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8 juillet 2014 2 08 /07 /juillet /2014 16:06
Nicolae Herlea (27 août 1928 - 24 février 2014).

Lord Enrico Ashton (Lucia di Lamermoor) - New York, Met, 1964.

 

Terre de cantatrices, la Roumanie a tout de même vu naître quelques très grands chanteurs, et Nicolae Herlea fut de ceux-là. Sa disparition le 24 février dernier n'a pas fait les gros titres en Europe, sauf bien sûr dans son pays natal où il était adulé. Mais le rideau de fer, la politique des maisons de disques et, à mon sens, certains choix d'interprétations pas forcément très heureux l'auront laissé, sinon dans la confidentialité, du moins dans un cercle restreint aux seuls connaisseurs. Dire qu'il méritait mieux est un euphémisme.

Né à Bucarest, il développa très tôt une passion pour le chant, et étudia au conservatoire de la capitale roumaine avec Aurelius Costescu-Duca. Enseignement fructueux, puisqu'il partit se perfectionner à l'Académie Santa Cecilia de Rome, auprès de Giorgio Favaretto. Sept auditions furent tout de même nécessaires pour qu'il intègre la troupe de l'Opéra de Bucarest, y faisant ses véritables débuts à 23 ans en Silvio de Pagliacci en avril 1950. À la même époque, il remporta divers premiers prix aux concours de Genève, Prague et Bruxelles. Mais il est intéressant de noter que cette oeuvre, sa toute première, fut aussi l'une de celles où il fut le plus remarquable, en passant de Silvio à Tonio.

 

Si puo ? (I Pagliacci) Date d'enregistrement inconnue.

 

Il ne voyagera pas avant 1958, et seulement pour l'URSS, où il fut acclamé au Bolshoi et jusqu'en Sibérie. L'Ouest dut attendre octobre 1960 pour faire connaissance avec son Figaro du Barbiere (rôle qu'il marqua de son empreinte, le chantant, dit-on, plus de 550 fois) au Covent Garden, auprès de la Rosina de Teresa Berganza. La Scala suivra en 1963, puis Vienne, Berlin, Bruxelles, Paris et New York, où il se produisit entre 1964 et 1967. Il fut le premier à "oser" y chanter Carlo de La forza del destino depuis la triste soirée du 4 mars 1960, qui avait vu l'immense Leonard Warren succomber à une crise cardiaque dans ce même rôle. Lucia avec Sutherland, Don Carlo avec Corelli et un Rigoletto salué par la critique y furent, entre autres, à son programme.

Mais il n'était pas simple pour un Roumain de voyager, et il considérait lui-même ces prestations internationales comme un "miracle". Il resta fidèle à son port d'attache, Bucarest, et n'eut d'ailleurs pas le choix après la fuite de sa femme pour l'Allemagne, en 1983. C'est d'ailleurs avec des labels des pays de l'Est qu'il réalisa la totalité de ses enregistrements en studio.

Une fois retiré de la scène, il fit une belle carrière de professeur au conservatoire de Bucarest, et fonda le concours international Hariclea Darclée (la créatrice de Tosca), aidant à la promotion de jeunes chanteurs, principalement roumains.

 

Profondément désireux de partager son plaisir de chanter avec le plus grand nombre, il déclarait que "le public d'aujourd'hui, vivant dans un monde de bruit et de vitesse, cherche à s'en évader et y parvient par la musique et la vieille école du bel canto".

Sa voix était naturellement claire et agile, dotée d'un aigu facile et parfaitement timbré, comme en témoigne son Silvio. De même, son Figaro était justement loué :

 

Largo al factotum (Il barbiere di Siviglia) - Met 1966.

 

Mais, en abordant des rôles verdiens sur les grandes scènes internationales, il commit à mon sens l'erreur de chercher à assombrir son timbre. S'il ne perdit rien de son aisance dans l'aigu, la couleur devint plus terne et, parfois, la justesse s'en ressentit. On peut s'en rendre compte dans le grand duo du II de Traviata, avec l'immense Zeani. L'évolution du caractère de Germont est bien là, superbe, mais à trop chercher à noircir son chant, les harmoniques ne sonnent plus aussi bien et l'ensemble manque d'éclat. Il faut dire que l'accompagnement orchestral ne les aide pas...

 

La Traviata - Duo Acte II - Orchestre de l'Opéra de Bucarest, direction Jean Bobescu - 1968.

Cette réserve faite, il n'en demeure pas moins qu'on rêve aujourd'hui de barytons de ce calibre, d'autant que si les rôles demandant une ligne tenue très haute et un cantabile permanent purent souffrir de ce choix d'assombrissement artificiel, cela ne fut pas le cas pour les personnages exigeant une forte présence et un absolu engagement dans la caractérisation dramatique. S'il disait de Rigoletto qu'il était son rôle préféré, ce n'était peut-être pas pour rien à l'écoute de cet extrait, avec malheureusement le même chef toujours aussi peu impliqué...

 

 

Cortigiani, vil razza dannata... (Rigoletto - Acte II) - Orchestre de l'Opéra de Bucarest, direction Jean Bobescu - 1965.

 

Toute la douleur du bouffon difforme est là, toute sa colère aussi, mais sans jamais charger l'interprétation, en conservant toute la clarté d'un timbre somptueux. Les trois ans d'écart entre les deux enregistrements montrent-ils cette évolution vers une couleur plus sombre, plus proche de celle de ses concurrents d'alors, en particulier au Met (Merrill ou MacNeil) ? Je serai tenté de le croire, tant les demandes du public (et des maisons de disques internationales) allaient vers des barytons plus "noirs". On peut le regretter, surtout en constatant qu'il n'y a rien gagné.

Il laisse aussi le témoignage d'un phénoménal Scarpia, donné dans des conditions pour le moins particulières, dans une Tosca devenue plus célèbre pour "celle qui ne la chanta pas" que pour celle qui s'empara du rôle. En 1974, Callas et Di Stefano avaient commis une tournée qui se terminait au Japon, série de concerts donnés avec piano qui fut un succès financier, mais un désastre artistique. Sous l'impulsion du ténor, ils signèrent pour une représentation intégrale de Tosca programmée l'année suivante. À la dernière minute, Callas renonça et Caballé la remplaça au pied levé. Di Stefano aurait aussi voulu reconstituer le légendaire trio, en y conviant Tito Gobbi, qui chantait encore mais de façon occasionnelle. Sagement, il y renonça et c'est un peu par défaut que Nicolae Herlea se retrouva dans cette aventure. Avec Caballé, magnifique, ils vont à eux seuls porter sur leurs épaules la représentation du 20 novembre 1975 donnée à Yokohama. Je vous en propose l'intégralité (pardon pour la mauvaise qualité de l'image), pour le fantastique Scarpia d'Herlea. Son deuxième acte avec Caballé suffit à faire oublier la calamiteuse prestation de Di Stefano, peut-être le plus grand gâchis de toute l'Histoire de l'opéra de la seconde moitié du vingtième siècle...

 

Cette représentation révèle quelque chose sur ce qu'est un artiste. Caballé, en 1975, est au zénith de sa carrière, quand Herlea commence à envisager la fin de la sienne. Tous deux donnent le meilleur d'eux-mêmes, face à un Di Stefano qui se pensait star avant tout, et se considérait encore comme le seul ténor possible dans le répertoire italien. Oui, ce qu'on entend ici est simplement insupportable, mais il n'en avait cure...Deux approches, deux mondes différents, et incompatibles.

 

Les enregistrements de Nicolae Herlea sont maintenant aisément disponibles, et il faut tout écouter de ce très grand baryton, trop peu connu du grand public mais toujours cité en référence par ses collègues, ceux qui l'ont côtoyé comme beaucoup des chanteurs d'aujourd'hui. Comme un merveilleux serviteur des oeuvres qu'il interprétait, en cherchant avant tout le partage.

 

© Franz Muzzano - Juillet 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

 

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Published by Franz Muzzano - dans L'hommage de Franz
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ciabrini 17/08/2014 08:49

J’ai eu le plaisir de chanter avec lui, impressionnant malgré son âge. Normalement en 2015 je pourrai avoir vidéo et/ou son. C’est un grand souvenir pour moi.

MPR 09/07/2014 17:28

bien entendu je ne connaissais pas du tout.... par contre j'ai bien aimé son Pagliaci et son Rigoletto (euh!! la Traviata et Tosca me débordent un peu les oreilles !!!! ....pas seulement par lui, mais j'ai comme une petite indigestion de...toux !!!

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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