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27 juin 2014 5 27 /06 /juin /2014 21:13
Julius Rudel (6 mars 1921 - 26 juin 2014).

En répétition de Giulio Cesare, New York, 1966.

 

S'il ne restera pas dans les mémoires comme l'un chefs les plus indispensables musicalement parlant, Julius Rudel demeurera l'une des personnalités les plus marquantes du monde lyrique de la seconde moitié du vingtième siècle aux États-Unis. Son nom est indissociable de celui du New York City Opera, institution exceptionnelle tant par la qualité de ses productions que par sa politique de véritable "opéra populaire" (dans le meilleur sens du terme, c'est-à-dire à mille lieues de ce que prétendait être Bastille...). Sans chercher à concurrencer le Met voisin, ce qui eut été impossible, mais au contraire en instaurant avec lui un très intelligent système de passerelles, le NYCO proposait une programmation où le "grand répertoire" avait sa place, mais aussi et surtout permettant la redécouverte d'oeuvres oubliées ou peu jouées (à l'image de la "trilogie des reines" de Donizetti), allant de Monteverdi à Janacek sans oublier les musicals de Gilbert and Sullivan. Une grande place était aussi donnée aux opéras français (comme la Cendrillon de Massenet). Pour ne pas rebuter un public parfois novice, à une époque où le surtitrage n'existait pas, les ouvrages étaient souvent donnés en anglais. Toutes les productions étaient montées avec le plus grand soin (distribution et mise en scène), et malgré toutes ces exigences, une règle d'or était respectée : permettre au plus grand nombre d'en profiter. Grâce au mécénat et à des interprètes qui acceptaient de réduire leur cachet, les places les plus chères ne dépassaient pas l'équivalent de trente-quatre dollars actuels en 1962, ou quarante-sept (toujours convertis en monnaie d'aujourd'hui) en 1971.

Il est indispensable de présenter ce qu'était cette maison pour évoquer Julius Rudel, parce qu'il est en quelque sorte né avec elle. Il avait commencé ses études musicales à Vienne, mais fut contraint d'émigrer, à dix-sept ans, en 1938. Son père venait de mourir, et il dut subvenir aux besoins de sa mère et de son jeune frère en effectuant de petits métiers comme employé de bureau, standardiste ou commis d'agent de change. Malgré cette charge, il parvint à obtenir en 1942 son diplôme à la Mannes School of Music de New York. Il faut dire qu'enfant, il construisait de petits décors dans des boîtes à chaussures, était un assidu du Wiener Staatsoper, et qu'à seize ans, il avait déjà composé deux petits opéras...

Fin 1943, le New York City Opera fut fondé, et il en devint de suite pianiste-répétiteur. Il y dirigea son premier ouvrage en 1944, avec Der Zigeunerbaron. Durant les années qui suivirent, il s'occupa d'à peu près tout ce qu'il était possible de faire dans une maison d'opéra : auditions, promotion, répétitions, mises en scène, direction, gestion des contrats...La saison de 1956 ayant été financièrement catastrophique, et musicalement décevante, le grand (et caractériel) Erich Leinsdorf quitta le navire. Un seul pouvait tout remettre à flots, et Rudel devint ainsi Directeur Artistique du NYCO, ce qui signifiait seul maître à bord. Il le restera jusqu'en 1979. Avec lui, la spécificité du lieu fut très vite évidente. Les saisons 1958, 1959 et 1960 furent consacrées uniquement au répertoire lyrique américain, ce qui était particulièrement osé mais s'avéra payant, offrant une sorte de synthèse entre le Met et Broadway. Il entama aussi une collaboration artistique assez rare dans ce milieu avec la soprano Beverly Sills, qui avait débuté sur cette scène en Rosalinde de Die Fledermaus le 29 octobre 1955 (après avoir été refusée par Rudel lors de plusieurs auditions, avant qu'il ne se laisse convaincre). Avec The ballad of baby Doe de Douglas Moore, elle obtint son premier succès en 1959, et devint le pilier de ce qui n'allait pas tarder à devenir une institution. Pour elle, il monta Giulio Cesare, qui fut le premier grand triomphe, internationalement loué, de l'interprète et du théâtre. Rudel trouva en elle la cantatrice idéale pour Manon et surtout pour les reines de Donizetti dans Anna Bolena, Maria Stuarda ou Roberto Devereux. Elle lui succéda en 1979 à la direction du NYCO.

Julius Rudel fut aussi à l'origine des débuts américains de quelques grandes figures, comme Domingo, pour qui il monta le très rare Don Rodrigo de Ginastera en 1966, mais aussi Carreras ou Milnes.

Malgré cette activité incessante, il trouvait le moyen d'aller diriger ailleurs (parfois tout près, il était assez fier d'avoir conduit plus de deux-cents fois les forces du Met...), mais aussi en Europe, par exemple au Festival d'Aix, en 1977 pour, une nouvelle fois, Roberto Devereux.

 

Roberto Devereux - "Vivi ingrato" (Montserrat Caballé - Aix en Provence, 25 juillet 1977)

 

Il fut aussi le premier directeur musical du Kennedy Center de Washington, de la Wolf Trap Opera Company et, de 1962 à 1976, du Caramoor Festival.

Après avoir mis fin à ses fonctions à New York, il dirigea à Buffalo de 1980 à 1985. Mais il ne s'éloigna jamais vraiment du Lincoln Center, où le NYCO avait élu domicile, et qu'il pensait voir perdurer encore de longues années. Malheureusement, une gestion catastrophique, associée à la fameuse "crise" qui n'épargne personne (pas même le Met) eurent raison de sa "maison", qui déposa le bilan en octobre 2013. Même s'il était alors déjà très diminué physiquement, on peut penser qu'il ne s'en est pas remis. Il déclarait, peu après la fermeture définitive, "n'avoir jamais imaginé voir ça, même dans ses pires cauchemars".

 

Un excellent artisan, et surtout un merveilleux pédagogue, tout dévoué à sa passion, qui a eu beaucoup plus d'importance dans le paysage lyrique qu'on ne le pense, surtout aux États-Unis, s'en est allé à quatre-vingt treize ans. Dans l'indifférence générale de ce côté de l'Atlantique, bien entendu...

 

Il nous reste quelques témoignages, où à chaque fois il s'efforce de mettre les chanteurs en valeur, comme le fabuleux Duca d'Alfredo Kraus, en 1978.

 

Ou un finale des Puritani en 1973, manquant peut-être de flamme, un peu trop "posé", mais qui permet de goûter l'Arturo vocalement discutable, mais stylistiquement superbe, de Nicolai Gedda (écoutez comment il fait entendre la "virgule" après Credeasi !)...

 

Et enfin, rareté absolue, ce duo de L'Incoronazione di Poppea, donné à Garnier en avril 1978, par deux géants qui se retrouveront quelques années plus tard pour de mémorables Tristan. Je sais que les baroqueux purs et durs vont me lyncher, mais s'ils ne fondent pas en écoutant cela, je les plains...

 

© Franz Muzzano - Juin 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans L'hommage de Franz
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commentaires

Italopera 01/07/2014 09:22

Vocalement discutable, dites-vous, vous croyez ? Allons, ne discutons pas, je suis entièrement de votre avis !

Italopera 01/07/2014 09:22

Vocalement discutable, dites-vous, vous croyez ? Allons, ne discutons pas, je suis entièrement de votre avis !

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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