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12 mai 2014 1 12 /05 /mai /2014 00:08
La Cenerentola au Met - Des adieux et des regrets.

Acte I : Juan Diego Florez, Joyce DiDonato.

 

La production de Cenerentola qui s'est achevée ce samedi 10 mai date de 1997, et même si personne ne se déplace au Met pour sa mise en scène, signée Cesare Lievi, il n'est pas inutile d'en souligner certains défauts qui sont malheureusement assez récurrents lorsque l'on s'avise de monter l'ultime Opera-Buffa de Rossini créé en Italie.

Le principal d'entre eux est l'oubli total de la dimension "dramatique" de l'oeuvre, qui est tout de même un "dramma-giocoso". Certes, tout est bien qui finit bien, mais de nombreux passages évoquent la douleur d'Angelina, sa solitude, ses rêves inaccessibles. Una volta c'era un re, par exemple, doit mettre en lumière toute cette tristesse. Mais les interventions de Clorinda et Tisbe sont ici sur-exposées, faisant de la canzone mélancolique un trio comique. Lievi ne travaille que dans la farce, et même s'il n'est pas le seul à tomber dans ce travers aujourd'hui, je le regrette d'autant plus que l'interprète de la pauvre Cendrillon montre ici par ses attitudes, ses regards et la variété de son chant qu'elle a parfaitement intégré l'aspect douloureux de son destin probable. Autre question concernant cette mise en scène : est-elle vraiment adaptée à l'immensité du plateau ? Je me demande ce que peuvent en percevoir les spectateurs situés au fond de la salle, ou dans ses hauteurs. Même si l'espace scénique a été réduit, on se rend très vite compte que ce type d'ouvrage n'est pas du tout conçu pour un lieu aussi vaste. Détail que l'on oublie très vite dans le cas d'une diffusion en mondovision...

 

En route pour la pure comédie, donc, et sur ce plan-là ce que propose Lievi est efficace. Primaire, mais efficace. Et encore une fois quelle importance quand on sait d'avance que l'on ne vient que pour écouter et, accessoirement, sourire de quelques quiproquos et autre canapé auquel il manque un pied. Dommage toutefois que l'aspect féérique, déjà fortement édulcoré par le librettiste Jacopa Ferretti si on le compare au conte de Perrault, soit ici pratiquement absent. Alidoro, le tuteur du Prince Ramiro, doit jouer le rôle de la fée. En fait, il se contente de passer, comme une ombre...

 

Ces réserves étant faites, il faut reconnaître que tout fonctionne, essentiellement grâce au jeu de tous les interprètes. Ou presque, j'y reviendrai.

 

Étonnamment, cette reprise aura été pour Fabio Luisi l'occasion de diriger son premier Rossini (dans une fosse, je ne compte pas son enregistrement de Guillaume Tell). Son approche a été intelligente. Plutôt que d'imposer une vision "a priori", il a longuement travaillé avec les chanteurs, tous habitués de ce répertoire. Il a pris leurs avis, s'est inquiété de leurs phrasés, s'est adapté à leur respiration. Le résultat est plus qu'encourageant, même si certains décalages dans les ensembles persistent encore, et que quelques lourdeurs viennent parfois déséquilibrer l'architecture. Mais les tempi sont parfaits, le fameux "crescendo rossinien" maîtrisé, et surtout il écoute de bout en bout son plateau. On ne devient pas Abbado du premier coup, il le sait et a l'humilité de dire qu'il a encore à apprendre dans ce répertoire. Mais sa direction est malgré tout de très haute tenue.

 

 

La Cenerentola au Met - Des adieux et des regrets.

Acte I : Rachelle Durkin, Pietro Spagnoli, Patricia Risley.

 

Les deux soeurs ont un abattage scénique certain, une (trop ?) grande présence, et possèdent les voix qu'il faut pour alterner minauderies et caquetages. Mais que ce soit pour Rachelle Durkin ou Patricia Risley (qui fait, avec Tisbe, ses débuts au Met), il est difficile de se faire une réelle idée de leurs qualités pour incarner d'autres rôles, tant elles ont tendance à parfois forcer le trait. Durkin est programmée la saison prochaine en Violetta au Fort Worth Opera, qui vit les débuts américains de Placido Domingo en 1962, alors à suivre.

 

On regrette que le rôle d'Alidoro soit si court, tant Luca Pisaroni y excelle. Timbre magnifique, sans noirceur superflue, legato parfait...le (jeune) spécialiste de Mozart est à son aise dans ce rôle statique mais essentiel. Le Met dans toute sa splendeur, capable de programmer un tel chanteur dans un tel emploi.

 

Après avoir chanté à peu près tous les rôles de baryton possibles chez Rossini (je me souviens avoir eu la chance d'être dans les choeurs à Favart il y a vingt ans, lors d'un Don Pasquale où il était un fantastique Malatesta), et en particulier Dandini, Alessandro Corbelli est aujourd'hui, à 62 ans, un Don Magnifico idéal. Toute la vista comique est là, mais sans jamais faire oublier la ligne de chant. Bien évidemment, le timbre n'a plus le velours d'antan, mais aucune note n'est omise, le bonhomme ne triche pas. Et pour lui, en revanche, la présence sur scène est tout sauf épisodique ! Aucun excès dans le jeu, une santé vocale intacte, et le fait d'avoir chanté les deux rôles donne une saveur particulière à ses scènes avec Dandini. Rôle superbement tenu par un Pietro Spagnoli en grande forme, et qui fait bizarrement ses débuts au Met avec cette production. Même si j'ai été un petit peu gêné par son vibrato au tout début, la voix s'est ensuite mise en place et l'ancien chanteur de la Chapelle Sixtine a offert une magistrale composition musicale et scénique d'un personnage dont il connaît toutes les facettes. Comme en plus il a déjà interprété les trois rôles de barytons, Fabio Luisi a pu compter sur lui pour quelques conseils "rossiniens".

 

 

 

 

 

 

La Cenerentola au Met - Des adieux et des regrets.

Acte I : Juan Diego Florez.

 

"La retraite de Rubini a fait donner de l'avancement à Mirate. Il est passé Prince Ramiro à côté de Madame Albertazzi. Quel dommage pour Mirate que les interrègnes finissent encore plus vite au théâtre que dans le monde politique !". Voilà ce qu'écrivait un certain Specht dans la "Revue et gazette musicale de Paris", le 31 octobre 1841, à l'occasion d'une reprise de Cenerentola. Ce fut aussi mon sentiment à l'issue de cette représentation, après avoir écouté la prestation de Juan Diego Florez. Qui obtint un triomphe mérité, si l'on ne considère que l'aspect "récital" de son Ramiro. Il est très net que la voix s'est élargie et est mieux projetée, même si dans les ensembles on peine à l'entendre. Il y a peu, il fallait tendre l'oreille dans les passages où l'orchestre ne jouait pas pianissimo (d'où ses triomphes dans La fille du régiment). Mais il est très clair aussi que cette évolution lui a fait perdre beaucoup de ses harmoniques, et que son registre aigu, hier une formalité, est aujourd'hui plus difficile. La souffrance et la fatigue se lisent plus d'une fois sur son visage, et l'ut final de Sì, ritrovarla io giuro est attaqué trop bas, et corrigé ensuite. Il semble d'ailleurs terminer épuisé. Tout cela serait anecdotique si cette retransmission n'avait pas été programmée en partie pour lui, et s'il ne s'était pas fait remplacer lors des trois premières représentations par la grande découverte de cette saison, Javier Camarena. Le ténor mexicain avait déjà triomphé peu de temps avant dans ce même Met aux côtés de Diana Damrau dans une exceptionnelle Sonnambula, et avait donc dû pallier le forfait de Florez, officiellement pour raisons de santé. La sensation fut telle que les deuxièmes et troisièmes soirées lui permirent d'offrir quelque chose de rarissime en ce lieu, et même en principe interdit : un bis de son air du II. Depuis plus de 70 ans, seuls Pavarotti dans Tosca et Florez lui-même, dans La fille du régiment et dans L'elisir d'amore avaient pu déroger à cette règle (et Florez encore lui put "bisser" ce même air le 6 mai, ce qui, d'après ce qu'on a pu entendre, s'apparente à une compensation...). Au point que nombreux étaient ceux qui souhaitaient que Camarena assure la totalité des représentations...Il faut dire que pour avoir entendu un diffusion radio de ses prestations en Elvino et Ramiro, je pense pouvoir affirmer que s'il ne se brûle pas, et s'il est bien conseillé, il sera l'un des très grands ténors pour ce répertoire dans les années à venir. Il a tout assumé de l'héritage du modèle absolu que fut Rockwell Blake dans les années 80 et 90 (avec un timbre de voix plus fédérateur) : souffle inépuisable, vocalises techniquement parfaites, aigu facile, et surtout un sens du "chant belcantiste" que n'a jamais eu Florez. Mais voilà, il n'a pas son physique...

Si l'on ajoute que quelques jours avant, Lawrence Brownlee faisait chavirer New York avec son Arturo des Puritani, contre-fa plein, charnu, gigantesque à la clé, on constate que le statut du ténor péruvien risque fort d'être remis en question plus tôt que prévu. D'autant que si j'émettais une réserve quant au jeu des protagonistes, elle ne concernait que lui. Le beau Juan Diego semble ne pas savoir qu'aucun artiste ne chante plus comme cela, face au public, la main ou le bras accompagnant du geste les vocalises. Ou bien semblant "prévenir" de l'aigu qui arrive. Quand tous les autres sont "dans" l'action, lui y est souvent extérieur, comme plaqué dessus. Un oeil de velours ou des froncements de sourcils n'ont jamais été suffisants pour faire un jeu de scène, ou alors du temps de Gigli...Face à l'abattage d'un Corbelli ou d'un Spagnoli, un tel manque d'implication ne pardonne pas.

Mais soyons juste : il offre tout de même un très beau timbre, à défaut d'un très beau chant, et possède toujours un immense pouvoir de séduction vocale et physique. L'effort est visible, mais on est loin de l'accident. Il reste un fort bon Ramiro. Au Met, c'est largement suffisant. Je ne suis pas certain qu'il en serait de même ailleurs, en Italie, par exemple...

Et pour vous permettre de comparer, voici ce même bis, d'abord par Juan Diego Florez le 6 mai, puis par Javier Camarena le 28 avril. Ce dernier avec une prise de son faite de la salle...

 

 

La Cenerentola au Met - Des adieux et des regrets.

Acte II : Joyce DiDonato.

 

Mais cette réserve faite, la soirée fut tout de même belle, et même exceptionnelle parce que ce 10 mai marqua les adieux de Joyce DiDonato au rôle d'Angelina, qu'elle a tant servi. On s'y attendait, la presse avait vendu la mèche, mais elle l'officialisa durant l'entracte, au micro de Debbie Voigt. Et cette ultime incarnation fut de bout en bout sublime. Toute de douceur dans le Una volta c'era un re, chanté comme pour elle-même (c'est un rêve...), elle offrit ensuite tout ce qu'une vraie mezzo rossinienne peut donner. Legato sublime, nuances multiples, et bien entendu vocalises en cascades données avec une vraie technique assise sur le diaphragme (à la différence d'une certaine autre disons...plus médiatique...). Parfait art du chant orné, où il faut et quand il faut, sans esbroufe ni fanfaronnade cherchant à impressionner la galerie. Rossini d'abord, et Rossini surtout. À l'image d'un Nacqui all'affanno final exceptionnel, incluant de nouveaux ornements (pour une dernière !), et entraînant chacun dans un tourbillon qui faisait oublier le décor hideux constitué d'un gâteau de mariage indigeste. Et elle, elle joue, s'amuse, vit son rôle...avant de difficilement retenir ses larmes lors du triomphe qui lui est réservé.

 

Plus d'Angelina, donc, et peut-être un autre répertoire à venir. Il lui reste des reines belcantistes à explorer, et je me répète mais je rêve toujours de la voir en Charlotte, dans les bras de Kaufmann...Elle seule sait ce qu'elle doit faire, et l'on peut avoir toute confiance. Déjà, on pourra la retrouver au Met la saison prochaine dans La donna del lago avec...Juan Diego Florez.

 

 

© Franz Muzzano - Mai 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'oreille de Franz
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commentaires

Hélène ADAM 13/05/2014 08:50

Pas pu aller au cinéma (problème de boulot) mais j'ai écouté la retransmission sur France Musique ; je ne peux donc, que juger les voix. Même opinion émerveillée sur Lucas Pisaroni (déjà fortement apprécié à la Bastille) et Joyce Di Donato. FM nous a offert un très bel extrait de la soprano dans le Cendrillon de Massenet à l'entracte.
Mêmes réserves sur Florez (ses efforts s'entendent....). France Musique repassait un "vieux" Florez .... vraiment pas la même voix. On peut aussi entendre Camarena dans l'Otello de Rossini en DVD avec Cécilia Bartoli.

ADAM HELENE 14/05/2014 07:54

Bonjour Franz
En fait, je n'ai pas eu l'occasion d'entendre Florez à l'opéra en réel... en DVD (la fille du régiment, le comte Ory) ou là, via France Musique, c'est impossible de se rendre compte de ses insuffisances de projection.... ceci dit, je n'étais pas convaincue non plus (du tout) par son CD....ce qui rejoint l'appréciation qu'il risque d'avoir vraiment du mal à aborder des rôles plus lourds....

Franz Muzzano 14/05/2014 01:16

Bonsoir Hélène. Oui, Camarena en Rodrigo avec Bartoli à Zurich , j'avais prêté une oreille...mais je m'étais concentré sur la prestation de la dame, qui ne me séduit décidément pas ! (de même pour la Sonnambula parisienne avec Dessay). Mais je l'avais remarqué et trouvé plus que prometteur (bien qu'encore un peu vert en 2010). Je pense qu'il a vraiment éclaté cette saison, et que s'il continue sur cette voie il va devenir l'un des deux ou trois ténors belcantistes incontournables. Quant à Florez, même "avant", il ne m'a jamais convaincu. Impressionnant certes par son aisance, mais frustrant par son absence de réelle projection et son manque de présence scénique. Et maintenant il force sa voix, rêve probablement de rôles plus lourds, qu'il pourrait peut-être aborder s'il faisait une pause d'un an ou deux pour retravailler. Mais son Ramiro est vraiment inquiétant. Éternel problème des contrats signés trop tôt, encore une fois...

MPR 12/05/2014 17:29

encore un bel article... Je pense que j'aurais aimé voir ce spectacle (je ne suis pas fan de Florez, je le trouve une peu "nasillard" ) mais Rossini au MET...et écouter Di Donato.....si j'avais pu....

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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