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20 juin 2014 5 20 /06 /juin /2014 21:12
Beniamino Gigli, l'exemple à ne pas suivre.

Légende du chant lyrique, Beniamino Gigli en est une sans contestation possible. Par sa longévité, son aura, sa popularité et même par l'admiration que lui portent beaucoup des ténors qui lui ont succédé. Mais légende ne veut pas dire modèle, et pour une fois je ne vais pas évoquer un chanteur que j'admire, mais plutôt essayer de montrer en quoi cette réputation me paraît usurpée. Dans sa génération, il y eut des ténors qui sont aujourd'hui indissociables de la grande Histoire de l'Opéra. Melchior, Martinelli, Pertile, Lauri-Volpi, Rosvaenge, Merli ont tous, à leur manière, laissé une empreinte indélébile en marquant à jamais de leur forte personnalité les rôles qu'ils abordèrent, sans jamais trahir les oeuvres qu'ils étaient chargés de transmettre. Gigli, lui, fut, de ses débuts à Rovigo dans Gioconda en 1914 jusqu'à son dernier concert au Carnegie Hall en 1955, d'abord et avant tout en "représentation de Gigli". Pas de Rodolfo, de Nemorino, de Faust, d'Alfredo, de José, de Radames et de tant d'autres. Et, ce qui est beaucoup plus grave, il ne fut jamais un réel "serviteur" de Verdi, Donizetti, Bizet, Boito ni même de Puccini. Ne pouvant user de son physique, il sut parfaitement "vendre" une voix qui électrisait les foules par la suavité de son timbre ou son art consommé de l'effet. Prenant la suite de Caruso (mais la comparaison s'arrête là), il inondera le marché du disque d'une multitude de sucreries, d'où pouvait émerger parfois une belle romance parmi les scies les plus mièvres. Et il se commettra dans quelques navets cinématographiques tournés à sa seule gloire dont les titres se suffisent à eux-mêmes (Mamma, Ave Maria, Ne m'oublie pas, Tragique destin...). D'autres l'ont fait aussi, mais en complément d'une véritable carrière où la dramaturgie avait sa place. Quant aux chansonnettes, tous y ont succombé, à chacun son "Little Italy"...

Mais le plus grave n'est pas là. Il est dans sa façon d'aborder ses rôles, sans la moindre attention portée ni au style musical ni au personnage qu'il était supposé incarner. À l'exemple de Nemorino, pollué par une diction sur-articulée, et par des sanglots qui feraient passer ceux de Canio pour de simples caprices. Quant aux nuances, elles tiennent plus de la démonstration que de la simple musicalité.

Il avait pourtant la voix parfaite pour le rôle, dépourvu du grave qu'il n'avait pas, et du suraigu qu'il a toujours soigneusement évité. Mais non, il fallait qu'il "fasse du Gigli", et tant pis pour Donizetti.

Un autre exemple le montre dans un air qui aurait pu être écrit pour lui. Là, il suffit de laisser filer, Bizet a tout écrit (à part l'aigu final, devenu une tradition pour beaucoup, et qui lui est ici pardonné). Mais non, il faut qu'il se répande dans un rubato qui finit par provoquer la nausée, et l'air de Nadir devient un tube encore plus dégoulinant que s'il avait été chanté par Tino Rossi. Et pourtant, la langue italienne devrait le servir...

 

Oui, heureusement, c'est en italien. En français, le massacre serait pire (amusez-vous à écouter vingt secondes de l'air de La Juive...).

Mais ces rôles, comme Rodolfo ou Alfredo, correspondaient à ses réelles capacités vocales. L'âge venu, il n'hésitera pas à s'attaquer à des personnages plus dramatiques, et demandant une projection et une endurance qui n'étaient pas naturellement son point fort. Radames, Calaf ou Manrico en firent les frais, passant la rampe grâce à de petits arrangements avec les partitions et à des chefs bienveillants. Dans ce Trovatore de 1948, il peut dire un grand merci à Oliviero de Fabritiis...

 

Les exemples seraient trop nombreux, et ces trois suffisent pour démontrer le peu de cas qu'il faisait de sa fonction de "medium", de messager entre le compositeur et le public. Mais il n'était pas le seul chez qui l'on pourrait déplorer ce défaut, et il y a beaucoup plus grave. Un point fondamental semble occulté par à peu près tous les commentateurs, et bien entendu ses plus grands zélateurs l'ignorent, ou feignent de l'ignorer. Chaque incarnation ou presque révèle un souci de justesse parfois criant. Ce problème aurait dû le disqualifier, et malgré tout il fit la carrière que l'on sait. Il possédait la technique requise pour éviter cela et pourtant, par paresse probablement, de nombreux enregistrements le montrent incertain dans ses attaques, et relâchant totalement le soutien. Comme, en plus, il recherchait souvent la facilité et le moindre risque dans ses aigus en les "balançant en arrière", il perdait ainsi la plupart de ses harmoniques (réécoutez Manrico...). Le pire est que ce défaut ne s'installa pas avec le temps, il était présent dès la notoriété acquise, comme en témoigne cet extrait de Mefistofele datant de 1921.

 

Je mets quiconque au défi de prendre en dictée musicale ce passage sans se creuser la tête en déduisant en fonction de l'orchestre ! Et pourtant, ce fut le rôle qui lui fit connaître ses premiers triomphes, au point que Toscanini l'engagea pour cela à la Scala en 1918. Connaissant la rigueur du Maestro, on peut en déduire que quand il s'en donnait la peine, Gigli pouvait chanter juste.

Un autre exemple, avec un passage plus connu tiré de La Bohème...

 

 

Certes, Albanese n'est pas ce soir-là d'une justesse parfaite, loin s'en faut. Mais les attaques de Rodolfo, et surtout les intervalles, ne dépendent pas d'elle. Surtout si on la réécoute onze ans plus tard, avec cette fois un partenaire idéal...

 

 

Oui, la confrontation est cruelle pour celui que certains considèrent comme le plus grand ténor italien après Caruso. Mais on pourrait croire que ce sont des accidents d'un soir, et qu'ils ne pouvaient être corrigés sur le moment. Malheureusement, comme je l'ai précisé, Gigli a aussi tourné des films. Et dans ce cas, il est tout à fait possible de faire autant de prises que nécessaire. Et pourtant, cet extrait de Ave Maria tourné en 1936 (et non pas de Mamma comme quelques-uns le croient), où le ténor joue le rôle d'un certain Tino Dossi (eh oui...ça ne s'invente pas !) devrait clore le sujet. Oubliez Erna Berger, magnifique soprano légère, mais en rien une Violetta, et concentrez-vous sur le début d'Un di felice. Gigli y est trop bas durant la totalité de son intervention, et comme l'orchestre, lui, est juste, ce n'est en rien un problème de repiquage...

 

Il était nécessaire, je pense, de remettre certaines choses à leur véritable place. Je le redis, l'objectivité pour moi n'existe pas, et encore moins dans le domaine de l'art lyrique. Notre rapport à la voix nous impose la subjectivité, et les amoureux de Gigli continueront à le vénérer et s'ils y trouvent leur bonheur, c'est très bien ainsi. En revanche, l'impartialité doit être une règle. Une fois cette précision apportée, chacun pourra préférer un Gigli chantant faux du Gigli à tout autre ténor chantant juste du Puccini ou du Verdi. Liberta !

 

© Franz Muzzano - Juin 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

 

 

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : Les légendes
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commentaires

Italopera 22/06/2014 10:29

Bonjour,
J'ai lu avec grand intérêt votre article sur Gigli et écouté les extraits d'opéra accompagnant le texte.
Non seulement vos propos sont d'une grande justesse, (contrairement à la voix de l'artiste), mais l'iconographie musicale qui les accompagne est très éloquente.
Il est certain, comme vous le dites, que l'art lyrique reste du domaine subjectif.
Cependant, à mes yeux, il contient une part incontournable d'objectivité et une autre tout à fait subjective. La première part relève de la technique, indispensable mais aussi qui doit être choisie de par son excellence. Seuls ceux qui refusent de reconnaître son côté utile et indispensable, soit par manque d'intérêt, soit le plus souvent par ignorance inavouée et mauvaise foi évidente, n'en tiennent pas compte.
Un exemple : comment participer au tournoi de Roland Garros si on ne sait pas comment tenir et manoeuvrer une raquette de tennis !
Ensuite, et c'est très important, entre en jeu l'aspect subjectif qui demande culture, intelligence, analyse de l'ouvrage etc. pour bien interpréter l'oeuvre en question.
Et ce n'est pas donné à tout le monde, tout en sachant que la grande part émotionnelle que procure l'opéra fait qu'il vaut surtout mieux ne pas participer à aucun forum consacré à cet art, sous peine de se faire rapidement insulter vu le nombre d'imbéciles, se croyant les meilleurs, qui en font partie !
Notre Gigli, et encore une fois bravo pour les arias choisis, a inventé la voix de fausset et me rappelle tout à fait Tino Rossi. D'où la question : BG avait-il des ascendants corses ? Notre Tino, lui, au moins chantait juste, sa voix dégoulinant moins que celle de Benjamino.
A une époque où tout chanteur en Italie, s'il utilisait la voix de fausset, se faisait immédiatement éjecter, par le public d'abord puis la direction de l'opéra ensuite, je ne comprends pas comment il a pu faire cette grande carrière.
De nos jours la voix de fausset, pire encore que la voix dite "mixte appuyée", est très utilisée, même par les plus grands, mais uniquement parce qu'ils ne possèdent pas la technique leur permettant d'exécuter un diminuendo ou un pianissimo tout en gardant la voix placée en avant, au "point d'appui", comme je l'explique dans la page consacrée sur mon site.
Et oui, les plus grands de nos jours chantent comme cela, même notre sublime interprète qu'est Jonas Kaufmann ; écoutez le dans Werther où pourtant il excelle et est numéro un !
Ce qui prouve que l'opéra se meurt, non faute de voix, d'artistes à la hauteur, mais uniquement parce qu'ils ne possèdent pas la bonne technique, faute d'enseignants à la hauteur, qu'il convient d'avoir incorporé en soi : la technique traditionnelle italienne !

Cavaradossi 14/07/2014 17:36

Aller voir ce site: http://ricordo.blogvie.com/

Il est génial et propose de beaux articles comme ceux de M. Muzzano.

Franz Muzzano 22/06/2014 11:57

Merci pour ce commentaire, et le développement qu'il a suscité.
Quand j'emploie les termes "objectivité" et "subjectivité", je le fais à dessein parce que je sais que parmi mes lecteurs se trouveront des personnes qui, sincèrement et pour certains viscéralement, vont être bouleversés par des voix qui au mieux me laissent de marbre, au pire me donnent de l'urticaire. Et, inversement, les artistes qui me sont indispensables leur paraîtront ordinaires. Nous touchons là à la spécificité même de la voix, au-delà de l'art lyrique : sa réception échappe à toute rationalité. Qui de nous n'a pas été littéralement retourné par une simple voix parlée ? Quelques mots de Fanny Ardant feront fondre certains hommes, quand ils en feront fuir d'autres. J'admire le parcours artistique d'Édith Piaf, son destin me bouleverse, mais j'ai envie de couper le son quand je l'entends chanter parce que, "physiquement", sa voix m'est insupportable, comme les chats qui deviennent fous face à certaines fréquences. Son "échelle harmonique", si l'on veut, vient contredire la mienne. À l'inverse, trois mots chantés par Barbara me mettront en transe, probablement parce que son timbre sera en adéquation avec ma "fréquence propre". En d'autres termes, je voudrais détester Barbara que je ne pourrais pas : c'est physique. Donc, j'aurai toujours le plus grand respect pour ceux qui, sincèrement, aiment écouter des Alagna ou des Gigli jusqu'à les placer au pinacle.
L'objectivité, alors, ne peut être d'un grand secours ! De même qu'il n'est pas nécessaire d'être renseigné sur les conditions d'écriture d'une oeuvre, sa place dans l'Histoire, pour que l'émotion surgisse...ou pas.
Cela étant, j'essaie dans mes articles de donner certaines clés, d'expliquer pourquoi JE considère que telle interprétation est sublime, et telle autre médiocre. Et là je vous rejoins sur la nécessaire connaissance des ouvrages, des voix, des styles, etc. Si un de mes lecteurs aura envie de creuser le sujet après m'avoir lu, j'aurai réussi ce qui est mon but : partager.
C'est la raison pour laquelle je parle assez peu de technique vocale (au sens premier du terme). Il y a d'excellents sites pour cela, et c'est ainsi que le vôtre se trouve en bonne place dans mes recommandations sur ma page d'accueil. Le lecteur y trouvera beaucoup de réponses aux questions qu'il pourrait se poser. Même si je ne suis pas forcément d'accord avec toutes vos conclusions (l'importance des résonateurs, par exemple ou, dans l'exemple que vous donnez ici avec Kaufmann, qui pour moi n'use pas réellement du "fausset"), les principes de base que vous énoncez sont essentiels, et il est salutaire de les mettre en avant.

Maintenant, comme vous, je ne comprends pas comment Gigli a pu faire cette carrière-là à cette époque. La seule explication possible est qu'il était probablement un grand flemmard, qui s'est interdit le moindre effort une fois le succès acquis (Toscanini aurait-il VRAIMENT engagé un chanteur qui aurait proposé le Faust de Boito ainsi ? à cette époque, il choisissait avec soin ses distributions, ce qui ne sera plus le cas à la fin de sa vie. Comme Karajan...). Quant aux ascendances corses...si un fan de Gigli tombe sur cet article et peut nous fournir sa généalogie, après m'avoir insulté, il sera le bienvenu !

MPR 21/06/2014 11:04

je lis toujours avec beaucoup d'attention tes articles...parce que j'y apprends toujours quelques choses !
ma musicologie n'est pas très étendue et bien souvent je ne puis émettre un avis !!! même si je connais tous ces "airs "par coeur...... j'en reste avec mon "vieux" qui m'a fait aimer les voix !!!! comme disait M.Achard dans Jean de la lune..(je chante faux mais j'entends juste ) (enfin presque)

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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