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8 juin 2014 7 08 /06 /juin /2014 21:16
La Traviata à Bastille - L'exception et la routine.

Acte I : Francesco Demuro, Diana Damrau.

 

Générale avec places numérotées introuvables, première inaccessible...il me faut pour l'instant me contenter de la retransmission audio de ce 7 juin, avec ce qu'elle suppose d'aménagements sonores favorisant certaines voix probablement noyées dans l'enfer acoustique de Bastille. Les favorisant, ou montrant leurs limites, parfois cruellement. De même, je ne parlerai pas ici de la mise en scène très attendue de Benoît Jacquot. Les photographies des décors montrent tout de même de bien plus beaux tableaux que ceux qu'on a pu voir avec Tcherniakov à Milan, pour ne rien dire de l'immonde imposture signée Marthaler à Garnier en 2007. J'en parlerai après la retransmission prévue dans les salles de cinéma le 17 juin.

 

Musique seule, donc, et comme il s'agit du troisième article que je consacre à cette oeuvre avec la même Violetta, j'irai directement à l'essentiel. À savoir que le doute n'est plus permis, après New York, Milan, Londres et maintenant Paris, il est acquis que Diana Damrau se situe dans la ligne des très grandes "dévoyées", sans pouvoir être comparée à aucune. Et c'est justement ce qui déboussole certains commentateurs.

 

Mais j'attends maintenant LA production qui réunira une équipe digne de ce qu'elle offre. Le Met la voyait côtoyer Domingo qui ne peut, malgré toute sa classe, prétendre avoir le timbre de Germont, et un impossible Pirgu. Milan permettait d'entendre Piotr Beczala, tout simplement ce qui se fait de mieux actuellement en Alfredo, mais aussi Lukic, généreux mais dépassé. Et surtout, un Gatti méconnaissable. Pour trouver un vrai père Germont, il a fallu attendre Londres, et Hvorostovsky. Mais là non plus, pas de chef.

 

Daniel Oren ne sera pas celui-là. Certes, il a probablement en tête ce qu'il veut faire de la partition, citant comme références Toscanini, De Sabata ou Kleiber, mais le moins que l'on puisse dire est que cela ne saute pas aux oreilles. Oui, il accompagne, et fort correctement même (le II), mais  on ne perçoit pas la moindre conception d'ensemble, et nous devons subir des changements de tempo par trop narcissiques (le prélude du III, épanchement larmoyant de midinette dévorant la Collection Harlequin...), ou des effets gratuits sans grand rapport avec ce qu'exige Verdi. Oren est souvent bon quand il dirige des oeuvres plus "primaires", il l'a prouvé récemment dans Bohème. Mais Verdi n'est pas Puccini, Verdi n'est pas vériste (et d'ailleurs, Puccini non plus...). Il faut se laisser prendre et conduire la ligne sans jamais en rajouter. Avec un autre plateau, il endormirait la salle pour ne la réveiller que par des accents par trop brutaux. Mais heureusement, il y a le plateau...

 

 

 

 

 

 

La Traviata à Bastille - L'exception et la routine.

Acte II : Diana Damrau, Ludovic Tézier.

 

On a été parfois sévère avec Francesco Demuro. Certes, je crains fort que les micros ne l'aient avantagé, on devine une projection limitée, en tout cas pour Bastille. Mais face à beaucoup de prétendus titulaires du rôle, il n'a pas à rougir. Oui, la voix est instable dans tout le I, il a tendance à nasaliser certains sons et l'aigu est parfois périlleux. Mais il a une indéniable présence dramatique, se sort fort correctement de ses interventions au II (avec une cabalette tout de même un petit peu aux forceps), et est tout à fait convaincant au III. Sans les soucis de justesse de Pirgu, et avec autrement plus de possibilités de nuances que Grigolo, il propose un Alfredo correct, mais routinier, sans réelle flamme. Mais à 36 ans, les soucis que j'évoque peuvent encore être corrigés, et il porte en lui les moyens d'offrir beaucoup mieux.

 

Critiques qui n'iront évidemment pas vers Ludovic Tézier, qui à chaque nouvelle production confirme qu'il n'est plus seulement le plus grand baryton français, mais tout simplement l'un des deux ou trois meilleurs au monde actuellement pour ce répertoire. Son Carlo de La Forza munichoise a peut-être été un tournant dans sa carrière, et il y avait été magistral. Tout comme son Germont est de bout en bout magnifique. L'évolution du personnage est un modèle du genre, le timbre est somptueux, mordant ou velouté quand le texte le demande, et son duo avec Violetta restera comme un moment de pur enchantement, culminant sur des Piangi qu'il anticipe très légèrement pour suggérer "l'élan" paternel qui le pousse vers celle qui, à ce moment-là, devient sa "fille". Aucun doute n'est permis, c'est le Germont que mérite Damrau pour cette grande scène cruciale. Et son Di Provenza est à montrer en exemple de cantabile (se jouant d'une introduction caricaturale signée Daniel Oren...) où le legato est roi, l'aigu insolent d'aisance, le rubato et les nuances  judicieusement placées (J'oserai dire...presque à la Tibbett !). De plus, quitte à me faire lyncher, j'apprécie que la cabalette qui suit dans les versions intégrales soit ici omise, tant j'ai toujours pensé qu'elle brisait le climat de tension de tout ce premier tableau

 

Une Damrau qui a pourtant toujours ses détracteurs. Ils avaient considéré la prise de rôle du Met comme une surprise étonnante, pensant peut-être que l'expérience ne serait pas renouvelée. Et puis vint Milan, et son cortège de scandales obligatoires. Elle passa entre les gouttes, mais on pouvait tout de même lire certaines interrogations. Voilà donc Paris, et la confirmation que le dame veut marquer le rôle de son empreinte. Ces remarques et ces réserves, parfois sévères, sont finalement assez logiques si l'on suit leur argumentation de base : à part la maîtrise de la partition, elle n'aurait rien d'une Violetta.

 

La Traviata à Bastille - L'exception et la routine.

Diana Damrau.

 

Ceux-là se sont fixés des codes, des références, des archétypes qui, paradoxalement, peuvent leur faire vénérer des caractères à l'opposé les uns des autres. Ils savent que le rôle nécessite trois approches vocales différentes selon les actes, acceptant ainsi qu'une légende peine dans le I pour magnifier le III (Muzio), qu'une statufiée s'y brise souvent pour quelques soirées de grâce (Callas), et proclamant quelques modèles définitifs sur lesquels ils ne manquent pas de se quereller (Zeani, Cotrubas, Sass...).

Alors la Violetta de Damrau les dérange, tout simplement parce qu'elle ne peut être comparée à aucune de ces grandes cantatrices. Le chant est trop pur, la voix trop parfaite, la colorature du I trop superbement maîtrisée pour que cela ne cache pas quelque chose, une année après la prise de rôle. C'est très simple, pour eux, il manque l'émotion "vraie", cette Violetta serait "calculée", les laissant ainsi de marbre.

Hors, ce que propose Damrau est tout sauf calculé : le rôle est "pensé", "réfléchi", "conduit" dans une optique différente (je rappelle que je ne parle que du chant, pas du jeu de scène). Et pour tout dire, il est déjà mûri, ce qui peut étonner en si peu de productions. Mais voilà, depuis son enfance, elle rêve de cet ouvrage, et en a écouté tout ce qu'elle pouvait trouver comme versions. Pour construire la sienne propre, correspondant à ce qu'elle est. Elle nous emmène beaucoup plus dans le monde d'une courtisane de Balzac, avec sa vraie splendeur et sa vraie misère, et surtout le rang qu'elle veut se donner (traduit dans un chant irréprochable), que dans celui de Dumas fils. Sa Violetta n'est pas une petite bourgeoise, elle aurait pu être une "dame". Et de fait, elle n'a absolument rien de vériste, même au III, rien qui puisse s'apparenter à de l'éphémère. Elle est de bout en bout intensité et confidence, cri et chuchotement, perdue pour le monde dès le Libiamo. Sass avait un peu cette vision mortifère, et le traduisait par un Sempre libera spectral, que peu avaient compris alors. Damrau ne va pas si loin, sachant très bien ce qu'elle peut apporter de folie dans ce passage. Sa science et sa fréquentation du premier romantisme (elle était il y a moins de deux mois une exceptionnelle Sonnambula au Met) lui permettent de se jouer de la difficulté des vocalises du finale du I (en variant le tempo à la reprise, plus grinçante encore qu'au Met), et en le couronnant d'un mi bémol cette fois-ci royal.

 

Le grand duo du II lui permet de trouver en Ludovic Tézier le parfait partenaire pour un exceptionnel moment de communion musicale. Tous deux rivalisent dans l'art du legato, et le Ditte alla giovine fait tout simplement s'arrêter le temps. Dans le murmure de l'intime, elle déguste chaque mot en de longues phrases qui, toutes, se terminent en suspension, relançant le bouleversant dialogue. Et comme la voix semble s'être élargie depuis Milan, sans rien perdre de sa longueur, la grande verdienne est là, de façon incontestable.

 

Mais comme à Milan, et peut-être encore plus qu'à Milan, c'est au III que son chant tutoie l'exceptionnel. Son Addio del passato a, paraît-il, fait pleurer les choristes lors des répétitions (et il en faut beaucoup pour en émouvoir certains...). On le comprend, tant le "cri rentré", tant la politesse du désespoir se fait entendre dans cette conduite du phrasé inouïe. Il suffit d'écouter la reprise, où Le gioie, i dolori tra poco avran fine, la tomba...est donné dans une seule respiration, décalant certes la coupure du vers mais donnant à La tomba une résonance venue déjà de l'au-delà. Et la mort peut venir enfin, après un ultime duo désespéré.

 

Sa Violetta ne se "donne" pas immédiatement à l'auditeur, il faut aller vers elle, comme elle est allée vers le rôle (à l'image d'un Amami Alfredo volontairement retenu). Elle demande à celui qui l'écoute d'être actif, d'entrer dans son personnage et ainsi, l'émotion survient dans toute son immensité. On peut ne pas adhérer à une telle conception, préférer ce qu'offre Netrebko par exemple. Certains iront même plus volontiers vers Gheorghiu, qui confond Violetta et Mimi. Mais si l'on peut ne pas aimer ce qu'offre Damrau, il serait criminel de ne pas "l'essayer" sur plusieurs écoutes si besoin...la magie ne peut que survenir.

 

Dommage que l'on n'ait pu offrir à une telle artiste qu'un seul partenaire digne d'elle, et que le reste du plateau, Alfredo excepté, nous replonge dans la routine. Nicolas Testé est tout de même un très beau Docteur, très proche de sa patiente (et pour cause...). Mais rien que la présence d'Anna Pennisi en Flora, conjuguée à l'apathie secouée de tics de la direction de Daniel Oren (je n'incrimine pas l'orchestre...il obéit) a, dans de tels moments, quelque chose de criminel.

 

Mais on me répondra que la perfection n'est pas de ce monde...

 

© Franz Muzzano - Juin 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

 

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'oreille de Franz
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commentaires

MPR 09/06/2014 14:07

Je dirais comme bien souvent ... j'aime ces articles ....qui me remettent les pieds sur terre..je vis un peu a travers... QUEL HORIZON !

HELENE ADAM 09/06/2014 11:08

Bonjour
J'avais réussi à avoir des places pour la Première le 2 juin (la billetterie a été miraculeusement réouverte il y a quinze jours pour quelques places au premier rang) et j'ai écouté la retransmission de la soirée lyrique de France Musique. La mise en scène plombe littéralement les artistes, les décors sont si imposants (et à part le fait qu'ils limitent la scène, et sont lourdement symboliques... l'énorme lit pour symboliser le métier de la Traviata.... ils ne servent à rien ou presque). Le brindisi sur une scène rendue minuscule avec un choeur habillé en noir, c'est tout simplement sinistre. J'aime l'évolution fantastiquement construite par Verdi, dans cet opéra magnifique. La gaité, la légèreté, la dramatisation progressive, la fin tragique. Or, il n'y a aucun mouvement dans cette mise en scène. Le deuxième acte qui partage la scène en deux, est encore pire puisque seule la moiré du plateau est éclairée : un coup l'arbre, un coup l'escalier. J'étais côté "escalier", dans l'ombre pendant toute la première partie de l'acte 2, mais où l'on distingue le choeur figé sur les marches et obnubilée par cette étrange scène, j'imaginais bien ce que Jacquot allait faire au cinéma avec ces "tableaux". Mais à l'opéra.... Bon, l'immobilisme forcé des chanteurs est pesant pour la salle et pour eux. Et il faut tout le métier de Ludovic Tézier pour réussir à exploser (littéralement) dans son duo avec Violetta et arracher la salle à une torpeur ennuyée. Les premiers vrais et sincères applaudissements enthousiastes n'arrivent qu'à ce moment de l'opéra le 2 juin. J'ai eu l'impression (pour bien le connaître depuis le temps que je le vois....) qu'il avait décidé de faire comme son Don Carlo de Munich, jouer son rôle sans retenue (on imagine comment Kaufmann lui a appris à se "lâcher" lui qui sait si bien le faire dans n'importe quelle mise en scène). Sur Diana Damrau, je partage totalement votre enthousiasme sur sa qualité vocale (absolument irréprochable et ce n'est pas un petit compliment, le rôle est complexe) et scénique (elle se donne au max dans une mise en scène qui limite ses expressions), mais curieusement, l'émotion n'arrivait pas à passer totalement, ce 2 juin. Sauf dans ses duos avec Tézier. Sans doute est-ce dû à une des autres grandes faiblesses de cette représentation : on ne croit pas du tout à l'amour entre Violetta et Alfredo. Sans nécessairement mettre en scène un érotisme torride, c'est quand même plus crédible quand ils semblent s'aimer vraiment. Après tout elle quitte sa vie de "traviata" pour lui. Quant à Demuro, le pauvre.... comment dire ? En vrai, on ne l'entend pas. Du premier rang, il faut le faire.... comme il le sait, il s'égosille, sa voix s'éraille, il force.... autre sujet d'angoisse, va-t-il aller au bout? Sinon c'est un très bon acteur, très touchant et sur la fin, j'ai essayé d'imaginer une "voix" sur son jeu (pourquoi pas Beczala effectivement très bon en Alfredo) pour arrêter d'être gênée par son timbre hors jeu. Oren, je n'ai rien compris. Il faisait des signes aux chanteurs totalement déstabilisants, accélérait, ralentissait pour des effets ratés... Bon, quand on se contente d'écouter, avec les arrangements, c'est beaucoup mieux,incontestablement. Le film risque d'être également beaucoup mieux (musicalement on peut tout arranger et la caméra de Jacquot a déjà prévu comment valoriser sa propre mise en scène. Mais bon, le cinéma, c'est le cinéma. Bon, heureusement, Tézier nous a offert un quart d'heure ABSOLUMENT royal. J'aime l'émotion à l'opéra....

HELENE ADAM 09/06/2014 13:53

oui, Tézier se lâche à tel point que le public (un tantinet avachi et applaudissant mollement depuis le début), se redresse, retient son souffle... avant d'exploser de joie. Sur Diana Damrau, il est vrai que j'hésite : c'est vraiment la grande classe musicalement, c'est incontestable... et pourtant, d'où vient le fait que l'émotion n'y est pas tout à fait??? Je vais réfléchir à la question... merci pour votre réponse en tous cas...

Franz Muzzano 09/06/2014 13:41

Merci Hélène pour ces précisions bien venues ! Oui, je me suis douté samedi soir que Demuro ne passait pas la rampe, ça se devinait dès le Brindisi...Et c'est dommage, parce qu'il a tout de même des qualités, et peut-être qu'en travaillant différemment son émission, il pourra plus projeter sans fatigue.
Donc, si je vous suis bien, Tézier se lâche aussi scéniquement ? Enfin !!!! Je l'ai toujours trouvé mal à l'aise dans son jeu (même dans son Wolfram au Châtelet, qui ne demande pas une présence débridée !!!). Je crois comme vous que la Forza de Munich lui a fait un bien fou, et Jonas y est probablement pour quelque chose.
Le souci avec Oren est le décalage entre le discours sur l'oeuvre et ce qu'on entend. Il dit ne pas vouloir tomber dans la vulgarité, et en fait il y sombre bien des fois (second tableau du II, prélude du III, pour des raisons différentes...). Il semble voir Traviata comme "pré-vériste", ce qui est un contre-sens.
Pour le 2 juin, je ne sais pas...Mais je persiste sur Damrau, pour moi l'émotion est là, mais dans une optique différente de ce qu'on a l'habitude d'entendre :)

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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