ans, quand Karajan y dirigea Price, Corelli, Bastianini et Simionato). Gatti est pardonné de sa Traviata fautive, Meli laisse entrevoir la possibilité d'un second ténor italien de grande classe pour des productions futures (j'avais oublié, en déplorant leur absence, l'excellent Stefano Secco, qui vient d'offrir un merveilleux Riccardo du Ballo à Verone), un dieu du chant a peut-être offert sa dernière grande prestation et, surtout, une étoile a été confirmée Prima donna assoluta, par son seul génie et surtout par son travail. Pour Anna Netrebko, il y aura un avant et un après Salzburg 2014. Merci.

 

 

© Franz Muzzano - Août 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'oreille de Franz
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commentaires

Gilles 28/08/2014 17:00

Je viens de découvrir votre blog et je ne me lasse pas de vous lire (ainsi que les discussions qui suivent votre analyses).
Concernant ce Trouvère salzbourgeois, je suis globalement d'accord avec vous : Netrebko grandiose, Meli excellent dans les passages belcantistes du rôle de Manrico, Lemieux surprenante, mais finalement convaincante (à confirmer en effet à Orange en 2015).
Mon seul point de désaccord concerne la prestation de Placido Domingo... Je ne lui pardonne pas un tel désastre... Il a beau être et surtout, avoir été un des plus grands chanteurs de tous les temps, ce n'était tout simplement pas possible, le 15 août... Et son indisposition n'arrangeait évidemment pas les choses... Quel ego le pousse à continuer à se produire dans ces conditions ? Trop de "trucs", d'escamotages, de phrases hachées... Je trouve cela très triste, moi qui l'admire tant... Il faut savoir quitter la scène...

Ciabrini 31/10/2014 15:55

je citerai l'ami Tubeuf

http://bit.ly/1nWfYu4

je suis d'accord sur son avis surtout pour le pauvre Meli, quant a Lemieux, sans interet

Franz Muzzano 02/09/2014 12:00

Je vous accorde que les deux rôles ne sont pas comparables :) Simplement, deux hommes un peu à bout de voix qui parviennent malgré tout à faire de la musique.

Gilles 02/09/2014 09:28

J'y étais... Grand souvenir en effet!
Mais il y a loin des quelquesn phrases du Sprecher à l'ampleur du rôle de Luna... dont la prestation de Domingo m'a rendu très triste.

Franz Muzzano 29/08/2014 01:41

Merci pour ces encouragements, cher Gilles. Oui, je comprends votre désaccord concernant Domingo. Il est clair qu'un néophyte découvrant l'oeuvre et le chanteur aurait trouvé qu'il était à l'évidence le maillon faible de cette production. Mais je persiste tout de même, il savait très bien qu'il ne pourrait pas (plus ?) être un Luna tel que l'on souhaiterait l'entendre. Mais écoutez tout de même ce qu'il réussit à offrir, sur le simple plan de l'interprétation. Ce sens du "mot juste", cet engagement et, souvent, cette mise en retrait lui ont fait honneur. Cela m'a rappelé une anecdote, datant de 1986 je crois, lors d'une représentation de "Die Zauberflöte" à Favart, mise en scène par Bluwal. Quand est venu saluer le chanteur qui avait interprété le "Sprecher", j'ai, avec quelques autres lancé une ovation pour le moins sonore. Mon voisin m'a demandé, je cite, "vous criez bravo pour cette merde ?". Les quelques phrases de ce Sprecher avaient été données par un homme qui n'avait plus beaucoup de timbre, qui avait quelques problèmes de souffle, mais qui pourtant offrait une ligne de chant absolument exemplaire, emplissait Favart en chantant piano comme l'aurait fait un violoncelle. Il avait alors 77 ans, et se nommait...Hans Hotter.

ciabrini 22/08/2014 11:38

Nous ne serons pas d'accord, bien sur sauf Sur la somptueuse Netrebko, une ou deux vocalises hasardeuses, mais un tel engagement. Pourquoi avoir si mal habillé une si jolie femme en gardienne?
Meli ( quelle différence avec un r en moins) est largement insuffisant, dès son "deserto sulla terra est en perdition. Le fruit est abimé, déjà dans Bolena on le voyait. madame Lemieux n'est pas dans répertoire. Quant à Domingo je ne comprends toujours pas qu'un artiste pareille, avec un tel ora fasse de tel spectacle. Que penseront, que garderont les gens qui ne connaitront que cela de lui. Gatti est un bon chef mais, pour ma part, il a des tempi très très rapides.
Au fait en vous répondant hier pour la Bohème j'au vu ma partition marquée1971.
bonne journée

Elisa Marchand 21/08/2014 19:48

Une fois de plus, en parfait accord avec votre analyse M. Muzzano ainsi que le commentaire d' Hélène Adam. Merci !

ADAM HELENE 21/08/2014 12:25

Merveilleuse critique, merci mille fois. Y compris pour votre défense très convaincante des limites de Francesco Meli qu'à la réécoute, j'ai trouvé globalement bien dans le rôle (sauf di quella Pira, nous sommes d'accord) et surtout votre défense de notre grand Placido, qui, effectivement, avec toute la modestie qui l'a toujours caractérisé, nous joue Luna, traduisant parfaitement la musique et les paroles, malgré ses limites vocales. Oui, moi, je lui pardonnerai également tout, parce qu'il a été le plus grand ténor pendant des décennies, et qu'il a révolutionné tant de rôles qu'il a, sans aucun doute, ouvert la voie aux artistes d'aujourd'hui, leur montrant le chemin d'audaces qu'ils peuvent à présent, entièrement épousées. J'avais été séduite par la Léonora de Harteros (vu en retransmission) et intéressée par celle de Stoyanova (vue dans la salle de Munich), celle de Netrebko allie effectivement (en quelque sorte) la beauté vocale de l'une et la sensualité de l'autre. Gatti s'entend toujours bien avec certains types de chanteurs, excellent sur la précision musicale autant que dans l'interprétation et l'engagement physique. Comme si, dans ces cas-là, il arrivait à marier parfaitement sa direction et leur chant. En tous cas c'est le cas ici. Quand à Lemieux, nous étions, je crois, à la même représentation de Tancredi (où Cioffi m'avait sidérée dans tous les sens du terme), et, j'avais eu l'impression qu'elle peinait à trouver le bon volume.... Elle est impressionnante en Acuzena.... un opéra à garder !

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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