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20 mai 2014 2 20 /05 /mai /2014 23:53
Tancredi au TCE - Quand le silence devient glorieux.

Antonino Siragusa, Marie-Nicole Lemieux, Patrizia Ciofi.

 

Qu'est Tancredi, finalement, dans la grande Histoire de l'art lyrique ? Peut-être bien un pont entre deux époques, qui voit Rossini aborder l'opera seria pour la première fois. En 1813, soit exactement l'année des naissances de Verdi et Wagner, Rossini a vingt-et-un ans et s'est déjà forgé une solide réputation dans le domaine de l'opera buffa. Les codes du genre seria sont bien définis, hérités de Pietro Metastasio. Tancredi, dans une certaine mesure, va tout bousculer et il faut se tourner vers Stendhal pour comprendre l'importance de cette révolution : "Avant Rossini, il y avait bien souvent de la langueur et de la lenteur dans les opéra seria. Les morceaux admirables étaient clairsemés, souvent ils se trouvaient séparés par quinze ou vingt minutes de récitatifs et d'ennui. Rossini venait de porter dans ce genre de composition le feu, la vivacité, la perfection de l'opera buffa. Il entreprit la besogne de porter la vie dans l'opera seria". Et le sous-titre de l'oeuvre résume tout : "Melodramma eroico". Certes il conserve la structure "à numéros", mais réduit considérablement l'importance des récitatifs, privilégie les duos et les ensembles au détriment de l'antique multiplication des airs, donnant à ceux-là d'autant plus de force qu'ils se font plus rares, et que surtout leur structure est souvent construite en véritables "scènes", à l'image du Deh ! tu proteggi...d'Amenaide.

Il convient donc de trouver l'alchimie entre l'héroïsme des situations et le rythme sans cesse relancé hérité du style "buffa". Cette même année 1813, Rossini crée Il Signor Bruschino et L'Italiana in Algeri, respectivement "farsa giocosa" et "dramma giocoso". Tancredi n'en est pas si éloigné dans la recherche dynamique, même si le choix (heureux) de la fin tragique voyant mourir le héros dans un finale bouleversant donné dans un murmure montre bien tout l'aspect novateur du compositeur (la Didon de Purcell pouvait mourir sur scène, mais l'Italie de 1813 n'y était toujours pas prête. Très peu de temps après, ce sera pourtant la norme). Cette fin, dite "de Ferrare" car c'est là qu'elle fut donnée pour la première fois le 20 mars, après la création vénitienne du 6 février et son dénouement "heureux", ne fut pas du goût du public. Rossini l'abandonna, Elle ne fut reprise qu'en 1976, grâce à la redécouverte du manuscrit original, à Martina Franca avec Viorica Cortez et Lella Cuberli. Elle est depuis devenue la règle pour toute nouvelle production.

 

 

Tancredi au TCE - Quand le silence devient glorieux.

Patrizia Ciofi, Marie-Nicole Lemieux.

 

Ce finale est d'ailleurs la seule chose réussie dans la mise en scène une nouvelle fois consternante signée Jacques Osinski, assisté du scénographe et costumier Christophe Ouvrard. Tancredi va mourir, agonise, meurt...et donc l'action est forcément statique. Le jeu muet d'Amenaide et d'Argirio est alors très bien rendu, devant le corps du guerrier vaincu qui, lui, peut succomber de façon poignante. Mais pour le reste...Habiller une oeuvre de modernité n'est pas un crime en soi, mais cela le devient quand les idées sont belles sur le papier et que rien n'en reste sur la scène. Osinski a raison, Tancredi est un ouvrage politique, évoquant le jeu des alliances et des trahisons, et le transposer dans un ersatz de pays balkanique n'est pas stupide. Mais alors pas avec des décors aussi laids, issus à la fois du Tintin de L'Affaire Tournesol et des salles sans âme d'I comme Icare (où Verneuil nous amenait volontairement au malaise par l'aspect clinique de ses images). Pas avec des personnages pour la plupart livrés à eux-mêmes ou astreints à des postures ridicules. Pauvre Antonino Siragusa, transformé en Docteur Müller engoncé dans un costume trop serré, obligé de surjouer chaque intervention. Et, surtout, pauvre Marie-Nicole Lemieux, laissée bras ballants et dansant d'un pied sur l'autre. Incompréhensible quand on connaît sa nature. Seule Patrizia Ciofi, absolue bête de scène, parvient à exister réellement en tant que personnage. Mais elle l'aurait fait tout autant en version de concert, qui n'aurait vraiment pas été très différente de ce que nous avons dû subir, une fois encore. Jolie bronca au rideau final, pour cette équipe qui nous a gratifiés d'un carnet de répétition en forme de portfolio "offert" avec le programme...Tout ça pour ça...

 

Heureusement, fosse et plateau sont là pour nous ramener à autre chose que des envies de meurtre. Enrique Mazzola dirige un Philarmonique de Radio France assez peu habitué à ce répertoire, ce qui s'entend parfois dans certaines attaques un peu dures, ou chez quelques pupitres se pensant déjà chez Verdi (les cuivres). Mais la dynamique rossinienne est bien là (magnifique finale du I), et surtout l'accompagnement du drame absolument parfait (même si certaines baisses de tension semblent dues à une contamination de la mise en scène...). L'orchestration, très novatrice pour l'époque, est superbement rendue (les anches !), à l'image du sublime prélude de Di mia vita infelice, rendant "audible" le désespoir d'Amenaide.

Très bien préparé, le choeur constitué pour l'occasion n'est pas gêné par ce qu'Osinski lui demande. Un défilé au début pour mettre un bulletin dans l'urne (oui, on vote à Syracuse...), puis une réunion, puis deux rangs bien en ligne : idéal pour faire du son, et même parfois trop, l'acoustique du Théâtre des Champs Élysées amplifiant tout ce qui vient du fond de scène. Mais ne pinaillons pas, très beau travail d'Alexandre Piquion.

Tancredi au TCE - Quand le silence devient glorieux.

Josè Maria Lo Monaco, Sarah Tynan, Marie-Nicole Lemieux, Patrizia Ciofi, Christian Helmer, Antonino Siragusa.

 

Certes, le rôle d'Orbazzano est ingrat, la basse qui s'y adonne a peu de choses à montrer. Mais la prestance ne suffit pas toujours, et la voix de Christian Helmer a une fâcheuse tendance à l'engorgement. De même, si Josè Maria Lo Monaco termine mieux en Isaura qu'elle ne commence, je ne suis pas certain que Rossini soit son juste emploi. Audiblement, le débit exigé la dépasse, et j'ai un peu de mal à imaginer quelle Angelina elle a bien pu offrir à la Fenice...La version intégrale permet au Roggiero de Sarah Tynan de donner son aria di sorbetto, assez joliment d'ailleurs, même si sa voix fluette se prête assez mal à un rôle de travesti.

Côté assurance, respect de la partition, virtuosité et même panache, l'Argirio d'Antonino Siragusa ne craint pas grand monde, surtout face à une partition aussi redoutable. Mais quel timbre impossible ! On cherche désespérément des harmoniques dans cette voix d'une rare laideur (ce qui rend ses aigus encore plus périlleux à donner...et il les donne pourtant). Un Mime possible, un futur Hérode, mais comment peut-il chanter à Pesaro ? Quand on sait ce que Merritt en faisait...

 

Après avoir chanté Isaura, Marie-Nicole Lemieux rêvait du rôle-titre. En ce 19 mai, elle aborda donc son premier Tancredi. Un chant magnifique, une sobriété d'accent permettant au (trop) célèbre Di tanti palpiti d'être autre chose qu'un tube, une longueur de ligne magistrale jusque dans l'extrême aigu, une émotion de tous les instants (en particulier dans une scène finale bouleversante), tout est là...ou presque. Presque, parce que nous ne sommes pas dans un oratorio. Que ce soit dans les passages de douceur chantés piano ou dans les moments de fureur, il lui manque la projection d'un véritable contralto rossinien. Les ensembles sont cruels, et si les duos avec Amenaide parviennent à être équilibrés, le mérite en revient à Ciofi qui s'adapte à la perfection à ses possibilités dynamiques. Je n'en dirai pas autant de Siragusa, qui la fait croire silencieuse dans Ecco le trombe...Alors oui, la mort est sublime...mais l'orchestre y est soit muet, soit pianissimo. Marie-Nicole Lemieux est une immense musicienne, et une immense chanteuse. Mais travailler avec de petits ensembles baroques est une chose, passer la fosse en est une autre. Je ne lui demande pas d'être la nouvelle Horne, ou la nouvelle Valentini Terrani. Simplement de rester elle-même et à mon sens ce rôle est, dans le répertoire lyrique, sa limite actuelle si elle ne résout pas ce souci de projection. Mais le problème est qu'elle est programmée en Azucena cet été à Salzburg, entre autres lieux...

 

Mais il est des soirées qui peuvent rester inoubliables grâce à une seule magicienne. Et ce qu'a donné Patrizia Ciofi en ce 19 mai tient du miracle. S'il est aujourd'hui une chanteuse idéale pour le pur bel canto, au sens "historique" du terme, il ne faut pas en chercher une autre. Elle a tout assimilé de la ligne "pure" de la cantilène d'Amenaide, portée par un legato simplement inouï. Dès le Come dolce all'alma mia initial, et malgré un léger voile dû à un rhume qui ne la lâche pas depuis sa Sonnambula de Barcelone et sa Fille du régiment londonienne, on sait que l'on va vivre un moment de grâce. Amenaide est contrainte au silence, elle est un "objet" diplomatique. Mais Amenaide vibre, pleure, se tait, tente d'exister, se tait à nouveau, prie, se désespère, puis se révolte. Et son "silence chanté" devient glorieux, dans un second acte qui interdit toute analyse, tant son implication est totale (et pour elle, même scéniquement, mais pour elle seule...). Emprisonnée, condamnée, son Di mia vita infelice est adressé au ciel d'abord, puis au monde, et c'est alors sa prison qui pleure, et le public avec elle. Comment une telle maîtrise du souffle est-elle humainement possible, avec des pianissimi aussi "habités" ? Alors on se dit que dans la douleur rentrée, elle est sans rivale. Et arrive le terrifiant, l'inhumain Deh ! tu proteggi et là, les mots sont inutiles. Un tel don de soi, une telle prise de risques, une telle maîtrise de son art transforment tous ses silences obligés en un moment de gloire, mais de gloire offerte, sans fanfaronnade aucune. La partition, tout simplement, avec ce qu'il faut d'ornementation purement belcantiste. Et avec au fond d'elle-même cette humilité qui la fait s'étonner du triomphe qu'elle reçoit au salut final, et une fois en coulisses, être surprise de recevoir un simple merci...qui lui provoque un éclat de rire et un "l'important est de faire encore mieux la prochaine fois"...

Immense Patrizia Ciofi, artiste géniale, avec à seulement 46 ans une carrière déjà riche de plus de cinquante rôles, et que Bastille "oublie" d'inviter depuis 2008 (à part dans Lucia à l'automne dernier...et en alternance). Vous m'avez fait vivre l'une des plus merveilleuses soirées de ma vie d'amoureux de l'art lyrique. Merci.

 

 

© Franz Muzzano - Mai 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'oreille de Franz
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commentaires

Jean-Luc 09/06/2014 07:14

D'accord avec presque tout, surtout ce que vous dites de Ciofi.... Ce que j'en ai pensé. : http://operaphile.over-blog.com/2014/05/19-mai-2014-tancrede-rossini-au-tce.html

ADAM HELENE 24/05/2014 10:39

Bonjour

Je partage votre point de vue sur la plupart des points : soirée magique grâce aux choeurs, à l'orchestre (je n'ai quasiment pas de réserves à l'égard de Mazzola que j'ai trouvé très enthousiasmant dans son interprétation de Rossini), et à Patricia Ciofi, absolument extraordinaire. Lemieux était incontestablement moins à son aise mais nous a offert de beaux moments (surtout au deuxième acte). J'ai été très impressionnée par la qualité de cet opéra effectivement (que je connaissais mal), sa musicalité et l'enchainement des situations dramatiques. Je n'ai pas aimé non plus le timbre du ténor (je me suis demandé si Flores ne risquait pas d'avoir le même défaut dans quelques années, une voix qui a perdu toute "chair" et qui est devenue totalement nasillarde). Sur la mise en scène, bof. Elle ne met guère en valeur l'intrigue, c'est vrai et elle n'est pas convaincante.... j'ai surtout trouvé stupide ces éternels baisser de rideau, quasiment sur les chanteurs, pour des changements de décor sans intérêt.... Mais, en résumé, un spectacle à ne pas manquer !

HERTZOG 22/05/2014 10:31

Quelle voix!!!!!!!

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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