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14 juillet 2014 1 14 /07 /juillet /2014 22:22
Il Turco in Italia à Aix - Cosi, Pirandello et (presque) Rossini.

Acte I - Olga Peretyatko.

 

Aix résonnait encore de la sublime Elektra de 2013, chant du cygne de Patrice Chéreau et soirées inoubliables offertes par Evelyn Herlitzius, Meier, Pieczonka et Salonen. Retour aux fondamentaux du Festival cette année, avec une Zauberflöte scéniquement discutable, un Ariodante vocalement décevant (malgré un plateau alléchant), et, surtout, Il Turco in Italia.

Un spectacle dans le spectacle s'est aussi invité, celui du "Drama non giocoso" des intermittents, qui n'ont toujours pas compris que leur statut fait d'eux des privilégiés par rapport à ce qui se fait dans le reste du monde, et que régulièrement ils contribuent à scier la branche déjà fragile sur laquelle ils sont assis. Perturbations diverses, interruptions et même annulation de la première du Turco amenèrent des réactions contrastées : soutien de certains artistes français (Minkowski prenant la parole en cette soirée du 11 juillet) ou incompréhension légitime et parfois virulente des solistes (Olga Peretyatko déclarant que cette annulation était un total manque de respect pour le travail des musiciens et pour le public, se proposant de jouer dans les décors d'Ariodante, et de s'habiller et se maquiller elle-même s'il le fallait). Pour tout arranger, la deuxième représentation fut déplacée de l'Archevêché au Grand Théâtre de Provence pour cause de pluie, se transformant en version de concert "améliorée". Cette soirée du 11 juillet était donc une véritable "première".

Il Turco est défini comme un "Drama buffo", pas du tout comme une "Farsa giocosa" ou "comica", comme le furent avant lui La scala di seta ou Il signor Bruschino. La différence est d'importance pour appréhender la qualité de la mise en scène de Christopher Alden, remarquable d'intelligence. La verve comique est là, bien entendu, mais toute l'attention se porte sur le destin de chacun des personnages, placé ici sous la "direction" (manipulation ?) du poète (dramaturge serait plus approprié) Prosdocimo. Omniprésent sur scène durant tout l'ouvrage, semblant créer lui-même sa propre pièce en fonction des agissements des protagonistes, quand il ne les provoque pas, il personnalise cette distanciation qui donne à l'ouvrage une force dramatique qui, sans cela, serait plus que limitée. Six personnages évoluant dans des tourments amoureux entre deux quiproquos n'aurait rien de bien original. Mais six personnages en quête d'amour, s'en remettant à l'imagination d'un auteur pour dénouer les intrigues, nous voilà transportés dans l'univers de Pirandello. Des situations qui pourraient paraître ridicules deviennent ainsi totalement crédibles. Car il y a une sorte de désenchantement qui transpire de ces rapports humains, où l'on finit par se demander qui aime vraiment qui. Incapable de choisir, de se décider, chacun remet son destin dans les mains et l'imagination de Prosdocimo. Il y a du Don Alfonso de Cosi dans ce Deus ex machina qui recolle les morceaux, relance les conflits, provoque les petits arrangements. Les références à Mozart sont d'ailleurs multiples, et pas seulement dans le continuo réalisé pour l'occasion. L'ombre de l'ultime livret de Da Ponte plane sur tout le second acte, avec son bal masqué, ses rôles inversés, et même sa mélancolie sous-jacente.

Dans un décor de salle d'attente où vient s'inviter la proue du navire du Turc, et des costumes années cinquante, Alden utilise chaque situation, chaque dialogue, dans cette optique de "théâtre dans le théâtre", à l'image des pas de danse échangés par Fiorilla et Prosdocimo à la fin de la scène de ménage avec Geronio. Chaque attitude a sa justification, tous les personnages ont un caractère bien défini dans une direction d'acteurs probablement millimétrée mais laissant à chacun une grande liberté. Fantastique travail d'équipe qui aurait mérité une ovation pour le maître d'oeuvre qui, étonnamment, n'est pas venu saluer lors de cette première soirée "totale". Était-il déjà parti vers d'autres cieux, ou les souvenirs d'accueils houleux (Don Giovanni) à Aix l'ont-ils refroidi ? Je l'ignore, mais sa mise en scène est une totale réussite.

 

Il Turco in Italia à Aix - Cosi, Pirandello et (presque) Rossini.

Pietro Spagnoli.

 

Avec ce parti-pris de mise en scène, tout repose alors sur Prosdocimo. Avec un chanteur/acteur comme Pietro Spagnoli, Alden trouve plus qu'un maître de cérémonie, il possède un "déclencheur". Dans un rôle qui, vocalement, n'offre aucun moment de bravoure, il distille son Rossini avec une intelligence du chant et du mot exemplaire. Ce n'est en rien une découverte, mais ici il pousse encore plus loin la performance en semblant tout simplement inventer son rôle, devancer l'action, anticiper les répliques de ses partenaires. Et s'il n'est pas gratifiant, son personnage demande tout de même un chant d'une précision et d'une endurance diaboliques, difficultés dont il se joue avec une aisance déconcertante. Pas un instant la voix n'est prise en défaut, et pourtant il multiplie les prouesses scéniques, commentant une action (ou décidant d'une autre) en tapant réellement à la machine (en mesure !) ce que son imagination lui dicte, comme si nous assistions à une scène de groupe improvisée qu'il dirigerait de sa table, cigarette allumée vissée aux lèvres. Une performance vocale et une présence scénique simplement exceptionnelles.

Tout comme est stupéfiante la composition d'Alessandro Corbelli en Geronio. Pour les avoir vus ensemble dans la dernière production de La Cenerentola au Met, leur complicité n'est pas une surprise. Mais les dimensions plus "humaines" de l'Archevêché lui permettent, en plus d'une incarnation superbe de vieux barbon tout de même touchant, de démontrer ce qu'il peut encore donner vocalement parlant, sans le souci de remplir une salle immense, à 62 ans. On lui pardonnera un aigu un peu tiré à la fin de sa scène de ménage du I, pour admirer une voix qui ne bouge pas, et ne sacrifie jamais le chant à l'effet comique.

J'ai été pour le moins surpris par l'accueil particulièrement froid reçu par Adrian Sampetrean, pourtant magnifique Selim. Est-ce le timbre clair qui a dérouté un public n'ayant dans l'oreille que les enregistrements dans lesquels Callas ou Caballé tombaient amoureuses de Rossi-Lemeni ou Ramey ? Comment ne pas saluer ce chant à fleur de lèvres, ce legato parfait, cette couleur cuivrée ? Incompréhensible...

Grande, immense performance de Lawrence Brownlee dans le rôle un peu sacrifié de Narciso. Son fameux vibrato trop serré, qui était parfois gênant, semble être maintenant corrigé. Un air par acte, plus quelques ensembles. Mais quels airs...Le Tu seconda il mio disegno du II est un modèle du genre, attaqué quasiment à froid, et où tout est parfaitement soigné, de la vocalise d'une netteté d'école au suraigu donné sans effort. Et pourtant, Alden ne le ménage pas ! Il doit passer un temps fou prostré dans un coin de la scène, engoncé dans un imperméable passé sur un habit de soirée, seul au monde. Bancroche, difforme, moitié Quasimodo, moitié pervers exhibitionniste suicidaire, il promène une silhouette assez monstrueuse, aux yeux exorbités, et en vient à menacer d'un couteau de boucher tout ce qui bouge, à commencer par lui-même. Et Alden lui fait terminer sa cabalette tel un lombric se tortillant au sol. Chapeau l'artiste !

 

 

La distribution pourrait être presque parfaite, si l'on excepte le petit rôle d'Albazar, qui dépasse les moyens actuels de Juan Sancho, au demeurant artiste sympathique mais dont l'air est transformé en farce dans le plus pur style d'Offenbach par Alden, mais aussi par Minkowski pour masquer ses failles dans l'aigu et la conduite de la phrase. Tout autre est le problème posé par la Zaida de Cecelia Hall. Un mezzo, oui, mais dont la voix ne sort pas, semble toujours retenue et manque cruellement de timbre. De plus, elle est la seule sur scène à ne pas sembler à son aise.

 

Mais évidemment, on attendait la Fiorilla d'Olga Peretyatko, après son triomphe à Amsterdam il y a deux ans. Déjà, elle y montrait que la voix avait pris du corps, qu'elle n'était pas simplement une belle machine à sublimer la colorature. Fiorilla demande certes des incursions dans le suraigu, mais est un rôle plus "central" qu'il n'y paraît, finalement pas si éloigné de ce que sera Violetta. Peretyatko y est chez elle, en maîtrisant toutes les difficultés (et la longueur), allant jusqu'à donner la scène ultime Squallida veste e bruna comme un feu d'artifice de tout ce que le rôle lui a demandé auparavant, à peine entachée d'un aigu final un peu bas dû à une fatigue bien compréhensible. Mais pour le reste, quelle nature et quel engagement :

 

On le pressentait, surtout depuis son Elvira des Puritani au Met (déjà avec Brownlee), Olga Peretyatko a tout pour devenir une des cantatrices de référence pour ce répertoire, et peut viser déjà des rôles plus lourds. Mais surtout que les agents et les théâtres ne la massacrent pas ! Son physique, son aisance scénique ajoutés à ses qualités de cantatrice vont lui amener les propositions les plus folles. Elle a tout son temps, et l'exemple de Damrau est celui qu'elle devrait suivre.

 

Dans le titre de cet article, j'ai écrit (presque) Rossini. Vocalement, le maître de Pesaro est là, servi par une équipe magistrale, à laquelle il faut associer l'Ensemble Vocal Aedes, lui aussi parfait. Mais j'ai tout de même une réserve concernant non pas la direction, mais l'approche de Minkowski. Il admet que cette production lui permet de diriger pour la première fois du Rossini en France. Mais en réalité, il n'est pas encore un familier de cette musique. Il l'est de Mozart, ce n'en est pas. Pas plus que du Haendel, qu'il a tant dirigé. Certes l'ouverture est belle (malgré une trompette récalcitrante), et la grande ligne rossinienne est bien là. Mais il ne maîtrise pas du tout le difficile "crescendo rossinien", attaquant toujours les scènes où il intervient dans la nuance mezzo forte. Je l'avais dit pour Luisi, on ne devient pas Abbado du premier coup. Et surtout, il a tendance à confondre souvent vitesse et précipitation, d'où deux ou trois décalages avec le plateau, les chanteurs ne pouvant suivre certains tempi infernaux. J'ai eu, parfois, l'impression qu'il tirait Rossini vers Offenbach (où il est chez lui), ce qui est une faute grave et un piège dans lequel il est facile de tomber. Rossini exige des finesses dans l'évolution du tempo et une science de la dynamique qui lui sont propres. Je ne les ai que rarement trouvées à l'orchestre. Dommage, nous aurions alors frôlé la perfection.

 

 

© Franz Muzzano - Juillet 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

 

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'oreille de Franz
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commentaires

mikl 17/08/2014 21:32

J'adhère entièrement à votre critique! Je viens de voir le spectacle en replay et je partage votre enthousiasme comme vos doutes (le terme est un peu fort mais je n'en trouve pas d'autres...)... Au milieu des critiques acerbes que la production a essuyées, cela fait plaisir de lire quelqu'un qui a un peu plus de hauteur de vue... Encore merci d'avoir su mettre les mots sur certaines de mes impressions!...

Franz Muzzano 17/08/2014 21:37

Merci Miki, et d'abord merci aux artistes !

Roy Philippe 28/07/2014 17:13

Bonjour Franz! Une fois encore nous sommes d'accord sur certains artistes sous-estimés ; il me semble aussi que le Selim de Sâmpetrean méritait un plus grand succès.
Philippe Roy

HELENE ADAM 16/07/2014 17:38

Bel engagement scénique de Lawrence Brownie (et belle voix mais ça ce n'est pas nouveau), superbe Olga et modernité décidément confirmée de Rossini après le Trancrède du TCE .... je suis comme vous, j'ai aimé cet opéra (vu uniquement en retransmission mais bon...)

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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