Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
21 juillet 2014 1 21 /07 /juillet /2014 18:56
Zingari à Montpellier - Et si l'on essayait "Cav/Zing" ?

Le Festival de Montpellier permet souvent de découvrir des oeuvres oubliées, et ce fut encore le cas cette année, avec la programmation assez osée de Zingari de Ruggero Leoncavallo, en ce 15 juillet.

Créé le 16 septembre 1912 au Théâtre de l'Hippodrome de Londres, suite à une commande, sur un livret d'Enrico Cavacchioli et Guglielmo Emanuel d'après Pouchkine (qui avait déjà inspiré le jeune Rachmaninov vingt ans plus tôt pour Aleko, oeuvre de fin d'études au Conservatoire de Moscou, qui lui valut médaille d'or et félicitations), l'ouvrage connut un succès considérable durant la saison 1912/1913 à Londres comme aux États-Unis. Et puis plus rien ou presque. Trois enregistrements médiocres ne pouvaient donner une juste idée de cette partition totalement éclipsée par I Pagliacci...

Et c'est fort dommage, car Zingari concentre une heure de très belle musique, beaucoup plus homogène que celle accompagnant le drame de Canio. Et si donner I Pagliacci avec un ténor défaillant est impensable (on vient souvent pour lui, il faut bien l'avouer), tel n'est pas le cas avec cette oeuvre très riche, ne reposant pas sur un seul pilier. L'orchestration est d'un grand raffinement, jouant sur les couleurs et les influences tziganes sans jamais en abuser. Michele Mariotti, spécialiste du premier romantisme italien, s'autorise une incursion dans le vérisme, ou plutôt dans la "période vériste", car sa direction se souvient avant tout de la ligne plus que de l'effet, refusant toute concession au pathos ou à la facilité. Le nocturne concluant le premier tableau, et l'intermezzo amenant le second sont amoureusement conduits, et l'on entend mille petits détails superbes dans toute la partie "d'accompagnement". L'Orquestra Sinfonica de Barcelona i Nacional de Catalunya semble avoir les yeux rivés sur le chef tant ce qui frappe dans cette interprétation est, en plus de son homogénéité, son élan et son élégance. Et le choeur basque Orfeon Donostiarra n'est pas en reste (la perfection de la prononciation !). Tous respirent ensemble, et semblent jouer un ouvrage qu'ils connaissent par coeur, comme s'ils l'avaient donné une centaine de fois. Un magnifique travail d'équipe, qui permet de se sortir d'une situation pour le moins périlleuse.

 

Quand dans une oeuvre jamais jouée, comportant quatre personnages, le ténor déclare forfait quelques jours avant le concert (unique), il faut sauver les meubles. Steffano Secco étant sur le flanc, Danilo Formaggia dut apprendre son rôle en trois jours. On lui pardonnera donc beaucoup, en particulier une évidente appréhension à se lâcher, une retenue influant parfois sur la justesse, quelques aigus pour le moins périlleux. Mais au second tableau il retrouve tous ses moyens et le prince Radu est là, vaillant, amoureux et jaloux (Ha, perduto la pace...), avant de terminer tout de même sur les rotules, ayant été au bout de ses forces. Il faudra le réentendre dans de meilleures conditions. Mais il peut dire un grand merci à Michele Mariotti, qui l'a tenu par la main durant toute la représentation.

Leah Crocetto n'a pas connu ce genre de souci. Sa Fleana est même parfois trop présente, ayant un peu de peine à canaliser une voix qui se perd un peu dans la nuance forte, avec un vibrato souvent envahissant. C'est à mon avis dans les passages d'intimité, quand elle évolue dans la douceur, qu'elle est le plus remarquable. Elle aussi, voix immense à réécouter dans d'autres rôles.

Point faible, à mon sens, de cette distribution, Fabio Capitanucci est un Tamar engorgé, le seul à chanter "vériste" (où est le legato, même dans son notturno ?). Peut-être une méforme passagère, mais ce chant souvent donné en force me semble bien être un choix plus qu'une sécurité. Dommage, car le timbre a parfois de fort belles couleurs. Très beau Vieux gitan, en revanche, de Sergey Artamonov, qui en quelques phrases projette une voix magnifiquement timbrée.

 

Cet ouvrage a tout pour revenir au répertoire, en complément d'un autre, vu sa durée. Et je ne peux m'empêcher de me dire que lorsque je vois I Pagliacci, je m'ennuie une fois passé le prologue et j'attends les larmes ou les colères de Canio en subissant certains tunnels. Alors pourquoi ne pas le coupler avec Cavalleria, dont il est finalement beaucoup plus proche, de par sa construction et sa couleur générale ? Ce serait le meilleur moyen de le remettre en pleine lumière.

 

© Franz Muzzano - Juillet 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'oreille de Franz
commenter cet article

commentaires

MPR 25/07/2014 16:33

Encore un bel article sur un sujet que je ne connaissais pas !!!

serrurier paris 19 24/07/2014 08:45

Je vous complimente pour votre exercice. c'est un vrai boulot d'écriture. Poursuivez

Franz Muzzano 24/07/2014 12:54

Merci ! j'essaie :)

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
  • Contact

Recherche