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24 juillet 2014 4 24 /07 /juillet /2014 23:10
Caterina Cornaro à Montpellier - Un succès à relativiser.

Enea Scala, Maria Pia Piscitelli, Paolo Carignani, Franco Vassalo.

 

Dernier opéra créé du vivant de Donizetti, Caterina Cornaro ossia La Regina di Cipro n'eut pas la vie facile. Le sujet était très à la mode en ces années 1840, suite au succès de La Reine de Chypre d'Halévy, donnée en 1841 et qui fut encensée par Wagner lui-même. Lachner, Balfe et plus tard Pacini s'y attelèrent, en s'inspirant du livret original écrit par Jules-Henry Vernoy de Saint-Georges. Le Kärntnertortheater de Vienne en commanda une version en 1842 à Donizetti suite au triomphe de Linda di Chamounix et Giacomo Sacchèro s'attela immediatement au texte. Mais les commanditaires eurent connaissance de l'oeuvre de Lachner, et le contrat fut annulé. Le compositeur avait pourtant achevé son ouvrage, mais passa à Maria di Rohan. Ce n'est que le 18 janvier 1844 que l'opéra put être créé au San Carlo de Naples, connaissant un cuisant échec que Donizetti avait lui-même prévu : le rôle de Caterina avait été confié à une mezzo. Il révisa sa partition, en modifia la fin, et une nouvelle version fut donnée à Parme le 2 février 1845.

Comme beaucoup de ses nombreux ouvrages, Caterina tomba dans l'oubli. Il fallut attendre 1972 pour que Leyla Gencer, puis Montserrat Caballé lui donnent une nouvelle chance, sans vraiment y parvenir malgré des interprétations de premier ordre. Il n'est pas interdit de se poser la question de savoir pourquoi cette oeuvre, à la différence de nombreuses autres elles aussi bannies des théâtres durant plus d'un siècle, ne s'est pas fait une place dans le répertoire. L'unique concert donné à Montpellier en ce 22 juillet en donne peut-être des éléments de réponses.

Le choix s'est porté sur la version originale napolitaine, probablement par souci musicologique. Et l'on s'aperçoit très vite que le "métier" de Donizetti fonctionne moins bien qu'à l'habitude. En 1844, on ne peut plus dire qu'il annonce Verdi, comme Maria Stuarda avait pu le faire, en particulier pour Macbeth. Nabucco, I Lombardi ont déjà été créés, Ernani est achevé. Nous ne sommes plus, et depuis longtemps, dans l'univers du bel canto romantique, et il doit s'arranger avec un livret en apparence très fort, mais en réalité difficilement compréhensible (Mocenigo empoisonne lentement Lusignano, ce qui est un élément fondamental de l'intrigue, mais le spectateur ne peut le percevoir). Alors Donizetti s'en sort par une orchestration riche et colorée (très belle utilisation de la clarinette et des cors), et en demandant aux principaux chanteurs des prouesses vocales permettant de faire oublier une histoire finalement mal construite, car déséquilibrée. Rarement final d'opéra aura semblé aussi précipité, dans une structure d'ensemble bancale.

J'ai parlé de prouesses vocales exigées des chanteurs, car il sollicite fréquemment les limites de leurs tessitures, sans demander d'aigus surhumains, mais en imposant souvent des phrases très tendues. Vocalement parlant, Caterina Cornaro est peut-être l'opéra le plus "mal écrit" de Donizetti, celui où la ligne de chant est la plus mise à mal. Il faut donc de très grandes pointures pour en offrir une soirée réussie, et Montpellier y est presque arrivé. Presque, car l'ensemble de la représentation a souffert d'une tendance à l'oubli des nuances qui n'est pas dû à une prise de son radiophonique infidèle. Le chant piano fut pour le moins rare, et la faute n'en revient pas au seul Paolo Carignani, qui sut retenir son orchestre quand il le fallait. En revanche, sa direction souvent très raide et sèche dans les ensembles donna à ceux-ci un aspect martial sans grand rapport avec la partition. Décidément, ce chef me laisse perplexe...Ennuyeux à mourir dans Tosca à Bastille, il y fut magnifique à Barcelone. Peut-être sera-t-il grandiose dans le prochain Donizetti que je l'entendrai diriger, conservant durant toute l'oeuvre le sens du phrasé qu'il a su parfois trouver.

Chant piano ou pas, Paul Gay est dépassé par la tessiture du Père, engorgeant ses aigus et sombrant ses graves. François Lis est confronté aux mêmes problèmes d'étendue, et s'en sort tout de même mieux dans le terrifiant rôle de Mocenigo. "Méchant" à souhait, que sa voix au timbre parfois ingrat rend encore plus crédible.

On monte d'un cran avec le Gerardo d'Enea Scala. Le timbre n'est pas des plus radieux, mais il s'acquitte d'un rôle extrêmement lourd (et, disons le, mal écrit) avec vaillance et générosité, à l'image d'un Misera Patria ! et de sa cabalette Io trar non voglio de très haute tenue. Et son duo Vedi, io piango avec Lusignano est simplement somptueux, annonçant, lui, clairement Don Carlo.

Un Lusignano qui est, grâce à Franco Vassalo, pour moi le point fort de la soirée. Là, nous entendons une ligne de chant admirable de legato, et pour une fois de vraies nuances piano (Orsu della vittoria, magistral). Projection jamais forcée, et aigu triomphant en prime, il confirme qu'il est l'un des plus grands barytons actuels pour ce répertoire.

Maria Pia Piscitelli obtient un triomphe qui n'est pas immérité, mais qui est peut-être excessif. Oui, elle possède un matériau impressionnant, et habite son personnage avec autorité. Mais ce chant "en force", s'il est efficace, n'en est pas moins inquiétant. Le rôle demande aussi des moments de douceur imposant une nuance allant jusqu'au pianissimo, et elle en est incapable ou quand elle s'y essaie, le timbre s'éteint. Et l'insolence des aigus dans les cadences des cabalettes est une chose, encore faut-il que la tonique suivant la note balancée sur la dominante possède la même richesse, et ne s'éteigne pas dans un souffle parfois court. Beaucoup de petites imperfections comme celles-là viennent un peu ternir une performance en apparence remarquable, mais qui ne résiste pas à une écoute attentive. Il est possible qu'un répertoire trop riche et surtout trop large (Liu, Thais, Fiordiligi mais aussi Maria Stuarda, Alceste, Norma, les deux Leonora jusqu'à Odabella ou Lady Macbeth) commence doucement à avoir raison d'une voix qui aurait pu être exceptionnelle. Alors oui, dans l'instant magique du concert, elle donne largement le change, et sa Caterina fut de haute volée. Mais jusqu'à quand ?

 

Oui, ce concert a été un succès, un triomphe même, et la critique est élogieuse. Mais il ne faut pas trop s'enflammer. Donizetti a laissé tant de merveilles que Caterina Cornaro peut bien se rendormir, elle ne me manquera pas vraiment. À moins que Sondra Radvanovsky ne s'en empare, avec un ténor aussi vaillant que Scala mais plus riche de timbre et de nuances, et en conservant Vassalo. Alors oui, peut-être...

 

© Franz Muzzano - Juillet 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

 

 

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'oreille de Franz
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commentaires

MPR 25/07/2014 16:42

encore un opéra inconnu a mon actif !!!! j'essaye de suivre !!!! de toutes les manières tes articles sont instructifs sans être rasoirs ..... merci !

HELENE ADAM 25/07/2014 09:44

Mêmes impressions (à l'écoute France Musique), globalement un peu martial et pas assez de nuances, à part Vassalo. Ce baryton est souvent excellent et a une voix superbe... on ne l'entend pas assez souvent, hélas... ????

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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