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7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 22:10
Giannina Arangi-Lombardi.

Aida.

 

Aujourd'hui, après des années de disette, nous commençons à entrevoir la possibilité d'entendre des Trovatore, des Ballo in maschera, des Forza del destino ou des Aida présentant un plateau équilibré. Nous avons dû subir trop de productions montées autour d'un ténor ou d'une soprano, quand on arrivait à les dénicher et quand ceux-ci ne s'épuisaient pas à courir le monde pour la bonne raison qu'ils étaient des perles rares. L'évidence d'une Sondra Radvanovsky, l'ascension d'une Angela Meade ou les promesses tenues d'une Brenda Harris, pour ne citer qu'elles, nous offrent un choix de sopranos "lyrico spinto" suffisamment vaste pour qu'au moins nous soyons certains que les héroïnes seront incarnées et défendues par des voix adaptées à ce que les partitions exigent.

 

Mais il fut une époque où ce genre de question ne se posait pas. L'entre-deux guerres permettait d'entendre en Europe comme aux États-Unis quantité de sopranos dont il est inutile de se demander si elles étaient "lyriques", "lyrico-spinto" ou "dramatiques" : elles étaient avant tout des modèles de voix "libres".

 

Quand Giannina Arangi-Lombardi offrit sa première Aida à Milan en 1926, Ponselle était encore rayonnante, Rethberg régnait déjà sur le Met, Seinemeyer s'était approprié le rôle. Toutes se riaient de l'ut de O Patria mia (et Seinemeyer se riait d'ailleurs d'à peu près tout le répertoire...mais la leucémie ne lui permit pas d'être l'absolue référence qu'elle serait devenue), comme des pianissimi imposés par Verdi. Pourtant, dans cette galerie prestigieuse, elle devint peut-être la plus remarquable de toutes pour ce personnage. Au point que Toscanini, oubliant qu'il ne jurait que par Rethberg, l'imposa pour la reprise de 1929 et la tournée berlinoise de la Scala qui s'ensuivit. À cette époque, le Maestro Arturo était encore exigeant quant au choix de ses chanteurs...

 

Pourtant, Giannina n'avait pas du tout commencé sa carrière dans le registre de soprano, et avait même débuté tardivement. Elle naquit le 20 juin 1891 à Marigliano, près de Naples, où elle entama des études de piano. Mais au conservatoire San Pietro a Majella officiait un certain Beniamino Carelli, l'un des plus grands professeurs de chant que l'Italie ait connu (et qui forma, entre autres, Pasquale Amato et Fernando de Lucia). Dépositaire d'une tradition forgée chez les belcantistes, il lui permit de ne pas se fourvoyer dans les barbarismes vocaux causés par le vérisme triomphant. Et sa connaissance de l'art du chant lui dicta peut-être la prudence quand il la fit travailler comme mezzo. Certes, l'aigu était aisé, mais la fondamentale grave suffisamment développée pour qu'elle commence une carrière (à trente ans, tout de même) dans le rôle de Lola de Cavalleria Rusticana, directement au Teatro Costanzi de Rome. Durant trois années, elle tourna dans toute l'Italie avec des rôles de mezzo, en particulier Amneris, et même Brangäne. Mais elle ne décollait pas, et sentait bien que sa voix ne demandait qu'à s'épanouir dans l'aigu. Elle fit alors une pause, travailla avec Adelina Stehle (la créatrice de Nanetta de Falstaff), et recommença une carrière, cette fois comme soprano. Cette formation longue et l'influence de ces deux professeurs lui permirent de maintenir une tradition qui, en Italie du moins, avait tendance à disparaître au profit d'un chant souvent proche du cri. Un classicisme venu directement de Verdi, lui même héritier du bel canto romantique, qui se retrouva, à la fois par l'incarnation et la pureté de la ligne, dans les quelques rôles qui firent sa gloire.

 

Ses seconds débuts furent prudents, avec Elena de Mefistofele ou Julia de La Vestale. Mais très vite arrivèrent Santuzza, Lucrezia, Leonora du Trovatore, Gioconda et, bien entendu, Aida. Bruno Walter, l'un des grands artisans de la renaissance mozartienne dans ces années-là, ne se trompa pas en l'engageant pour être la Contessa des Nozze et, surtout, une parfaite Anna à Salzburg même, aux côtés de Pinza. Mais elle avait aussi, dès le 7 décembre 1925, été la première Ariadne de Strauss, lors de la création italienne donnée à Turin. Grande sagesse dans le choix des rôles, donc, mais toute règle comporte son exception, et celle-ci fut de taille. Lors de sa grande tournée d'adieu en 1928, Dame Nellie Melba lui demanda de l'accompagner en Australie. Au programme, pour la légende vivante locale, la petite et fragile Liu. Et donc, pour Giannina, l'honneur de créer le rôle de Turandot aux antipodes. Ce choix en dit très long, même si cette expérience fut unique.

Mise à part cette tournée, et quelques incursions en Amérique du Sud, elle ne quitta guère l'Europe, où les plus grands théâtre l'invitèrent, sauf assez étrangement Covent Garden. Et Paris mais là, la surprise est moindre, vu le grand nombre de légendes du chant qui ne firent qu'y venir en touriste, ou alors en fin de carrière. Mais elle fut surtout une immense cantatrice italienne...en Italie, où elle se retira précocement après une dernière représentation des Vespri siciliani à Palerme en 1938.

 

Mais qui se  souvient d'elle aujourd'hui ? Pourtant, de grands chefs la choisirent, et ses partenaires furent, entre autres, Lauri-Volpi pour Manrico ou Pertile pour Radames.

 

Comment ignorer la simplicité, sans affectation aucune, de sa Lucrezia, portée par un legato d'école, et conclue par un trille phénoménal précédant un diminuendo véritablement morendo ?

 

Comment ne pas fondre devant sa Gioconda, hallucinante de projection tout en étant chantée guère plus que mezzo forte, démontrant sa parfaite égalité des registres alliant un grave sonore mais jamais poitriné à un aigu insolent d'aisance ?

 

Quant à ses Verdi, ils sont la démonstration de cette tradition de pureté de ligne, de maîtrise absolue du souffle lui permettant des pianissimi insensés, de sens de l'ornementation justement placée (les trilles !). Héritage belcantiste offert à des oeuvres qui ne sont plus au sens propre du terme du "bel canto", mais qui portent la voix beaucoup plus haut que le simple "beau chant". Et avec Aida, ces sommets ne sont pas loin de s'appeler perfection.

 

Cette tradition devait continuer, et une fois retirée des scènes, elle se consacra à l'enseignement, tout d'abord au conservatoire de Milan, puis à Ankara. Et c'est ainsi qu'elle forma Leyla Gencer, ou plutôt qu'elle la "reforma", lors d'un passage à Istanbul, lui enseignant l'art de chanter "simple", d'aller chercher sa respiration ancrée au sol, et de laisser la voix s'exprimer de façon naturelle. Le tout en une seule leçon. Gencer fit ensuite la carrière que l'on sait, en chantant Gioconda, Leonora, Amelia ou Aida très exactement comme Giannina lui avait appris à le faire. Superbement, mais sans la magie qui émanait d'une des plus grandes cantatrices que l'Italie ait connue, décédée à Milan le 9 juillet 1951.

 

 

© Franz Muzzano - Mai 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : Les légendes
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commentaires

mpr 08/05/2014 16:06

merci de m'avoir fait faire connaissance avec cette dame dont j'ignorai l'existence et le talent. ! Comme toujours la lecture se fait avec une grande facilité grace a ton talent !

Franz Muzzano 08/05/2014 23:35

Merci à toi :)

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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