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24 mai 2014 6 24 /05 /mai /2014 22:44
Franz-Paul Decker (22 juin 1923 - 19 mai 2014).

En répétition à l'église Saint Jean-Baptiste de Montréal, octobre 2008.

 

Avec un petit peu plus de goût pour la "carrière", un ego plus développé et un plus grand sens de la diplomatie, Franz-Paul Decker aurait été probablement un chef célébré dans le monde entier. Mais voilà, il n'avait rien de tout cela et seuls les pays où il a dirigé de façon durable et marquante lui ont rendu un hommage digne de ses immenses qualités, suite à son décès survenu dans son sommeil à Montréal, le 19 mai dernier.

 

Né à Cologne le 22 juin 1923, il y étudia à la Hochschüle für Musik, et fit ses débuts en dirigeant l'orchestre de l'opéra de cette même ville dès l'âge de vingt-deux ans. Quatre ans plus tard, il devint directeur de l'opéra d'État de Wiesbaden, puis directeur musical de l'orchestre symphonique de Bochum. C'est à cette période, en 1948, qu'il fut présenté à Richard Strauss qui, dit-on, venait à peine de terminer l'orchestration des Vier letzte Lieder. Très peu de choses nous sont connues de cette rencontre, mais il est probable que le compositeur lui donna de précieuses indications d'interprétation. Toujours est-il qu'il fut marqué toute sa vie par ces entretiens, et qu'il se considéra (avec humilité) comme dépositaire de son oeuvre.

Après Bochum, où il officia de 1956 à 1964, et Rotterdam, de 1962 à 1967, sa carrière prit son réel essor de l'autre côté de l'Atlantique, lorsqu'il succéda à Zubin Mehta en 1967 au poste de directeur musical de l'Orchestre Symphonique de Montréal. Commença alors une longue collaboration avec le monde musical canadien, qui se poursuivit bien après son départ de l'OSM, en 1975. Calgary, Edmonton, Winnipeg, Ottawa lui confièrent de nombreuses responsabilités en tant que chef principal, directeur musical ou artistique, et parfois comme simple conseiller.

Durant ses années passées à Rotterdam, il fut invité un peu partout en Europe à diriger les orchestres les plus prestigieux. Dans la deuxième partie de sa carrière, l'ancien monde l'entendit beaucoup moins, sauf à Barcelone où il fut directeur musical de 1986 à 1992. Et les années 90 le virent devenir chef principal du plus important orchestre de Nouvelle-Zélande.

 

Doté d'un sens de l'humour ravageur, mais fuyant les interviews et imperméable à tout ce qui était "relations publiques" (il disait : "Je pense que je pourrais me promener entièrement nu dans la rue Sainte-Catherine, et personne ne me reconnaîtrait comme étant le directeur de l'orchestre de Montréal"), il était très apprécié de tous les musiciens qui travaillèrent sous sa direction. Pour sa proximité avec eux, bien sûr (loin de l'austérité apparente de nombreux chefs allemands de sa génération), mais surtout pour sa grande maîtrise du répertoire germanique, qu'il contribua à faire passer dans les gènes des orchestres canadiens qui ne le "possédaient" pas avant lui. Beethoven y retrouva des sonorités moins clinquantes, et Brahms, Bruckner, Wagner, Mahler et bien entendu Strauss y devinrent grâce à lui incontestables, quand ils ne furent pas tout simplement découverts.

Il fut aussi un grand chef lyrique, dirigeant pas moins de quatre-vingt cinq opéras différents, essentiellement sur le continent américain. Au Canada, mais aussi aux États-Unis (Chicago, Houston, Dallas...), et surtout au Teatro Colón de Buenos Aires où il fut acclamé dans des ouvrages aussi importants que Fidelio, Aida, Parsifal, Der Fliegende Holländer, Ariadne auf Naxos...et dans pas moins de cinq productions différentes de Tristan (toujours avec Jon Vickers dans le rôle-titre). C'est d'ailleurs à Buenos Aires qu'il donna sa dernière représentation lyrique en 1998, avec le Rosenkavalier. Il y avait peu de temps avant monté un Ring mémorable. Ring qu'il "exporta" d'ailleurs à l'été 1997 pour en donner ce qui fut tout simplement la première intégrale sur le sol de Nouvelle-Zélande.

 

Franz-Paul Decker fut aussi très aimé par des solistes aussi prestigieux que Rubinstein, Haskil, Gilels, Schwarzkopf, Argerich et beaucoup d'autres, jusqu'à Hélène Grimaud, galerie impressionnante qu'une carrière longue de soixante-cinq ans lui permit de côtoyer. Son dernier concert "officiel" se tint à Barcelone, le 28 novembre 2010.

 

Et pourtant, son nom est inconnu de beaucoup de mélomanes. Son refus de la médiatisation excessive ne peut pas tout expliquer. Mais, simplement, les grandes maisons de disques le boudèrent (ou ne trouvèrent pas nécessaire de le rééditer, comme ce fut le cas pour Deutsche Grammophon, avec une pourtant magnifique Troisième Symphonie de Beethoven) et, de fait, il enregistra très peu. D'autres aussi évitèrent les studios (Celibidache, Carlos Kleiber...), mais eux avaient cet aspect de "légendes vivantes" que lui a toujours refusé. Fort heureusement, la firme Naxos a édité quelques concerts canadiens, et on peut se procurer des témoignages barcelonais diffusés uniquement en Catalogne. Pour connaître enfin un très grand chef resté bien trop confidentiel.

 

© Franz Muzzano - Mai 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans L'hommage de Franz
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MPR 26/05/2014 21:59

merci encore pour ce bel article.... absolument inconnu... c'est une découverte pour moi !

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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