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25 juin 2014 3 25 /06 /juin /2014 22:13
Manon Lescaut à Covent Garden - Le drame version Barbie girl.

Acte II - Kristine Opolais.

 

Troisième opéra de Puccini, et premier véritable succès, Manon Lescaut avait ces derniers temps été délaissé par les grandes maisons, au profit des ouvrages qui l'ont suivi, mieux connus et plus vendeurs. Ainsi, il faut remonter à 2008 pour en dénicher une production au Met, Paris ne l'a pas entendu depuis bientôt vingt ans, et Londres n'avait pas vu mourir Manon dans les bras de Des Grieux depuis 1983, restant sur les souvenirs laissés par Te Kanawa et Domingo. Mais fort heureusement, comme pour La Fanciulla del West, il semble que la sortie du purgatoire soit effective, plusieurs versions ayant été récemment données (à Rome avec Netrebko, qui reprendra le rôle cet automne à Munich, au Welsh Opera ou encore à Baden-Baden avec Westbroek).

Les raisons de ce désintérêt sont multiples. Tout d'abord, le voisinage avec l'opéra de Massenet, créé neuf ans plus tôt, en 1884, est très lourd à porter. Moins de "tubes", climat de drame permanent excluant toute légèreté, nécessité d'un duo de protagonistes au format vocal plus large, tout concourt à rendre l'oeuvre de Puccini plus exigeante pour le public. Les airs eux-mêmes ont un dessin plus complexe que celui que l'on trouvera dans Bohème ou Tosca, interdisant pratiquement toute reprise isolée sous forme d'arrangement. En ce sens, Puccini est ici plus novateur qu'on ne pourrait le croire, en ne brisant jamais le discours mélodique pour y caser des moments de bravoure. Mais il faut aussi reconnaître qu'il continue d'apprendre et que l'ouvrage souffre de certaines longueurs, et surtout d'un livret quelque peu hétérogène. Et pour cause, si les fidèles Giacosa et Illica sont déjà aux commandes, viennent s'y ajouter Leoncavallo, Domenico Oliva, Marco Praga, Puccini lui-même mais aussi l'éditeur Ricordi qui y apporte sa petite touche, probablement pour s'assurer que le traitement du roman de l'Abbé Prévost n'aura rien à voir avec ce qu'en avaient fait Meihac et Gille pour Massenet. Pas simple, dans ces conditions, d'élaborer un "tout" musical cohérent, et d'éviter deux ou trois tunnels.

Mais le contraste avec Edgar, son opéra précédent, est tout de même saisissant et s'entend dès les premières notes de l'orchestre. Puccini a trouvé son style, assumé ses influences (wagnériennes en particulier), et sait enfin très exactement ce qu'il peut demander aux chanteurs tout en les mettant en valeur. Ces caractéristiques pourraient s'appliquer à Antonio Pappano, tant le sang puccinien semble couler dans ses veines.

Il y a à peu près tous les sentiments possibles dans cette partition. Amour, violence, bassesse, passion s'entremêlent, et sa direction parvient à rendre palpables tous ces climats, laissant couver sous la glace un feu qui, quand il se déchaîne, offre des moments d'une puissance dramatique hallucinante (la fin du II, à couper le souffle). Ou encore sublimant l'ntermezzo/prélude du III, en le faisant sonner comme un improbable mariage entre Tristan et l'interlude de Cavalleria. S'il avait été loin de me convaincre dans son Don Carlo de Salzburg, il est ici exceptionnel, ne serait-ce qu'en parvenant à donner à Manon Lescaut une homogénéité qui n'est pas sa caractéristique première.

L'autre souci de cette oeuvre tient au traitement vocal des personnages. Toute la richesse mélodique et dramatique tourne autour du seul couple, laissant les autres protagonistes dans l'ombre, quand ce n'est pas dans des rôles d'utilités. Ainsi Lescaut, déterminant dans l'action, est sans cesse dans la conversation, voire le parlando, et n'a pas le moindre arioso pour libérer ses cordes vocales. Christopher Maltman y est, dans ces conditions, remarquable de présence et on regrette de ne pas pouvoir entendre son timbre de baryton se déployer. Maurizio Muraro, en Géronte, est lui plus monolithique. Certes le rôle ne lui permet pas une très grande palette d'émotions, mais si la voix est correcte, elle manque tout de même un peu de nuances. Très prometteur Edmondo de Benjamin Hulett, et beau Commandant de Jeremy White. En revanche, Nadezhda Karyazina en "Musicien" doit très vite retourner prendre des cours de chant, pour au moins terminer autrement qu'à bout de souffle les quatre malheureuses phrases qui lui sont dévolues.

Et donc, tout repose sur le couple formé par Manon et Des Grieux...

 

 

Manon Lescaut à Covent Garden - Le drame version Barbie girl.

Acte IV - Jonas Kaufmann, Kristine Opolais.

 

Double prise de rôle, dans cette nouvelle production. Jonas Kaufmann ajoute un nouveau personnage puccinien à sa galerie déjà impressionnante, et sans surprise il y est magnifique. Même si en ce 24 juin j'ai senti une fatigue dans les deux premiers actes, la voix ne semblant pas avoir sa projection habituelle et le Donna non vidi mai simile a questa chanté de façon prudente. J'ai retrouvé le "vrai" Kaufmann  après l'entracte, pour une nouvelle leçon de pure séduction vocale, avec des aigus de bronze insolents et des pianissimi à se damner, une alternance violence/douceur que lui seul sait faire. Mais j'attends qu'il reprenne le rôle à Munich auprès de Netrebko pour avoir une idée de la suite qu'il donnera à ce personnage, car je ne suis pas tout à fait convaincu qu'il y trouve toute la matière à se transcender comme il le fait habituellement. Pour la première fois, en effet, je n'ai pas entendu ces petits moments d'inattendu qui clouent littéralement au siège, ces "signatures kaufmanniennes" qui font qu'il parvient à être aujourd'hui le plus grand, sans jamais cesser de servir les oeuvres, même quand il "invente" quelque chose. Le fait que Des Grieux soit pour lui une prise de rôle n'explique pas tout. Dans ses premières Forza ou Fanciulla, pour ne parler que du répertoire italien, l'évidence s'imposait d'elle-même. Ici, l'immense musicien est bien là, mais il m'a manqué cette petite touche d'indicible, qui viendra peut-être avec le temps.

Pour la Manon de Kristine Opolais, le problème est différent. On sait qu'elle a défrayé la chronique au Met le 5 avril dernier en réalisant une performance assez peu banale. Engagée pour chanter Cio Cio San, elle s'endormit vers cinq heures du matin le soir de la première, avant d'être réveillée par le téléphone quelques heures plus tard : on lui demandait de pallier la défection d'Anita Hartig en Mimi, non seulement le jour-même, mais pour la retransmission en mondovision débutant à une heure de l'après-midi ! Malgré le manque de sommeil, elle y obtint un grand succès.

Les critiques des premières représentations de cette Manon Lescaut furent extrêmement positives à son égard, et de façon unanime. Alors en ce 24 juin, était-elle en petite forme, ou bien ne partagerai-je pas l'avis général ? Toujours est-il qu'elle ne m'a pas convaincu, vocalement parlant (scéniquement, vu ce qui lui est demandé, elle est magistrale). Manon se situe quelque part entre Mimi et Tosca, et elle n'a pas montré ce soir-là les capacités d'habiter un pianissimo puccinien ni les facultés d'éviter quelques aigus criés. Et, surtout, son timbre est apparu bien terne dans le médium, dépourvu d'harmoniques et très pauvre en couleurs, en particulier dans la nuance piano. Le In quelle trine morbide fut très retenu, sans effusion aucune, tout comme un Oh, saro la piu bella ! très extérieur. En revanche, son incarnation fut exemplaire dans l'engagement pour les deux derniers actes, dramatiquement parlant, offrant un Sola, perduta, abbandonata poignant. J'espère sincèrement que ces soucis furent ceux d'une soirée, car dans le cas contraire le résultat serait inquiétant pour une cantatrice qui n'a que 34 ans. Mais elle a tout de même assuré un rôle bien plus difficile qu'il n'y paraît, amoureusement couvée par un Pappano plus que jamais à l'écoute.

 

Le chef et, malgré ces réserves, les deux principaux protagonistes ont donné une âme à cette Manon Lescaut, âme que l'on cherchera vainement dans la mise en scène de Jonathan Kent et dans les hideux décors de Paul Brown. Pas d'âme, et surtout pas de vision globale. Rien d'autre qu'une suite de tableaux faisant de Manon une sorte de poupée Barbie transformée en pute de l'Est, que l'on devine arrivée à ce qui est supposé être Amiens avec d'autres "filles" à l'arrière d'un camion. Le II est à cet égard simplement épouvantable de laideur, faisant d'elle une "Traviata" de troisième zone, simple objet de consommation chargée de soulager une fournée de vieillards libidineux en travaillant à la chaîne. Tout suinte la crasse mal cachée sous le parfum bas de gamme, tout est sale et le costume de pacotille dont elle est affublée la rend hideuse. Nous ne perdons rien des cuisses généreuses de Kristine Opolais, qui se plie avec professionnalisme aux exigences de Kent. Sur ce plan-là, elle est fabuleuse de présence, et le moins que l'on puisse dire est que son mérite est grand. Après le porno soft du II vient la transposition en téléréalité du III, où l'embarquement des femmes se transforme en casting, avant que le IV, pour une raison qui nous restera à jamais inconnue, nous emmène dans une Amérique incertaine, pour voir mourir Manon sur un tronçon d'autoroute inachevé.

 

Comment, alors, faire croire au véritable amour que se vouent Manon et Des Grieux ? Puccini voulait montrer le drame dans un climat de tristesse, de mélancolie, d'espoir parfois, il est ici détourné et sali. Sans que la moindre once de pureté ne soit suggérée. Une trahison de plus, qui ne fait que renforcer encore toute l'admiration que l'on porte aux musiciens qui, malgré les réserves que j'ai pu émettre, sont parvenus à offrir la touche de beauté que cette oeuvre dégage.

 

 

© Franz Muzzano - Juin 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

 

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'oreille de Franz
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commentaires

ADAM HELENE 26/06/2014 23:39

Bonsoir
De retour de Londres, j'ai été beaucoup plus séduite que vous par cette Manon Lescaut, vue au ROH... Mais j'apprécie souvent (pas toujours évidemment !) les transpositions contemporaines ; celle-ci m'a paru argumentée, crédible et assez efficace. J'ai trouvé Jonas Kaufmann omniprésent et très convaincu par l'interprétation qu'il donne de son rôle (de ce point de vue il parait toujours donner sa touche personnelle forte à ce que le metteur en scène propose), vocalement OK (des fois il est encore meilleur, c'est vrai), et scéniquement, superbe. Sur Opolais, j'hésite un peu. Des moments très forts, d'autres moins convaincants, bonne actrice, ceci dit. Pappano, excellent. Je trouve qu'on entre complètement dans l'histoire, qu'on en ressort pas intact et qu'on y repense longtemps ensuite...

ADAM HELENE 27/06/2014 15:14

oui en effet, j'ai assisté à la représentation du 24 juin au ROH (opéra absolument charmant par ailleurs, du point de vue de la convivialité qui y règne) ; à l'inverse je n'ai pas (encore) vue la retransmission cinématographique mais je la verrai le 3 juillet prochain (prévue au cinéma le Balzac). Je crois que l'effet n'est effectivement pas le même. j'ai trouvé Jonas Kaufmann en pleine forme, il a "couvert" involontairement sa partenaire deux fois et a baissé légèrement le volume sans rien perdre de sa maitrise (quel métier), et son omniprésence m'a frappée comme d'habitude. Le cinéma choisit de grossir tel ou tel plan (ce qui surajoute une autre interprétation à mon sens) mais en direct ce n'est évidemment pas le cas et j'imagine qu'on peut, du coup, voir autre chose. Notamment suivre le périple, les émotions, les expressions de Des Grieux même quand il ne fait "rien" (Jonas kaufmann fait toujours quelque chose...) et alors que la caméra ne le suit pas... j'avais observé la même différence dans le Trovatore et été impressionnée par le charisme qu'il dégage même quand il ne chante pas.... il parait "mener" le bal en permanence... dans mon commentaire sur son site, je l'ai comparé à gérard Philippe, qui adorait donner sa propre interprétation (nouvelle et originale) dans le cadre des mises en scène de Jean Vilar.... A bientôt !

Franz Muzzano 27/06/2014 01:07

Bonsoir Hélène. Les transpositions contemporaines ne me gênent pas quand elles ont une cohérence, que je n'ai pas vraiment trouvée ici, et quand elles ne trahissent pas, à mon sens, les intentions premières du compositeur. En resserrant l'argument au maximum, les librettistes ont voulu montrer un drame de l'amour, dans lequel tout ce qui n'est pas "le couple" n'est que péripétie décorative. Kent, à mon avis, embrouille l'intrigue en la surchargeant d'effets gratuits et souvent putassiers. Mais c'est toute la richesse de l'opéra de permettre des regards différents, et je suis heureux que vous ayez apprécié.
Avez-vous assisté à la représentation du 24 ? Si oui, comme j'ai lu depuis la rédaction de cet article que la retransmission avait connu des problèmes d'équilibre dans la prise de son, cela peut expliquer mes réserves sur Kaufmann dans les deux premiers actes. Mais pas sur Opolais, hélas. Quant à Pappano, absolument d'accord avec vous, il nous prend par le col et ne nous lâche plus !

MPR 26/06/2014 11:44

bon d'accord avec toi..Tu sais que ma musicologie est loin d'être parfaite et que je fonctionne a l'instinct...Donc je comprend mieux les "subtilités" mon avis .. Chef superbe.... décors, costumes et mise en scènes a "chier" .Manon belle plante fadasse et je suis passé a côté de notre cher JONAS !!! (c'est petit mais c'est mon ressenti ) Alors je ne te dis pas de la Traviata d'hier....juste la voix de la belle moulineuse et Tezier parfait... Le ténor fadasse et moche ....mal filmé et mise en scène...bof !!!

MPR 26/06/2014 09:36

Rien a redire...comme je ne décortique pas savamment la musique et que je marche a l'instinct comme tu sais je me range a ton avis (pas pour te faire plaisir) et ça m'aide a comprendre un peu mieux.. J'ai quand même ressenti la fougue du chef et la platitude de cette Manon.... Horrible mise e scène et costumes et décors hideux... Et je n'ai pas retrouvé "complétement" Jonas ! A suivre avec Anna...Ah oui ..

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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