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14 avril 2014 1 14 /04 /avril /2014 21:00
Tristan und Isolde à Bastille - Un grand chant dans un grand vide.

Acte II - Violeta Urmana.

 

Cette production date de 2005, et fut reprise deux fois, la dernière en 2008. Salonen, Heppner et Meier l'inaugurèrent, avant de laisser la place à Gergiev et Bychkov dans la fosse, Clinton Forbis et Lisa Gasteen, puis à nouveau Waltraud Meier sur le plateau. Sa reprise me permet de lui tailler le costume qu'elle mérite, ce blog n'existant pas lors des précédentes représentations. D'autant qu'enfin, je vais pouvoir en dire le plus grand bien sur le seul plan musical.

 

Tristan est certes l'un des opéras les plus difficiles à mettre en scène. Les trois actes sont statiques, l'immensité d'une salle comme Bastille n'autorise pas un véritable travail sur les regards, les petits gestes, les intentions. Il faut soit utiliser l'espace et jouer sur la lumière (Wieland), soit exacerber les passions et la violence destructrice dans un espace clos et oppressant (Chéreau). Sellars a fait un autre choix, celui du minimalisme sur le plateau et de l'élargissement à la salle-même, mais surtout celui de l'illustration didactique en donnant les clés de cette production au vidéaste Bill Viola. Et c'est ainsi que naît le parasitage.

 

L'utilisation de la vidéo n'est pas en soi condamnable. Elle peut même être partie intégrante de productions magnifiques (Vek Makropulos par Warlikowski), ou joliment s'intégrer dans une conception visuelle classique mais harmonieuse (le récent Werther du Met). Au pire, elle accompagne talentueusement une trahison de l'ouvrage (La Fanciulla del West de Lehnhoff). Mais ce que propose Viola est tout autre. Dans la droite ligne de ces autoproclamés "artistes" contemporains férus de ce qu'ils nomment des "installations", il annonce sans rire qu'il s'est inspiré du livret pour remonter à la source originelle de l'oeuvre, et nous entraîne dans un processus de réécriture du mythe. Et nous voilà plongés (au sens propre du terme) à l'intérieur d'un délire New Age où s'entremêlent inspirations hindouistes, rites de purifications en tous sens, exaltation des corps, diaporama autour des quatre éléments (évidemment, l'eau est omniprésente au I, le fameux concept de "l'ère du verseau"...)...Un feu, quelques arbres, et un couple. Ou plutôt deux, le couple terrestre et le couple céleste, dont les personnages ont les honneurs d'une biographie dans le programme alors que l'on ne voit que leur image filmée une fois pour toutes. Foutaise masturbatoire qui, en plus, détourne la légende vers un orientalisme de bazar sous couvert d'universalité du propos. Les deux personnages qui fixent le spectateur droit dans les yeux durant tout le premier acte, ne nous épargnant rien de leur anatomie en suivant un rituel d'effeuillage pour le moins grotesque, sont caractéristiques du type sémite (ce mot est volontaire, mais pris au sens ethnologique et géographique du terme), ce qui balaie toute référence aux origines celtiques du mythe. Et l'importance plus que pesante donnée au cérémonial du bain purificateur accentue encore plus cette "localisation", tout sauf européenne et encore moins nordique. Viola nous explique que Sellars lui a démontré que les connexions avec l'orientalisme étaient une évidence, et n'est pas loin de nous affirmer que Béroul, Chrétien de Troyes ou Thomas d'Angleterre ont puisé leurs sources dans le bouddhisme...Tout commentaire sur ce délire universaliste serait superflu.

 

 

 

Tristan und Isolde à Bastille - Un grand chant dans un grand vide.

Acte I : Janina Baechle, Robert Dean-Smith, Violeta Urmana.

 

On pourrait en sourire, et se dire qu'on a dû subir des démarches scéniques émanant d'individus encore plus onanistes. Mais le gros problème de cette production est que Viola nous interdit toute autre "vision" que la sienne en nous abreuvant de ce flot d'images qu'avec la meilleure volonté du monde on ne peut éviter qu'en fermant les yeux. Le statisme de Tristan est bien évidemment voulu, et recherché, par Wagner. Tout ce que le spectateur/auditeur peut se créer comme imaginaire est contenu dans la musique et dans le texte. Chacun peut y voir son propre nocturne, chacun peut colorer à sa guise le récit d'Isolde ou les hallucinations de Tristan. Mais Viola en a décidé autrement, ses images doivent s'imposer à tous comme les seules possibles. Comme si Wagner n'était pas suffisamment dramaturge...

 

J'ai dit que Sellars lui avait donné les clés. Ce fut sa façon de répondre à la difficulté de réellement mettre en scène Tristan. Car la mise en scène, au sens propre du terme, est pratiquement inexistante. Faire chanter le jeune marin, Brangäne et même Kurwenal du premier balcon n'est rien d'autre qu'un élargissement du plateau. Procéder de même avec la mélodie du cor anglais se nomme spatialisation sonore. Éclairer toute la salle à la fin du I, lors de l'arrivée en Cornouailles, veut nous faire comprendre que nous sommes tous des Marke, que nous représentons le monde du pouvoir. C'est un peu court...D'autant que l'un des seuls moments d'action est simplement occulté. Pourquoi laisser Kurwenal seul, les pieds ancrés au sol, au moment où Tristan sort de son coma ? Ha ! Diese Stimme ! Seine Stimme ! Tristan, Herre ! Mein Held, mein Tristan !...Ou, plus tard, O Wonne ! Nein ! Er regt sich, er lebt ! chantés à trois mètres du corps de son maître/ami, en lui tournant le dos, est simplement un contre-sens absolu. Dans toute cette scène, Kurwenal semble se désintéresser de Tristan, alors que le livret est clair : il est au bord des larmes. Mais ce contre-sens est peut-être voulu par Sellars, qui nous invente quelque chose de sidérant dans sa présentation de l'oeuvre. D'après lui, et sans utiliser le conditionnel, "...nous apprenons que le roi n'est qu'un homme, qu'il a été le premier amant de Tristan, et que "l'amour qui n'ose dire son nom" est aussi fort qu'un autre". Marke premier amant de Tristan...Et Kurwenal serait un grand jaloux, aussi ? Les mots employés par le roi, dans son monologue, sont bien "amour", "fidélité", "trahison", mais dans le sens où l'entendent les frères d'armes. Même si Marke a élevé et protégé Tristan à la mort de ses parents, même si pour cela il a refusé de se remarier, nous sommes dans le monde de la chevalerie, et ces mots ont une signification que l'on pourrait presque qualifier de "codifiée". Allégeance, protection, rapport de maître à disciple avant une évidente succession, oui. Sexualisation de la relation, certainement pas. Sellars nous déplace le lien amoureux en nous imposant le "philtre pour tous", et de fait Isolde apparaît bien effacée à partir de l'arrivée de Marke, comme témoin d'une scène de ménage (stylisée) entre le roi et le chevalier. Rien, absolument rien dans le livret ne peut justifier une telle interprétation. Claus Guth, dans sa mise en scène de Lohengrin à la  Scala en 2012, avait imaginé une liaison passée entre Elsa et Ortrud. Sur le mode de la pure suggestion, cette idée était discutable mais ne trahissait en rien Wagner. Mais là, Sellars rejoint la longue liste des fossoyeurs du théâtre lyrique en travestissant le propos. Il se voudrait iconoclaste, il n'est que ridicule. Nous commençons à avoir l'habitude...

 

Tristan und Isolde à Bastille - Un grand chant dans un grand vide.

Acte II : Robert Dean-Smith, Violeta Urmana.

 

Alors il nous faut fermer les yeux, d'autant que si cette mise en scène a une qualité, c'est bien de ne jamais gêner les chanteurs. Et là, place à la musique et à la célébration d'une des plus belles partitions que le génie humain ait enfantée.

 

Jamais, en ce 5 avril, je n'ai eu l'impression d'assister à une répétition générale tant chacun a cherché à donner le maximum, comme s'il s'agissait d'une représentation normale. Personne n'en aurait voulu à Isolde ou à Tristan de se ménager un peu, à trois jours de la première, mais l'ouvrage ne permet pas la demi-mesure. Soit on le chante totalement (quand on en a les moyens), soit on se tait (ce que fit Wolfgang Schmidt lors d'une générale dans ce même théâtre en 1998, et jamais il ne fut meilleur que dans ce silence...). Mais le premier immense bonheur vint de la fosse, pour les débuts de Philippe Jordan dans Tristan. Face à un orchestre que je n'ai jamais entendu sonner aussi bien, il a démontré (bien plus que dans son Ring inégal) qu'il était dans son élément chez Wagner. Et l'oeuvre ne fait aucun cadeau. Il faut à la fois la grande ligne et les ruptures, le déchaînement et le murmure, le nocturne et l'éblouissement. Avec en prime un continuel sens de l'équilibre entre fosse et plateau, essentiel au vu de ce que Wagner exige des chanteurs. Jordan réussit tout cela, et plus encore : il "crée" une mise en scène sonore en lieu et place de celle que, très vite, on comprend que l'on ne verra pas. Un prélude d'un absolu dramatisme, sublimé par un pupitre de violoncelles d'une plénitude inouïe amène, après le chant du jeune marin, une véritable déferlante qui dialogue avec la fureur d'Isolde. Qui, surtout, ignore totalement la pollution que fait subir la vidéo, et qui avait en son temps semblé beaucoup gêner Salonen, contraint de se caler sur les images. Tout avance, tout est perpétuellement relancé mais avec des moments de suspension magiques (l'entrée de Tristan, "convoqué" par Isolde, où l'on perçoit l'hésitation et le coeur qui bat. La violence qui suit l'absorption du philtre. L'érotisme du duo...). Mais aucun détail n'est omis, chaque pupitre est choyé, et les rapports dynamiques sont dosés à la perfection. Il faut y ajouter l'un des plus beaux solos de cor anglais qu'il soit humainement possible de proposer, donné du deuxième balcon par Christophe Grindel. Fabuleux orchestre qui "chante", et surtout respire avec les chanteurs.

 

Il faudra surveiller de près Raimund Nolte, qui dans les quelques phrases du rôle ingrat de Melot, laisse entrevoir un très beau baryton. Magnifique jeune marin de Pavol Breslik, qui remplaçe au pied levé Stanislas de Barbeyrac. Présent à Paris pour Tamino, il "envoie" ses appels a capella avec un sens du phrasé et des nuances (et une projection) qui lancent Isolde et Brangäne sur le chemin de l'excellence.

 

Il faut bien une faiblesse, une réserve....Alors elle sera pour le Kurwenal de Jochen Schmeckenbecher. La voix manque de couleur, et il est plus souvent dans l'aboiement que dans le chant. Je n'ai jamais, en fait, entendu un seul Kurwenal qui soit vraiment parfait dans les productions récentes. Rasilainen à Bayreuth, ou à Paris en 2005, tout comme Alexander Marco-Buhrmester dans les deux précédentes reprises, avaient le même défaut : l'incapacité à conjuguer véhémence et douceur. Nous sommes plus proches d'un Telramund moyen que de l'écuyer fraternel. Mais il est vrai que pour pleurer sur le corps de Tristan, il faudrait une autre mise en scène...

Janina Baechle alterne le bon (au I) et l'excellent, avec des appels du II magiques. Mais elle ne parvient pas à me faire oublier Yvonne Naef, exceptionnelle en 2005. Quant à Franz-Josef Selig, il propose incontestablement un chant magnifique, posé sur un souffle infini, et conduit par un legato d'école. Mais est-ce bien Marke, est-ce un roi ou un rival d'Isolde que l'on entend, tant il éclaircit le timbre pour en ôter toute colère, toute sévérité et, au final, toute compassion ? Pour avoir une réponse, il faudrait demander à Peter Sellars...

 

Enfin, Paris entend un Tristan ! Ben Heppner en avait la voix et l'endurance, mais n'en avait pas l'âme. Clifton Forbis était terne et gris. Robert Dean-Smith tient le rôle à Bayreuth depuis dix ans, et a mis un certain temps à l'apprivoiser. Certains diront qu'il n'en a pas la couleur...Qu'importe. Il soigne à merveille son chant, trouve en lui une vaillance qui ne lui est pas naturelle au I, se régale dans les douceurs du II et propose une agonie de très belle tenue, sans que le début d'une fatigue ne soit perceptible. Et, surtout, tout en conservant une intériorité dans l'émotion, il parvient à dompter l'impossible acoustique de Bastille, passant même l'orchestre dans le fortissimo du Verflucht ! sans le moindre souci. Il est, dans ce rôle, sans rival sérieux aujourd'hui.

 

O Wonne ! Freude ! On a retrouvé Violeta Urmana ! Après une Leonora de La Forza hors sujet et une Gioconda inquiétante, on était en droit d'avoir des craintes pour son retour à Paris. Et j'ai eu l'impression de réentendre la prodigieuse Kundry de 1999. Simplement fantastique de véhémence contrôlée au I, maîtrisant ses aigus (et son vibrato) à la perfection, elle parvient à alléger son instrument pour ne faire qu'un avec Dean-Smith au II dans une fusion des timbres et de l'émission sublime (bien aidés qu'il sont, c'est vrai, par un fabuleux Jordan). Peut-être une Liebestod un peu extérieure (retenue de la générale, ou démonstration du postulat de Dame Gwyneth Jones, qui affirmait que le plus difficile quand on chante Isolde est de rester "chaude" après le second entracte et la longue agonie de Tristan ? Les représentations auront donné la réponse...). Mais sans contestation possible, une des très rares Isolde totalement crédible aujourd'hui, avec Stemme.

 

J'espère maintenant que cette production va être remisée dans les oubliettes de Bastille, voire jetée dans le canal, et qu'un metteur en scène créatif ET sain d'esprit viendra nous proposer autre chose. Car pour cette version-là, un simple concert aurait été bien suffisant. Il parait qu'il faut faire des économies...

 

© Franz Muzzano - Avril 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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Published by Franz Muzzano - dans Opéra : L'oreille de Franz
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commentaires

mpr 15/04/2014 10:48

et oui....comme je te comprend l'ayant vu en 2008.... C'est dur quand même d'être obligé de fermer les yeux a l'opéra .... voir le récent Ring !!! je suis de plus en plus adepte des versions concerts (en pensant aux Maîtres !!! enfin attendons le 29 !

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  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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