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28 juillet 2014 1 28 /07 /juillet /2014 22:11
Carlo Bergonzi (13 juillet 1924 - 25 juillet 2014).

Aujourd'hui, si nous cherchons l'excellence pour distribuer un opéra de Verdi, nous devons d'abord regarder, en fonction de l'oeuvre, si deux ténors sont libres : un Allemand et un Polonais. Jusqu'au milieu des années 80, Pavarotti incarnait à lui seul la résistance transalpine face aux géants venus d'Espagne et qui avaient pour nom Domingo ou Aragall. Comme si dénicher un grand ténor italien s'apparentait à la quête du Saint Graal. Et ce ne sont pas les Grigolo ou Demuro qui sévissent aujourd'hui qui vont changer la donne (encore que pour le dernier cité, une évolution favorable soit possible).

Pourtant, une génération d'exception avait existé, celle qui vit naître entre 1915 et 1924 quatre artistes prodigieux. Le Florentin Mario Del Monaco aurait eu 99 ans ce 27 juillet. Franco Corelli vit le jour à Ancône en 1921, quelques mois avant le Sicilien Giuseppe Di Stefano. Et puis  il y eut le "petit" Parmesan, le benjamin de la bande, Carlo Bergonzi. Il était le seul survivant de ce quatuor, et venait de fêter ses 90 ans.

Mettons d'emblée Di Stefano à part. Il brisa en moins de dix ans l'or massif que représentait sa véritable voix, celle d'un Nadir pouvant sublimer Alfredo. Mais sa maison de disques et son inconséquence l'imposèrent comme le partenaire de Callas qu'il essaya de suivre quelle que soit l'oeuvre programmée, et dès le milieu des années 50 le cristal d'un chant souverain ne fut plus qu'un souvenir. Reste alors un trio de magiciens...

Del Monaco et Corelli ont leurs admirateurs inconditionnels, et leurs détracteurs acharnés. Carlo Bergonzi, lui, ne suscita pas les mêmes réactions. Il se contenta de chanter, sans jamais renvoyer une image de star qui colla (et colle encore) à ses deux collègues, qui par ailleurs s'en accommodaient fort bien. Il n'avait de toute façon ni leur physique avantageux ni leur phénoménale présence scénique. Pour tout dire, il était même plutôt gauche, voire empoté, et il est permis de se demander si, avec la même voix, il pourrait faire carrière aujourd'hui. Mais voilà, lui n'a aucun véritable détracteur. S'il n'eut pas la foudroyante projection, l'héroïque insolence de Del Monaco, ni le charisme solaire de Corelli, il ne tomba jamais dans certaines de leurs fautes de goût. Bien sûr il ne chanta pas que Verdi, bien sûr il mit aussi son talent au service de Giordano, et évidemment de Puccini, avec des Mario ou des Pinkerton mémorables. Mais c'est avec l'oeuvre du maître de Busseto qu'il put le mieux faire valoir la qualité qui le place au-dessus de tous les autres : le style. Ne sacrifiant jamais à l'effet gratuit, bannissant les ajouts personnels, respectant la durée exacte des notes (ou les allongeant juste ce qu'il faut, il était tout de même ténor, bien qu'ayant fait ses débuts comme baryton...), il reste aujourd'hui le plus grand "styliste verdien", comparable (toujours pour les Italiens) au seul Giuseppe Anselmi. La façon dont il chante le Ah si ben mio...du Trovatore est un parfait exemple de cet effacement derrière la partition. Verdi a tout écrit, encore faut-il le reproduire. Écoutez ce legato, cette "dégustation humide" des consonnes, ce léger portamento sublime de douceur sur estremi aneliti, ces trilles parfaits...et surtout cette simplicité du chant...

 

 

 

Il Trovatore - Ah si ben mio... Direction Olivieiro de Fabritiis.

Buenos Aires, Teatro Colon, 5 juin 1969.

 

Comme beaucoup de ses confrères, Bergonzi a donc d'abord été baryton. Mais lui ne s'est pas contenter d'étudier, il a fait une première carrière dans ce registre. Avec des rôles aussi typés que Silvio, Germont, Lescaut et même Rigoletto. Je n'en ai pas retrouvé de traces, mais le nombre de personnages interprétés laisse penser qu'il devait être crédible. Quand, en 1950, il doit remplacer Tito Gobbi au pied levé, il comprend très vite que toute comparaison est impossible, et qu'il est en train de se fourvoyer. Il va alors travailler seul, en écoutant les disques de ses aînés. Son premier rôle de ténor sera André Chénier à Bari le 12 janvier 1951. Mais ces années n'avaient pas pour autant été perdues. Il avait appris, et surtout compris, tout ce qui fait la technique "italienne", et comment l'appliquer. Au legato parfait qui était le sien venait s'ajouter une parfaite égalité des registres, avec une voix assise sur un grave naturellement "posé", et jamais grossi (souvenir de ses années de baryton), un médium exceptionnel de richesse harmonique amenant des aigus qui semblaient naître tout naturellement, sans que la moindre rupture ne se fasse entendre. C'est peut-être en écoutant comment il se jouait du terrifiant O inferno...tiré de Simone Boccanegra que l'on se rend le mieux compte de cette absolue maîtrise : toutes les difficultés y sont concentrées (tessiture meurtrière, cantabile succédant à l'héroïsme, quand ce n'est pas cantabile "dans" l'héroïsme, variations des couleurs...). Et pourtant, rarement cet air aura semblé si "unitaire"...

 

 

 

Simone Boccanegra - O inferno...Direction Dimitri Mitropoulos.

New York, Met, 2 avril 1960.

 

Les différentes nécrologies publiées ont souvent noté que, chez lui, l'aigu n'avait jamais été "facile". Il faudrait s'entendre sur ce que l'on met derrière le terme "aigu". Certes, sans aller jusqu'au contre-fa des Puritani, Bergonzi n'était pas un ténor "des hautes sphères", attendu pour son contre-ut. Il n'était en rien le successeur de Lauri-Volpi, et n'octaviait pas certaines notes comme pouvait le faire (parfois superbement) Corelli. Question de moyens autant que de style. Mais le chant n'est pas l'athlétisme, et la chasse aux records n'a rien à faire dans l'interprétation d'un rôle. Bergonzi utilisait à la perfection la technique "aperto/coperto" jusqu'au si bémol, voire si bécarre, et cela lui suffisait amplement pour interpréter les grands rôles verdiens (puisque dans cet hommage, j'insiste avant tout sur Verdi), d'Alfredo à Riccardo en passant par Carlo ou Alvaro. Et jusqu'à Radames, dont il faisait ressortir le cantabile tout autant, sinon plus, que la vaillance. il fut l'un des rares à oser tenter le si bémol final de Celeste Aida tel qu'il est écrit, à savoir pianissimo morendo, pas toujours avec bonheur. Dans cet extrait, il ne le fait pas, mais la ligne de chant est telle, les nuances si parfaitement dosées, le phrasé si pur qu'on lui pardonne bien volontiers. Et là encore, écoutez l'égalité de l'émission sur l'ensemble du spectre...De plus, l'accompagnement orchestral que lui offre Karajan est proche de l'idéal.

 

 

 

Aida - Celeste Aida. Direction Herbert Von Karajan.

Wiener Philarmoniker, 1959 (studio).

 

Toute sa vie, il a rêvé d'Otello, "rôle des rôles" pour un ténor, que Del Monaco avait fait sien et qu'il chanta, dit-on, 427 fois. Corelli lui-même y renonça, alors que tout était prêt pour un retour une fois sa carrière terminée. Mais Bergonzi, par défi ou pour le plaisir, s'y lança le 3 mai 2000, à près de 76 ans. Ce fut un désastre, il dut interrompre la représentation. Quelques extraits de la générale existent, mais je vous laisse les chercher. Bien que le timbre soit encore étonnant, ainsi que la projection, ce ne serait pas lui rendre hommage que d'illustrer un article avec ce qui s'apparente à un péché de vieillesse...

 

Je préfère me souvenir d'un maître de l'élégance stylistique (qui ne chanta jamais à l'Opéra de Paris...), que tous les grands d'aujourd'hui ont salué avec affection et respect. Qui a terminé sa vie en accueillant les touristes dans son hôtel-restaurant de Busseto, après avoir enseigné durant de longues années, sans trouver un successeur digne de ce nom, ses élèves les plus célèbre ayant été le malheureux Salvatore Licitra, et le très modeste Vincenzo La Scola. Et avoir constaté qu'aujourd'hui, le plus grand Alvaro est allemand...

 

 

 

La Forza del Destino - La vita è inferno. Direction Gianandrea Gavazzeni.

Milan, Scala, 7 décembre 1965.

 

© Franz Muzzano - Juillet 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

 

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Published by Franz Muzzano - dans L'hommage de Franz
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commentaires

Jean-Pierre MONDEIL 08/08/2014 11:02

Je découvre, ce matin, que Carlo BERGONZI est décédé. Une navigation hasardeuse m'a mené sur votre blog. J'admire votre jugement et les illustrations sonores que vous analysez sont éclairantes (elle m'épargne de fouiller dans ma discothèque). Je suis de ceux qui ont vu Bergonzi à la scène à une époque où il rayonnait encore bien que de supposés spécialistes en parlaient comme d'un chanteur du passé... un peu dépassé. J'ai, bien sûr, une palanquée d'intégrales (studio et "privées") et son anthologie des 31 airs de verdi (en vinyle). Je me disait en écoutant Jonas Kaufmann dans la Forza sur Arte que j'avais-là, tout à la fois, l'autorité sereine du Bergonzi de l'intégrale Gardelli avec laquelle j'ai découvert cet opéra et le grain de folie charismatique qui m'a conduit depuis la fin des années 60 à être un inconditionnel de Corelli en dépit de toutes les horreurs que j'entendais sur sa technique de chant. L'un et l'autre ont une classe aristocratisque et des façons de faire qui, très différentes sans doute, relèvent d'une même sprezzatura. Le 'Ah si ben mio' que vous présentez (Buenos Aires 1969) ne m'était pas connu : il me paraît encore plus beau que celui de l'intégrale Serafin (1962). Voilà qui va me conduire à réécouter son Trouvère quand ma religion semblait faite : Corelli ou... Corelli.
Amicalement, et au plaisir de revenir sur votre site,
J-P MONDEIL

Franz Muzzano 08/08/2014 13:10

Merci Jean-Pierre ! J'avoue que pour moi aussi, Manrico, c'était d'abord Corelli...et dans un style différent, son maître Lauri-Volpi. Mais là, sans chercher à entrer dans une compétition, Bergonzi va à l'essence-même du chant, et on touche au miracle.

MPR 30/07/2014 17:46

encore une fois je peux me faire une idée d'un chant que je ne connaissais pas ..et j'attends que tu nous parle du grand Alvaro allemand !!!!!!

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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