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9 avril 2014 3 09 /04 /avril /2014 21:11
Jonas Kaufmann - Winterreise au TCE...die noch keiner ging zurück.

Un récital ? Non, une confidence, un secret confié à chaque auditeur présent au Théâtre des Champs-Élysées en ce mardi 8 avril. Jonas Kaufmann a réinventé une oeuvre, tout simplement, en la chantant comme une immense absoute, comme s'il nous demandait pardon pour le choc qu'il allait provoquer chez chacun, privilégiés que nous fûmes. Et personne ne pourra trouver les justes mots pour lui dire ne serait-ce que "merci"...

 

Car ce n'est pas un cycle de vingt-quatre Lieder qu'il nous a offert, mais un continuum comparable à l'agonie de Tristan, où chaque chant est une pièce de marqueterie dont l'absence, la mise en relief ou l'effacement feraient s'effondrer l'édifice. Un dernier souffle d'une heure et quinze minutes que rien ne vint interrompre (pas même la sonnerie de portable d'un criminel qui devrait être banni à vie de toute salle de concert, comme certains hooligans sont interdits de stades). Et si Helmut Deutsch avait été assisté d'un tourneur de pages, chaque Lied aurait été enchaîné dans la résonance du dernier accord de piano de celui qui le précède, tant les deux artistes réduisirent les pauses au minimum nécessaire. À la fois course à l'abîme vers l'inéluctable et constat serein d'un destin annoncé, ce chemin de croix en vingt-quatre stations n'autorise à l'auditeur aucune autre respiration que celles indispensables à la survie, le laissant lui aussi terrassé à l'issue de cette tragédie en un acte.

 

Tragédie, oui, et pas du tout "opéra" dans ce que le concept pourrait avoir de démonstratif. Kaufmann est ici le conteur de son propre drame, le narrateur de cette marche vers la mort, mais en s'en excusant presque, et avec une pudeur excluant tout épanchement "lyrique". Il est probable que certains auront été surpris de cette retenue, pensant avant tout écouter un Siegmund ou un Mario chausser les bottes du Wanderer. Il s'en trouvera même quelques-uns qui déclareront qu'il était en méforme, déçus de n'avoir point entendu le tonnerre du "Wälse" s'abattre sur eux. Ceux-là se seront trompés de lieu, et surtout d'oeuvre. Car le génie de Kaufmann, dans l'art si délicat du Lied, est de mettre sa prodigieuse technique au service de la miniature, de la phrase, du mot, de la syllabe jusque dans le murmure. Il considère d'ailleurs le Lied comme "la classe royale du chant", celle où l'artiste est nu, sans les artifices de la scène et du costume, avec sa seule voix pour medium. Et c'est quasiment immobile que, durant soixante-quinze minutes, il conduit son chant jusqu'au bout du possible dans cet exercice surhumain pour qui s'y adonne avec une vraie conscience de musicien, en se débarrassant de tout ego. Oui, certains aigus dans les Lieder rapides ont paru parfois un peu ardus, voire un peu bas. Oui, il n'aurait peut-être pas été ce soir-là en mesure d'assurer un Lohengrin parfait mais qu'importe. Tout est annoncé dès Gute Nacht, le Lindenbaum n'est rien d'autre qu'un tilleul parmi ceux qui longent le cimetière, et personne ne peut décemment nous raconter qu'il avance vers la mort en fanfaronnant. Et son approche du Winterreise n'est comparable à aucune autre, pas même à celle offerte par ce géant qui pourrait être son pendant chez les grands barytons, Hans Hotter, qui enfilait les habits du vieux Siméon de la cantate Ich habe genug. Ni à celle de Vickers qui, aussi génial qu'il fût, ne parvenait pas à oublier qu'il était Vickers. Kaufmann ne pense jamais qu'il est Kaufmann d'abord. Il est, avec Deutsch, le passeur (et l'acteur) du drame noir dont Schubert accoucha si péniblement, tant il s'identifiait au personnage décrit par Wilhelm Müller.

 

Comme souvent avec lui, les premières mesures sont délicates, comme s'il lui fallait quelques minutes pour "sentir" la salle, et pour mettre en place sa technique. Les deux premiers Lieder en souffrent un peu, mais très vite la palette de couleurs s'installe et à partir du Lindenbaum, nous sommes comme envoûtés. Les nuances piano atteignent souvent l'inouï, comme dans un Rückblick qui semble venir d'un autre monde. Et son choix de quasiment enchaîner chacun de ces joyaux permet à l'alternance entre mode mineur (Lieder du présent tragique) et mode majeur (Lieder de la mémoire, de la réminiscence d'un passé heureux) d'offrir un contraste encore plus affirmé (Rast/Frühlingstraum). Il nous convoque les spectres, les installe au milieu de nous, à l'image d'un Die Krähe à la limite du supportable tant il est halluciné. Il traite chaque Lied comme ayant sa propre justification dans ce "tout" macabre, ne prenant pas Die Wetterfahne ou Frühlingstraum comme des respirations. Et Die Post prend enfin toute sa signification grinçante, amère, teintée d'une ironie macabre que l'on n'entend que trop rarement, et ce n'est plus le clone de l'Ungeduld de Die schöne Müllerin, comme on l'entend trop souvent.

 

Die Krähe nous avait menés aux frontières du soutenable, et Kaufmann nous les fait franchir à partir du faussement souriant Täuschung qui ouvre la dernière partie de l'oeuvre (non, ici ce n'est plus un "cycle"), celle où la camarde est là, devant nous. Le Wegweiser nous pousse vers elle avec son pas martelé, lancinant, immuable, jusqu'à l'absolu climax constitué par Die Nebensonnen, où son chant semble comme ébloui par ces trois faux soleils, et surtout par celui qui reste et nous attire à lui. Jamais peut-être une interprétation de ce Lied n'a autant annoncé ce que seront les derniers mots de Tristan : "Wie, hör' ich das Licht ? die Leuchte, ha ! Die Leuchte verlischt ! Zu ihr, zu ihr !". Kaufmann nous fait, à nous aussi, "entendre la lumière". L'ultime lumière...Car le joueur de vielle, le Leiermann est maintenant un compagnon de l'au-delà, à qui il s'adresse avec la certitude qu'il lui "jouera ses chansons", comme apaisé.

 

De longues secondes de silence suivent l'ultime accord, durant lesquelles nous tentons de reprendre notre souffle. Durant lesquelles nous essayons de réaliser ces nuances qui nous étaient inconnues, ces prises de risque folles mais toujours contrôlées, ce legato hallucinant, ce génial travail sur le texte qui pourtant apparaît comme toujours naturel, et tout simplement cet "oubli du chant", ce dépassement de la notion même de chant. Oui, nous devons nous dire inconsciemment tout cela, mais notre entendement est tellement dépassé que tout se bouscule. Et, enfin, quelques applaudissements démarrent, parce que c'est l'usage. Mais personne n'a réellement envie de briser le monde qui vient de nous être offert. Il faut attendre le retour sur scène des deux géants d'un soir pour revenir à la réalité, et c'est alors l'explosion libératrice qui fait trembler les murs du théâtre. Ovation qui ne pourra jamais être assez forte pour remercier Jonas Kaufmann et Helmut Deutsch, tant le cadeau qu'ils nous ont fait est indescriptible. Mais ovation qui nous libère, qui nous permet de ne pas fondre en larmes une fois sorti de la salle, et aussi de nous apercevoir que durant cette une heure quinze, ils ne nous ont pas permis de respirer.

 

Jonas Kaufmann, bien entendu, tutoie l'exceptionnel. Une fois de plus, j'ose le dire, en parvenant encore à surprendre. Mais il ne faudrait surtout pas oublier Helmut Deutsch, son immense partenaire, complice, frère en musique. Spécialisé dans le Lied depuis de nombreuses années, il a fait ses débuts auprès d'Irmgard Seefried, et a accompagné Hermann Prey durant douze ans, ainsi que les plus grands Liedersänger de ces trois dernières décennies. Son jeu est proche de l'idéal dans ce domaine difficile entre tous, où il faut à la fois rendre "visibles" les climats et les décors imaginés par Schubert, devenir le personnage ou l'objet de rencontre différent dans chaque Lied, tout en se faisant presque oublier. Quadrature du cercle qu'il réussit à la perfection, avec d'autant plus de mérite que Kaufmann et lui n'ont pas la même conception de l'issue finale de l'oeuvre ! Détail insignifiant tant leur osmose est grande. Mais la moindre des choses aurait été de lui mettre à disposition un piano parfaitement harmonisé, ce qui ne fut pas tout à fait le cas.

 

Aucun disque, et même aucun live de cette soirée ne pourront rendre compte dans sa totale vérité du moment unique que fut cette offrande, où nous sommes tous un peu morts avec ce Wanderer d'un soir. Un moment qui se prolonge encore de longues heures une fois revenu à la "vie normale", quoi que l'on puisse faire. La grâce, tout simplement.

 

 

© Franz Muzzano - Avril 2014. Toute reproduction interdite sans autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.

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commentaires

Laura Fontana 05/09/2015 19:02

I read only now this beautiful article. I am fascinated by the Winterreise, I listen to it sung by Kaufmann every day and I was at La Scala in 2014, April. Your comments are very deep and intelligent. Ciao!

cynthia chase 23/06/2014 22:04

Monsieur, j'adore votre blog. Je l'ai lu pour la premiere fois ayant juste entendu Werther chante par Kaufmann, et je n'en revenais plus; vous m'avez justifie ma reponse a ce que j'avais entendu. Merci d'avoir decrit ce concert. J'ecoute constamment le disque du Winterreise (Kaufmann's) et je comprends ce que vous dites, bien que ce n'est pas sans doute la meme chose qui s'est passe ce soir-la.
Connaissez-vous les videos cree par Esther Esti? C'est une decouverte. Il faut regarder celui qui s'appelle "Jonas Kaufmann et son ame." On y voit Kaufmann qui medite en chantant, pour lui-meme, un Lied que je ne connais pas; en repetition, au Palais Garnier, il y a cinq ans.

Franz Muzzano 23/06/2014 22:26

Merci Cynthia pour ce gentil commentaire qui me va droit au coeur ! Non, je ne connais pas ces vidéos, je vais chercher ça :)

malou 11/04/2014 23:55

Merci de ce commentaire qui rend au mieux compte de l'émotion d'une salle en communion quasi religieuse avec ce que ces deux artistes nous ont offert :aucun enregistrement ne pourra en rendre compte

mpr 10/04/2014 22:28

magnifique... merci avec plein de larmes ..tout est si juste et ressenti !!! ah oui "die Krähe"

Viviane Jénoc 10/04/2014 19:26

Merci pour ce si beau commentaire... Même si je n'ai jamais entendu Jonas en vrai, c'est depuis 2012 qu'il m'enchante, toujours plus et toujours plus fort.
Le paradoxe de cet immense artiste est aussi l'une de ses devises:
"Lorsqu'on chante, il ne faut pas s'inspirer d'un autre mais créer son propre style."
Cependant, comment ne pas s'inspirer de ce qu'il fait, puisque son interprétation, dès qu'on l'a entendue, semble la seule possible?

La seule...

Franz Muzzano 12/04/2014 01:03

Merci à tous pour vos commentaires ! Mais non, Viviane, ce ne peut être "la seule interprétation possible", des chefs-d'oeuvres comme le Winterreise permettent de multiples approches, et le passé nous en a donné déjà de sublimes (Hotter, Fischer-Dieskau, Lehmann...), toutes différentes, voire opposées. Et Jonas lui-même ne le chantera pas de la même façon dans cinq ou dix ans. Mais il nous a tous emmenés quelque part, aux confins du possible et parfois du soutenable, et seuls les plus grands peuvent parvenir à réaliser cela.

Marie 10/04/2014 19:00

Merci pour cette recension exceptionnelle qui réussit à exprimer tout ce que j'ai ressenti aussi à l'écoute du Winterreise de Wien l'an dernier et dans une moindre mesure à Genève cette année.Nous nous sommes approchés du sublime et vous avez su le mettre en mots. Encore merci.

ADAM HELENE 10/04/2014 07:41

Merci d'avoir traduit si bien, en mots ce que nous avons ressenti ce soir d'exception... !

Présentation

  • : Les Chroniques de Franz Muzzano
  • : Écrivain, musicien et diplômé d'Histoire de la Musique, j'ai la chance, depuis plus de 40 ans, de fréquenter les salles de concerts et les maisons d'opéras, et souvent aussi leurs coulisses. J'ai pu y rencontrer quantité d'artistes, des plus grands aux plus méconnus. Tous m'ont appris une chose : une passion n'a de valeur que si elle se partage. Partage que je vais tenter de vous transmettre à travers ces chroniques qui relateront les productions que j'ai pu voir ou entendre (l'art lyrique y tenant une grande place). Mais aussi les disques qui ont contribué à me former, tout comme les nouveautés qui me paraîtront marquantes (en bien ou en mal). J'évoquerai aussi certaines grandes figures du passé, que notre époque polluée par les "modes" a parfois totalement oubliées. Je vous proposerai aussi des réflexions sur des aspects plus généraux de la vie musicale. Tout cela dans un grand souci d'impartialité, mais en assumant une subjectivité revendiquée. Certaines chroniques pourront donc donner lieu à des échanges, des débats contradictoires, voire des affrontements qui pourront être virulents. Tant que nous resterons dans la courtoisie, les commentaires sont là pour ça. Et vous êtes les bienvenus pour y trouver matière à vous exprimer. En n'oubliant jamais que la musique n'est rien sans les artistes qui la font vivre et qui nous l'offrent. Car je fais mienne la phrase de Paul Valéry : "Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin d'artistes. Mais nous avons besoin de gens qui ont besoin d'artistes".
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